‹ Masaniello, le pêcheur de NaplesChapitre 13 sur 15 · ENLÈVEMENT · texte numérisé non relu

ENLÈVEMENT

Les logements des soldats de Gorcelli avaient été préparés dans une auberge de Loreto, que fréquentaient ordinairement des mariniers.

Une salle basse immense, dont le flot venait battre les assises de lave, quand le vent soufflait de la pleine mer, avait été mise à la disposition des brigands.

Dès qu'ils eurent déposé contre le mur leur attirail de guerre, mousquets^ tremblons, corselets, vieux casques sous lesquels les ligueurs français et les cavaliers d'ordonnance du duc d'Albe avaient combattu, tristes débris des guerres civiles et religieuses du seizième siècle, Gorcelli manda l'hôtelier.

— Comment t'appelles-tu ? lui dit-il.

— Je me nomme il Cappucino, monseigneur, répondit le cabaretier, promenant autour de lui des regards inquiets.

— Écoute-moi donc, reverendisHmo Cappmim ; tu vas nous préparer une cuve d'olla podrida, des mon-

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idgnes de jambon fumé et tu feras rouler ici une tonne de vin du Vésuve. Me comprend8-4u ?

--Oui, monseigneur, très-bien, ballHitiatJGapucino; votre seigneurie veut une cuve d'oila podrida, des montagnes ée jambon fumé et un tonneau de lacrymachrlstl.

— C'est cela.

— Mais toutes ces choses coûteront bien cher.

— Que t'importe t c'est le chef du peuple, Masaniello» qui payera.

— Heu ! murmura ThôtellSer en hochant la tête* Corcelli tira de sa poche une pierre à feu et un morceau d'amadou, battit le briquet avec la lame de son couteau et alluma la mèche de son mousquet ; puis D coucha en joue le signer Gapucino, en ajoutant:

— Je dis et je répète que MasaoieUo payera.

L'hôtdier mit son bûonet à la main et recula pas à

pas jusqu'à la porte delà salle, en faisant force saluta« lians.

On alluma les lampes fumeuses qui servaient à éclai'p rer le bouge ; les brigands sortirent de leurs ha^re* sacs des tarots et dess dés, fichèrent leurs poignards dans les tabies de sapin et coauneacèrefiit à jouer uo jeu d'enfer.

— Coquins, dk le ebef à sa J)aade, nous partoûs cette nuit pour les Apennins. Chacun de vous pourra boûre tant qu'il voudra ; mais je laisserai en gage ici toi» ceux qui s'enivreront, et deiaaiû on les pendra.

Cet avis donné, Corcelli alla s'asseoir» bourra sa pipe, car il fumait nonobsiant les lois de la sainte Église catholique, apostolique et romaiae, et commença à lancer

«n l'air, à chaque seconde^ de capricieux nuages de fumée.

L'olla podrida, le jambon et le vin du Vésuve arrivèrent bientôt.

Alors il se fit un tumuHe étrange d'éclats de rires^ ûe blasphèmes, de pots qui se lieurtent, de verres qui s'entrechoquent. La banUe affalée îles voleurs se jeta comme un troupeau de bêtes féroces sur la pâture qu'on exposa à sa voracité.

Cette scène se passait à la hieur -des lampes supendues aux poutres du plafond et qui jetaient par intervalles tantôt de l'ombre, tantôt de la lumière ronge et flamboyante sur les figures énergiques des brigands.

A peine Corcelli eut-il achevé de souper, qu'il se fit suivre de ses deux lieutenants et les eonduisit dans une chambre voisine.

— Enfants, leur dit-il, nous sommes descendus oe mafin à Naples, et nous avons préfté main-forte à ces lazaroni degueniilés qui ont chassé le duc d'Arcos de son palais. Ce n'est pas, à vrai dire, que je fusse trèsourieux de savoir si les mariniers dlschia ou de Procida supporteraient on non Timpôt de la pèche, et si leurs femmes ou leurs filles pourraient vendre des oranges et des melons d'eau sans payer les droits à notre gracieux maître ; mais j'espérais avoir pour champ de bataille la rue de Tolède ou celle de la Yicaria, et piller quelque peu suivant les lois de la guerre. le ne parle pas de certain galion sur lequel j'avais compté. C'est une affaire tombée dans l'eau. Vous le savez, le chef delà révolte est un esprit étroit, vulgaire, un manant qui ne connaît pas les égards que l'on doit à des gentilshommes de grand chemin comme nous. Le pillage que j'attendais n'a pas eu lieu.

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— Nous avons été dupés, interrompit un petit vieillard à Tair paterne, à la figure anguleuse et flétrie.

On avait surnommé ce personnage il buon padre, à cause de la naïveté de ses gestes et de l'onction singulière de ses paroles. Inutile de dire que il buon pa» dr^était un des coquins les plus déterminés, les plus avides et les plus inexorables de Corcelii.

— D'autant mieux dupés, continua le chef, que le duc d*Arcos, bien qu'il eût une certaine manie de pendaison qui tient, je crois, à des traditions de famille, était un vice-roi généreux, libéral, et qui, de temps à autre, nous confiait une expédition lucrative. Puis les seigneurs et les dames de la cour itous honoraient d'une confiance particulière. Si par hasard ils jugeaient un coup de poignard utile, soit pour calmer un mari jaloux, soit pour corriger un amant infidèle, à prix égal c'était nous qu'ils chargeaient de le donner. Vous voyez que cette révolution maudite, à laquelle nous avons coopérécomme des niais, nous enlève le meilleur de nos revenus.

— Aussi pourquoi nous as-tu conduits contrôles Espagnols? répliqua il btu>n padre. Ne savais-tu pas que toutes les industries souffrent en temps d'émeute ? La confiance disparaît, l'argent se resserre, et il n'y a plus rien à prendre sur la route, eiper Baeco ! les condottieri meurent de faim.

^ Il huon padre a raison, ajouta Marsupio, le second lieutenant de Corcelii. Un grand seigneur comme le duc d'Arcos, dont les ancélres ont habité pendant quatre ou cinq siècles un château fort au sommet d'une montagne, et n'ont eu d'autre occupation que d'égorger les moines et de dévaliser les passants, peut corn-

prendre encore le métier que nous faisons. Il a du respect pour les routiers; il les fait sbires quand ils sont vieux et que le grand air des Apennins ne convient plus à leur santé. Mais des pécheurs, des œrUadini t ces gens-là n'ont pour nous ni considération, ni pitié.

Après avoir permis à ses lieutenants de donner un libre cours à leur mauvaise humeur, Gorcelli continua :

— Masaniello m'a promis de nous compter vingt milU ducats; mais le drôle serait mieux en état d'expédier à Loreto cinq ou six cents pêcheurs armés de gaffes^ qui nous embrocheraient comme des congres. Qu'en dis-tu, Marsupio ?

— Je dis que les vice-rois en sabots sont des hommes d'autant plus dangereux que l'on connaît moins leurs habitudes, répondit le lieutenant.

Et il se versa un verre de vin qu'il avala d'un seul coup.

•— J'ai donc formé le projet de partir cette nuit même; mais auparavant. . ,

La voix de Gorcelli devint presque inintelligible.

~ Je connais un trésor, deux trésors que je veux enlever d'un seul coup, murmura-t-il.

— Ah 1 ah ! dirent les lieutenants.

£t ils se rapprochèrent du chef, le cou tendu et dévorant Gorcelli du regard.

— Ges trésors sont renfermés dans une maison impénétrable et surveillés par un fort détachement.

— Corpo santo ! s'écrièrent à la fois il buon padre et Marsupio.

— Et cette maison quelle est-elle? demanda le second.

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— Un couvent.

De combien de soldats, se comf^ose la garnison ? fit Jtfarsupio.

— De trois cents nonnes.

Les deux brigands éclatèrent de rire.

— Ah! Gorcelliy quel joyeux compagnon tu faîsl «'écrièrent-ils en 'se frottant les mains» Un couvent à prendre d^assaut, trois cents nonnes à réduire à l'esclavage ! nous garderons longtemps le souvenir de cette nuit.

<- Le trésor est^il considérable f demanda il buon padre.

— • Oui et non. Emparons^noiis en d'abord, et nous compterons les ducats après.

— C'est juste.

— Mais je veux tout vous dire^ ajouta Corcelli. Vous vous rappelez, coquins, que nous avons conduit ce matin à l'abbaye de Sainte^Glaire la fille du duc d'Arcos!

— Oui.

— Je sais que Jeanne, la sœur de Masaniello, habite aussi la même retraite. Je veux enlever ces deux femmes, et, quel que soit le parti qui triomphe^ je suis sûr d'avoir une bonne rançon.

— - A quelle heure la bataille f

— A minuit.

— C'est bien^ répliqua il buon padre. Nous aurons soin que nos hommes fourbissent leurs armes. Si les nonnes allaient résister? Peste I il faut tout prévoir.

Pendant ce dialogue, la cuve d'elle podrida se vidait dans l'autre chambre, la montagne de jambon fumé avait disparu, le tonneau de vin du Vésuve était tari.

Un des brigands entra dans la pièce où se tenait lo

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conciliabule des chefs et vint se placer vis-à-vis de leur table en retroussant sa moustaciie.

— > Que veux-tu^ Conrad? lui demanda Gorcelli.

— Général, répondit le lansquenet avec son affreux accent germanique, blus t'oUa potrita» blus te lard et blus de fin,

— Allume la mèche de mon mousquet et amène ici rhôtellier, répondit tranquillement Gorcelli.

Un instant après le malheureux aubergiste parut. La première chose qu'il vit en entrant dans la chambre fut une escopette braquée sur lui.

— Un autre tonneau de lacryma-christi 1 dit le chef des brigands en renforçant sa voix.

— C'est encore Masaniello qui payera ? fit le tavernier.

— Toujours.

Il Gappucîno s'inclina et sortit à reculons comme la première fois, c'est*à-dire sans perdre de vue Tarme qui le menaçait.

Le jeu avait succédé à la bonne chère dans le corpsde-garde des brigands* Les tarots souillés de vin, les dés, les pièces d'argent roulaient sur les tables avec accompagnement de cris et de blasphèmes. Il s'élevait de fréquentes disputes parmi les joueurs, et on les voyait alors retirer l'une après l'autre de dessous la table leurs jambes couvertes de guenilles, saisir leur poignard, et se placer debout au milieu de la salle pour vider le différend. Les chefs no parvenaient qu'à grand'peine à les séparer en les menaçant de la colère de Gorcelli.

Peu à peu l'atmosphère devenait lourde. Un épais nuage de fumée suffocante planait sur la tête des bandits, et quelques-uns d'entre eux, vaincus par

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le sommeil et par Tivresse, se laissaient glisser à terre.

A rextérieur» le ciel était pur, !e temps magnifique, et quelques pâles rayons de la lune, filtrant à travers les fenêtres du bouge, semblaient s'égarer à regret au milieu de cette saturnale.

Gorcelli et ses lieutenants rentrèrent tout à coup et donnèrent le signal du départ.

Il y eut alors dans ce bouge un moment de confusion inexprimable. Les plus ivres d'entre les voleurs se soulevaient en jurant et tâchaient de reprendre leur équilibre. D'autres cherchaient leur urgent, leur sac et leurs armes, en soulevant une énorme quantité de guenilles et de ferraille. Il se trouva, quand les rangs se furent formés tant bien que mal, que Conrad était resté couché sur le champ de bataille, les jambes écartées et les bras en croix.

^ Lève-toi, drôle, dit Gorcelli en le frappant du pied.

— Ghe feux monder tans les vourgons tu train, grom« mêla Tivrogne.

— Bonne nuit donc, et surtout bon réveil ! ajouta le chef.

Il recommanda le silence à ses hommes, et la troupe se mit en marche à travers le faubourg de Loreio.

Arrivés au couvent de Notre-Dame del Carminé, les brigands de Gorcelli tournèrent à droite, longèrent le fossé de la ville et atteignirent, après un quart d'heure de marche, la porte deCapoue.

Gorcelli fit baisser le pont-levis et lever la herse en invoquant le nom de Biasaniello .

Il traversa les rues tortueuses qui se trouvaient à l'occident de la ville entre l'archevêché et Saint-Dominique. Ses hommes avaient recouvert leurs armes.

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dont réclat aurait pu les trahir, et ils assourdîssaieut leurs pas. Enfin ils atteignirent sans rencontre fâcheuse une place étroite au fond de laquelle on apercevait réglise de Tabbaye de Sainte-Claire.

La rosace qui surmontait la porte de la façade était éclairée.

Des voix de femmes, voilées par la distance, bruissaient'à travers l'espace. Les nonnes chantaient l'office de la nuit.

GorceiU cacha ses hommes sous les saillies en encorbellement des maisons voisines et comfnença luimême à examiner la place, semblable à un loup qui rôde autour d'une bergerie.

Il découvrit, à force de recherches, une chapelle basse, surmontée d'un toit conique en pierre de taille, qu'il était facile d'escalader. Au-dessus de la chapelle s'ouvrait une fenêtre. Le chef appela ses lieute* nants et leur expliqua son plan d'escalade. Lui-même tenta le premier l'aventure, afin d'encourager les combattants.

Le chœur de l'église était plein de parfums el dé lumières. Cent cierges en éclairaient l'autel el faisaient resplendir une peinture de Corrége. -

A droite, c'est-à-dire du côté do l'épître et vis-à-vis 'de la fenêtre que Corcelli avait désignée comme le but de son attaque, l'a bbesse,nu-téie et les mains jointes sur la poitrine, suivait l'office dans un missel armorié, qu'une postulante à genoux tenait ouvert devant elle.

Une magnifique émeraude brillait à l'annulaire de sa main droUe.

Quatre religieuses l'entouraient et lui présentaient, au moindre geste, sa crosse, sa mitre, le bougeoir ou l'encensoir de vermeil.

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Dans des stalles, disposées sur double raag» se te» naîent les clarisses dans leur oostume pittoresque» humbles et recueillies* Leurs voix paisibles et un peu nasillardes se répondaient en psalmodiant, et une religieuse d*une rare beauté^ assise au pupitre, dirigeait le chœur.

U y avait parfois des moments de silence solenneL

La lumière des cierges semblait se perdre dans \eê profondeurs de la voûte, au sommet de laquelle des armoiries d'or scintillaient sur un fond d'azur.

La sainte veille des sœurs clarisses s'achevait quand le vitrail de la fenélre dont nous avons parlé se détacha tout à coup et se brisa sur les dalles du chœur avec un fracas épouvantable.

Malgré la règle qui leur ordonnait de tenir constam» ment les yeux baissés vers la terre, les religieuses ne purent s'empêcher de tourner vers l'endroit d'où partait le bruit des regards effrayés.

Un homme parut sur le bord de la fenêtre et sauta prestement au milieu du chœur.

Deux, trois, quatre, six, vingt individus le suivirent et se rangèrent en bataille à droite et à gauche de l'autel.

Les nonnes ne s'enfuyaient point. Le devoir, et sans doute aussi la peur, douaient leurs pieds sur le parquet des stalles. Il leur semblait être sous l'empire d'un songe effrayant.

Gorcelli s'avança jusqu'au pied du trône de l'abbesse et lui fit une révérence hypocrite.

Pendant ce temps, il buon padre et Marsupio plaçaient des sentinelles à toutes les issues, de façon que personne ne pût s'échapper.

— Vénérable mère, dit Gorcelli à la supérieure, per-

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mettez à un pécheur repentant de vous baiser la main.

Il s'approcha d'elle, appliqua ses lèrres sur Téme^ raude qui scintillait au doigt de Tabbesse» prit la bague et la laissa tomber dans llmmense poche béante de son justaucorpii.

— Malheureux I s'écria la vieille, ne' aavez-vous pas que cet anneau contient des reliques auxquelles il vous est défendu de toucher ?

— Ne craignez rien, vénérable mère. J'étais clero dans mon jeune âge; je présentais comme Samuel l'eau et le vin aux pontifes du Seigneur. Mes mains ont reçu l'onction du saint chrême; elles sont consacrées»

Les douces paroles du chef, son air contrit, rendirent quelque peu de courage à la supérieure.

Elle se leva, puis étendant la main avec un geste Inspiré :

— Sors d'ici, misérable 1 dit^lle. Ne viole pas plu» longtemps le sanctuaire. Crains rexcommunicatioa qui déjà t'a frappé.

— Je connais, ô sainte femme, le décret du concilo de Trente qui déclare retranché, ipso facto, de la communion des fidèles, ceux qui osent passer, sans une permission de l'évéque, le seuil de vos abbayes. Maia j'ai reçu du souverain-pontife une indulgence générale et plénière qui m'affranchit à jamais de la puissance du démon. Savez-vous où je porte le bref du pape, vénérable mère ? ajouta impudemment Gorcelli.

La supérieure garda le silence.

— - Dans le canon de mon mousquet. Et Gorcelli frappa violemment le marbre du chœur de la crosse de son fusîK

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— A moi, mes sœurs, à moi! s'écria Tabbesse.

— Préparez vos armes ! répliqua Corcelii d'une voix tonnante. Si une de ces femmes pousse un cri ou fait mine de quitter sa place, tuez-la sur.le-champ 1

Les clarisses alors se voilèrent les yeux et il se passa sous la voûte sainte une épouvantable scène de sacrilège et de spoliation.

Le tabernacle fut ouvert, et les hommes de Corcelii en pillèrent les vases sacrés, ils brisèrent la porte de la sacristie et en crochetèrent les armoires. Toutes les richesses que la piété des fidèles avait entassées dans le couvent de Sainte-Glaire, croix d'or enrichies de diamants, bannières étincelantes, ornements dont le travail était plus précieux que la matière^ tombèrent entre des mains profanes et furent en un instant lacérés, brisés, jetés péle-méle dans d'ignobles bissacs.

Les bandits n'avaient pas encore accompli leur œuvre de destruction, lorsque Corcelii, prenant dix de ses coquins les plus dangereux, s'approcha de i'abbesse.

« Deux femmes se sont réfugiées dans ton couvent aujourd'hui ? dit-iL

— Deux femmes, balbutia la vieille à qui la peur avait ôté la raison, oui — en effet — mais de qui veux tu parler?

-« D'Isabelle, fille du duc d'Arcos, et de Jeanne sœur de Masaniello. Tu vas nous les livrer.

— Oh! jamais! jamais 1 s'écria la malheureuse ab besse en se tordant les mains.

— Dépêche-toi d'obéir, vieille femme 1 répliqua Cor eelli, les lèvres tremblantes et les poings crispés*

— Mais il est inouï qu'à Naplcs deux jeunes filles

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aient été livrées par la supérieure du couvent qui leur avait donné asile...

La malheureuse ne put en dire davantage.

Corcelli Tavait frappée au bras de la pointe de son poignard. Le sang coula sur les vêtements de Tabbesse.

Elle s évanouit.

— La nuit s'avance: que faire, que faire? hurla le chef transporté de rage, en tourmentant la crosse de son mousquet.

n rangea ses brigands en bataille sur Tescalier du chœur, et d'une voix qui fit frissonner les religieuses :

— Nonnes de l'enfer, s*écria-t-il, voulez-vous me livrer Isabelle, fille du duc d'Arcos, et Jeanne, sœur de Masaniello ?^

Aucune voix ne répondit.

Corcelli répéta sa question.

Alors une vieille sœur s'avança en traînant les pied» sur la dalle, prit Dieu à témoin de la violence dont elle et ses compagnes avaient été victimes, et conduisit le terrible routier à la cellule où les jQunes filles étaient enfermées.

Dans une pauvre chambre, nue et solitaire. Jeanne 'et Isabelle étaient couchées dans le même lit.

Leurs gracieuses figures au galbe pur, au C «oin correct, aux délicats et frais contours, se dessinaient sur un oreiller de toile d'une-blancheur éblouissante. La lumière incertaine d'une veilleuse les éclairait.

Jeanne, plus robuste que sa compagne, avait passé son bras sous la tête d'Isabelle, et la fille du peuple semblait protéger dans son sommeil la fille du viceroi.

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La religieuse qui conduisait les routiers de Gorcellt réveilla la sœur et la fiancée de Masanielio.

— Levez-vous et habillez-vous, chères enfants, leur dit-elle.

^ Et pourquoi cela, bonne mère? fit la jeune Espagnole.

— Vous le saurez assez vite. Habillez-vous, et adressez à Dieu du fond de votre cœur une fervente prière. Le couvent est envahi.

— Et mon frère, où est-il ? s'écria Jeanne.

— Masanielio ignore votre malheur sans doute. La sainte Madone peut seule vous sauver.

Les deux jeunes filles se couvrirent précipitamment de leurs habits.

Gorcelli fit appeler Isabelle.

— Senora, lui dit-il, préparez-voud à me suivre. Votre père, le duc d'Arcos, vous attend au Château- Neuf, et je suis chargé de vous conduire auprès de lui.

— Vous a-t-il remis une lettre pour moi ?

— Une lettre ? Ah I noble demoiselle, me croyezvims assez sot pour me eharger d'un papier semblable f Si ces gueux de Napolitains m'eussent arrêté et fouillé, j'aurais été perdu.

Isabelle hésitait*

•* Il faut, continua le brigand, décider votre compagne à vous suivre. Le duc d'Arcos l'ordonne ainsi.

— Mon père ne connaît pas Jeanne.

— Je lui ai parlé de la sœur de Masanielio

— Et dans quel but peut-il vouloir qu'elle se rende avec moi au Château-Neuf?

— Masanielio vous tient en otage...

— Eh bien?

— Corpo smtol *- le duc d'Arcos ne serait pas fôché de tenir à son tour en sa puissance la sœur de Masanielio.

— Tu mens, misérable I s'écria Isabelle indicée. Mon père est Castillan, mon père est gentilhomme^ il est incapable de t'avoir donné la honteuse mission dont tu parles.

— Ah ! pas tant de raisonnements ! s'écria Corcelli*

Et, se retournant vers ses coquins :

— A l'œuvre, vous autres I poursuivi t-ih

Cinq ou six brigands se précipitèrent dans la chambre, saisirent les jeunes tilles, les garrottèrent malgré leurs cris et les bâillonnèrent.

Corcelli revint ensuite à l'église.

Il en fit barricader les portes à l'extérieur et opéra heureusement sa retraite avec sa double proie, sans que personne dans le voisinage eût entendu le bruit de son expédition.

DOM FRANGBSGO

Piétro avait exécuté fidèlement les ordres de Masanielio; mais, par un fatal enchaînement de circons* tances, il n'avait pu sauver ni sa (lancée, ni Isabelle.

Il s'était rendu au faubourg de Loreto;il avait vu les brigands de Gorcelli s'y iustailer.

Blotti dans une barque amarrée au rivage, il avait été témoin de leur orgie.

Le contrebandier les avait suivis dans leur fuite.

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était arrivé avec eux sur la place du couvent de Sainte^Claire, et s'était caciié dana une ailée sombre pour les mieux observer.

Par malheur, Gorcelii, en disposant sa troupe sur la place et dans les mes voisines, avait fait précisément ocdiper la porte derrière laquelle Piétro se trouvait caché.

L'enlèvement avait eu lieu.

Les brigands partis, Piétro quitta sa cachette et suivit pas à pas les ravisseurs, ignorant encore le crime dont ils s'étaient rendus coupables.

Il ne connut son malheur et celui du jeune chef qu'au moment où il vit les prisonnières de Gorcelli monter dans un calessino.

La voiture partit au grand trot sur la route de la Galabre, et les brigands l'escortèrent au pas de course.

Piétro s'arrêta sur le grand chemin se demandant à lui-même s'il s'attacherait à la poursuite des bandits, où s'il irait à la Yicaria prévenir Masaniello.

Mais le contrebandier songea que chaque minute perdue l'éloignait de sa fiancée; que deux heures peutêtre avant qu'il eût été possible au chef du peuple de rassembler ses amis, Gorcelli et sa bande auraient gagné leur retraite; et qu'enfin, avant tout, il fallait connaître le lieu où les brigands conduisaient leurs victimes.

Alors il s'élança sur leurs traces.

II les poursuivit avec l'acharnement du désespoir, malgré la fatigue, malgré sa blessure, jusqu'au moment où, vaincu par la lassitude, il tomba, pleurant de rage^ au milieu de la roule.

L'infortuné se traîna jusqu'au faubourg de Loreto» et y arriva au point du jour.

Il entra dans la taverne del Gappucino.

Les restes de l'orgie s'y trouvaient encore. Le sol élàit couvert de débris; les lampes, qu'on avait négligé d'éteindre, achevaient de brûler; leur lumière vacil« lante luttait contre les premiers rayons du jour.

Au milieu des bouteilles brisées, des tables et des bancs renversés, Piétro aperçut un homme endormi.

C'était Conrad, ivre comme un lansquenet.

Le contrebandier s'approcha du misérable et le secoua rudement.

Mais Conrad n'ouvrit pas les yeux. Il se contenta de grommeler, de balbutier à chaque secousse quelque affreux juron germanique entre ses lèvres avinées, et continua de dormir avec une invincible obstination.

Piétro réveilla donc le pauvre Cappucino.

— On a fait l'orgie cette nuit dans ta maison? dit-il.

— Ah 1 ne m'en parlez pas, signor mio carissimo, répondit l'hôtelier. Les coquins ont mange plus d'olla podrida et de jambon fumé, ils ont bu plus de vin qu'il n'en eût fallu pour nourrir et désaltérer pendant huit jours toute la cavalerie du roi. Caro mio, ajouta l'aubergiste d'une voix plaintive et caressante, vous connaissez Masanielio?

— Sans doute.

— Ils m'ont promis que ce bon Masanielio, que cet excellent Masaniellino , que cet excellent issimo picœlo Masaniellinello, me payerait leur dépense. Croyez-vous qu'ils aient dit vrai ?

— Comment puis-je le savoir ?

— Puisque vous êtes l'ami de Masanielio, que Dieu le bénisse I poursuivait il Gappucino , décidez-le à me

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compter les vingt ducats que ces goinfres Hfoot dévorés.

» Écoute, reprit le fiancé de Jeanne, tu seras payé si tu veux m'obéîr.

— Que faut-il faire pour cela, santa Maria del Car-' mine?

— Un de ces drôles est resté chez toi ?

— Oui, un affreux Allemand, signor miô^ pour lequel il n'y avait jamais assez d'olla podrida dans son écuelle^ assez de jambon sur son assiette et assez de vin dans son verre.

— Empéche-le de sortir jusqu'à mon retour.

— Vous reviendrez bientôt? car s'il fallait le nourrir longtemps...

— Tu le nourrirais...

— Le désaltérer...

— Tu le désaltérerais,

— Et ce cher Masanielio me payerait tout cela ?

— Tout, jusqu'au dernier maravédis.

Il Cappucino pencha la tête et se mit à réfléchir.

— Quand cet Allemand se réveillera, dîtr-il, il boira dix bouteilles de vin, et il mangera pour six réaux de choucroute : c'est ainsi qu'il faut calculer. Eh bi«n 1 signor cavaliero, puisque je me suis engagé, tout à fait malgré moi, dans cette affaire, j'exposerai encore on ou deux ducats pour tâcher de recouvrer la dépense de cette nuit. Allez trouver ce cher Masanielio, et surtout, revenez ayant l'heure du dîner.

— Compte sur moi.

— A propos, voici ma petite note. Il n'y a pas un corna dos à rabattre; ne roubliez pas.

Piétro prit le papier que t{ Cappucino lui présentait, jeta un dernier coup d'œil sur Conrad, en fit deux ou

trois fois le tour pour bien connaître è quel coquin ii avait affaire, et prit le chemin de la Yicaria.

Masanietio avait suspenda son hamac dans la salle des gardes^ qui précédait la chanihre à coucher du vice-roi.

Accablé de lassitude, il s'était endormi d'un sommeil pénible et agité. Il se réveilla an milieu de la nuit^ chercha des yeux ses meubles, sa cabavie et le vaste horizon du golfe qu'il avait coutume d'apercevoir par Touverture de sa fenôlre : tout cela avait disparu.

Il se voyait à l'extrémité d'uae «aBe immense.

Des nervures, sculptées k jour |>ar un habile ciseau, en divisaient la voûte en quatre peodeotffs^du sommet desquels descendaient autant 4e lustres aux miile cristaux diamantés. Les morailles ^ienl reooaiFertes d'une riche boiserie, aux éeitssoQS annoriés.

De distauceen distaaice se dessinait la grande forme d'un chevalier armé de toutes pièces, et ces innombrables statues, raides, immobiles, ressemblaient à une armée £antastique de g^nts.

Quelques pâles rayons de la kme perçaient les vitraux coloriés des fenêtres et répandaient «ur tous les objets des lueurs mystérieuses.

MasanicUo se leva à demi sur son hamae, contemi^ un instant cette vision étrange, et portant les deux mains à son front :

^ Où suis-je, mon Dieu 1 «eà sms-je ? raurmnra-Ml avec effroi.

Alors accoururent, eemme du fond de sa mémoire, les dramatiques souvenirs de la révolution quil avait opérée, la bataille sanglante du marché, cdle de la Titaria, plus acharnée, pins sanglante encore, son

byGooQle

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entrevue avec le duc d'Arcos, avec dom Fraacesco, avec Isabelle...

Francesco et Isabelle 1 sa-conscience et son amour, entre lesquels une lutte terrible était engagée.

Il est des moments dans la vie où Dieu illumine notre âme d'une lumière si pure, si respleudissante, que nos illusions les plus chères et les plus dangereuses disparaissent, et qu'il nous est donné d'apprécier à leur juste valeur, avec une perspicacité merveilleuse, et les biens du présent et les espérances de l'avenir.

Un de ces instants était venu pour Masaniello.

Il se demanda s'il serait capable, lui, pauvre pécheur, étranger à la science des hommes et des choses, de modérer, de conduire v^rs la liberté cette révolirtion populaire dont il avait soulevé l'orage; s'il pourrait, avec sa même simplicité d'homme du peuple, lutter contce l'astucieuse politique du duc d'Arcos; enfin, s'il était raisonnable de penser qu'un vice-roi de Naples, grand d'Espagne de première classe, le plus orgueilleux d'entre les nobles les plus orgueilleux du monde, consentit jamais à unir sa fille avec un iiécheur, un rustre, un manant révolté.

Et Masaniello fut tenté d'accuser la providence de Dieu de l'avoir fait trop ignorant, trop faible, trop pauvre, trop méprisé pour jouer le rôle immense qu'elle Id avait imposé.

Puis il se supposa un instant associé au gouverne* ment du duc d'Arcos, marié à Isabelle, séparé en un mot par un abîme des paysans, des pécheurs, de tous les autres serfs au milieu desquels il avait jusqu'alors vécu. Que dirait de lui ce peuple dont il avait tant pleuré les souffrances et dont il avait fait triompher la sainte cause; ce peuple qui l'adorait, ce peuple qui

LE PÊCHEUR DE NAPLES i85

recueillait sn moindre parole comme une consolation suffisante aux maux les plus cuisants, comme un ordre auquel nul n'avait le droit de se soustraire ? Pour ces malheureux, il deviendrait un renégat, un traître ; il verrait se tourner contre lui la haine que le duc d'Afcos s'était attirée.

Masaniello se sentit pris de vertige.

Il poussa un cri d'angoisse comme un homme qui perd l'équilibre et se penche, sans pouvoir trouver d'appui, sur le gouffre au fond duquel tl va se briser.

Le soleil s'était levé resplendissant derrière les coteaux que domine le Vésuve.

Ischia, Procida, Capri sortaient, comme des naïades couronnées d'algues^ de la mer bleue dont l'azur se confondait avec celui du ciel. Le Pausilippe, le tombeau de Virgile, le couvent des Gamaldules, les sombres murailles du château Saint-Ëlme s'empourpraient aux premiers feux du jour.

Naples se réveillait.

Les mille voix du peuple commençaient à bruire autour des grandes basiliques à la coupole de marbre, à la flèche bahillarde qui porte une croix resplendissante au sommet de son aiguille. Il y avait de lointains murmures au foud des rues que surplombaient des toitures dentelées.

Dom Francesco s'était levé de bonne heure.

11 savait que son enfant chéri avait besoin de sa vieille expérience pour se tenir ferme sur la cime glissante où le bras puissant du peuple l'avait hissé. Le bénédictin se présenta vers la première heure au palais, et fut introduit immédiatement auprès de Masaniello.

Le pécheur se hâta de le conduire à la chambre du

byGoogk

186 HÂSANlfiLLO

eonaeiU où ilss'eofermèreat afin de a'étre pas distraits.

— Tu n*as point donni, mou fiLs, dit le moine à Masaniello, dont les joues étaient pâles et les yeux rouges de larmes.

— 5oD^ répondit le jeune bomme« Le poids dont mes épaules sont chargées m'accable; hier encore je me sentais fort et plein de résolution; aujourd'hui je me sens faible H presque désespéré.

— Courage, Hasaniello, courage! Malhaur k cehii qui regarde en arrière après avoir mis la main à la ^arrue*

— Oui, oh ! oui, malheur à moi^ car Torgueil m'a perdu l Héias ! ()ue ne suis-je eocore le pauvre pécheur du ffÀSe de Naples, qui tendait joyeusement ses filets le soir et s*eikkvrmait paisiblement en attendant la |)éche que Dieu bii enverrait!

— Regretteraia-tQ ta victoire? demanda dom Fraucesco, dont Tœil scrutateur interrogeait le visage de son élève.

— L'avenir m'épouvaate.

— Tu soutiens une cause juste, tu as accompli une révolulio» glorieuse. Poursuis ton œuvre avec persévérance, sois fidèle à tes promesses; accomplis sans respecl humain la mis^ioa que tu as reçue d'affranchir le peuple de Naples — et Dieu t'inspirera les résolutions qui sauvent, et Dieu, te donnera la force qui Iciomphe des périls.

— Ceux qui m'environaeot sont innombrables.

-— Le peuple attend de toi soa salut C'est aujourd'hui qu'il Haut fonder sur les ruines de la domination espagnole le règne de l'ordre et de la liberté.

— Vous avez un plan de conduite à me dicter, dom ftancesco?

— Hier, en te quittant^ j'ai rédigé un projet de cons* titutioa nouvelle. Écoute-le, Masaniello.

£t le moine commença sa lecture :

c — Au nom de la sainte Trinité, Père« Fils et » Saint-Esprit y et conformément aux principes de » rÉvangile, moi 9 Masaniello, pécheur de Naples et » chef du peuple, je déclare ce qui suit :

9 Le roi d'Espagne ei sa postérité sont à jamais dé* » chus du trône de Naples.

9 La forme du gouveraement sera la République,

> fondée sur Télection. >

Masaniello laissa échapper un mouvement d'impatience. Dom Francesco feignit de ne pas s'en apercevoir, et poursuivit : .

f 11 sera créé, de trois ans en trois ans, au sein de 1 la République napolitaine, par le concours de tous » les citoyens, quelle que soit leur condition et leur » fortune, un conseil des dix, chargé de la rédaction » des lois. Tout Napolitain pourra faire partie de ce » conseil.

» Un magistrat suprême, désigné de la même ma- » nîère, aura pour mission de veiller au maintien de

> la constitution et de tenir la maia à ce que les lois 1 soient exécutées. La durée de ses foncUons sera de » deux ans, et il prendra le titre de tribun.

> Il sera pourvu, par des règlements spéciaux, à Tin- » dépendance et à la régularité des élections.

» Toutes les institutions civiles seront basées sur les » principes d'égalité, de liberté et de fraternité que le » Christ a proclamés.

> Fait au nom du peuple napolitain, au palais de la • Yicaria, le huit juillet mil six cent quarante-sepL i

•<- Je n'ai pas d'objection à faire contre ce projet en

188 MASANIBLLO

lui-même, dit Masaniello quand le moine eut achevé sa lecture, car il contient une manière de gouverner les peuples dont je ne connais pas d'exemple et dont je n'ai aucune idée.

— C'est Venise, moins son aristocratie.

— Très-bien, mon père. Mais, dites-moi, pensezvous que le roi d'Espagne nous permette d'établir notre République sans défendre ses droits?

— Tu Tas vaincu, secondé par le peuple; avec le peuple, tu le vaincras encore.

— Et qu'opposerons-nous à sa flotte ?

— Les canons des forts que nous allons reconquérir.

— Et à ses armées?

— Si tu comprends bien tes devoirs, Masaniello, si tu sais agiter le peuple demain comme tii Tas agité hier, nos campagnes seront leur tombeau.

Le pécheur secoua la tête en signe d'incrédulité.

— Enfin, s'écria lo moine^ tu as proclamé du haut de cette terrasse la déchéance de Philippe IV I Tu Tas dit toi-même, dans cette nuit où je guidais tes pas à travers les catacombes : tu ne peux pas abandonner la cause du peuple à ci^tte heure sans commettre une lâcheté, sans te couvrir d'infamie.

— Le temps porte conseil, dom Francesco. Le duc d'Arcos occupe le Ghàteau-Neuf, ceux de l'Œuf et du Môle et le fort Saint-Elme. En quelques heures il peut faire de Naples un monceau de ruines; — nous sommes sans défense.

— Les aqueducs ne sont-ils pas coupés? Le manque d'eau ne va-t-il pas forcer le vice-roi à se rendre?

— Puis nous n'avons point d'argent. J'ai fait visiter avec soin, hier au soir, la Yicaria tout entière, depuis les combles jusqu'aux caves, et nous n'y avons rien

trouvé. J'ai vingt mille ducats à payer à Corcelli, afin qu'il emmène ses brigands loin de Naples, et je ne possède pas une réale. Avec cela, comment créer des troupes, comment les armer ?

— Fais un appel à tes frères; les Napolitains ne refuseront pas d'acbeter leur indépendance en sacrifiant quelques ducats.

— Ainsi la révolution aura eu pour cause l'énormité des taxes, et nous doublerions les impôts? Non, mon père, il n'en sera pas ainsi.

— Tout est impossible à qui n'a plus de foi dans sa cause, fit douloureusement le bénédictin.

— Nos pères étaient heureux jadis sous l'empire de la charte que Charles-Quint leur avait accordée, reprit Masaniello. Ils aimaient l'Espagne alors, ils s'armaieat pour la défendre. Exigeons donc qu'on nous rende les droits que cet acte avait reconnus et dont on nous a si injustement dépouillés.

— End*autres termes^ tu veux traiter avec le vice-roi.

— Et lui rendre cette autorité dont le poids m'accable, ajouta le pécheur.

— Hélas! mes idées ne sont pas mûres encore, puisque mon fils lui-même ne sait pas les comprendre ! dit le moine avec un soupir. Masaniello, crois-moi, tu seras trompé 1

— Le duc d'Arcos réfléchira avant de me tendre un piège. Je suis un homme simple , mais Je suis un homme de courage, et l'on ne trouve guère de profit à vouloir me duper. D'ailleurs, vous ne m'abandonnerez pas, dom Francesco, vous serez mon guide, mon conseil. Ohl pardonnez-moi si je trouve inapplicables les idées que vous aviez conçues. Il faudrait verser tant de sang pour les réaliser.

Digitiz'ed by LjOOQ IC

190 HASANIBLLO

— N'en parlons plus, répliqua le béaé^tia.

n se rapprocha de Masaaiello, lui prit affèctueusftmeut les mains, et l'interrogeant du regard :

— Jure-moi, poursuivit-il, que le souvenir d'Isabelle n'a pas influé sur tes résolutions. Masaniello, J'ai be- ^in de le croire, -* car^ malgré nos dissentimenXs, tu n'as pas cessé d'être mon fils bien-aimè.

Une vive rougeur colora le front do jeune homme.

U balbutia quelques mots. Ce fut Piétro qui le tira de la position embarrassante où il se trouvait.

Le contrebandier entra dans la salle du conseil, couvert de poussière, souillé de boue^ les cheveux en désordre et le teint coloré par cette excitation fébrile qui soutient toujours, alors même que ses forées sont épuisées, rhonune qu'une grande passion tourmente.

Son apparition fit trembler le moine et Masaniello.

— Qu'y a-t-il? demanda ce dernier.

— - Frère^ prépare ton âme, répondit Piétro; ou nous a frappés d'un coup terrible.

— Parle donc vite.

— Gorcelli a pris la fuite 1 mais il nous a laissé un ai&eux souvenir de son passage.

— Comment cela?

^ Il a pillé le couvent de SakUe^Iaûre»

— Et... Jeanne, ma sœur.

— Il l'a enlevée..

-- Malédictiofi ! Et...

Masaniello n'osait prononcer le nom d'Isabelle.

— La fille du duc d'Arcos^ veux-tu dire?

*- Oiû» ovà, la fille du duc d'Arcos ?

— Elle a été forcée de suivre Jeanae.

— Tu n'as doue pas surveillé les brigands? s'éeria le jeune bomme.

êîllMflHMHHi

LB PÊCUBUB OB NAPLËS 1.91

— Je ne les ai poiat quittés un seul iostaat pendant les longues heures do cette fatale nuit.

— > £t il n*est pas venu m'avertir! s'écria Masaniello bars de lui, en saisissant à deux mains les touffes nmres de ses ebeveux«

Il se laissa tomber sur un fauteuil; un long cri de fureur et de désespoir s'écbappa de sa poitrine.

— Va, cours sur le pwt, reprit-il en s'adressant à Piétro, appelle aux armes tous les pécbeurs, tous les eontrebandiers que nous connaissons. Adl^, mon père. Ce soir, Jeanne et Isabelle seront libres, ou Masanieilo sera mort.

— Tu quittes Naples? reprit dom Francesco.

— Sais- tu quelle route a prise Gorcelli? demanda le 4>écbeur au fiancé de Jeanne.

«* Celle de Capoue.

Masaniello se retourna vers le bénédictin :

— Oui, mon père, oui, je quitte Naples, et je cours prendre d'assaut ce nid de vautours où Jeanne et Isabelle sont maintenant enfermées.

— Mais tout est perdu si tu nous abandonnes. Le duc d'Aroos peut nous attaquer; et qui donc excitera lo peuple à la résistance?

— Ëb 1 que m'importent la révolution de Naples et les efforts que peut tenter le vlce^roi ! Dom Francesco, votre cœur est mort aux passions bumaines, la raiscm seule guide vos démardies» Mais, par la sainte Madone, je suis bomme, je suis jeune, et que mes yeux ne soient jamais la lumière du sokil si, avant la fin du jour, les prisonnières dé Corcelli ne sont pas en mon pouvoir.

— Que de sang aura eoulé, que de victimes auront fWf momBmkl murmura le bénédictin, quand Masa*

Diello reviendra dans cette ville que le ciel semble avoir abandonnée t

— Sangue di Cristof s'écria le pêcheur que la colère suffoquait, vous déraisonnez, mon père. Après toutj Jeanne, que cet inràme Corcelli tient maintenant dans ses griffes, c'est ma sœur à moi...

— Est-ce uniquement pour elle que tu entreprends cette expédition des Apennins? demanda froidement dom Francesco.

— Pour Jeanne, oui; mais aussi pour Isabelle, répliqua Masaniello, potfr cet ange de beauté, d*amour, qui, hier encore, au couvent de Sainte- Claire, tue répétait tant de doux serments, tant d'ineffables promesses. Mon père, oh! croyez-moi, il faudrait être lâche pour ne pas chercher à racheter au prix de son sang, l'honneur et la liberté de ces deux pauvres femmes qui n'ont plus aujourd'hui d'espoir qu'en moi«

— Tu as donc revu la fille du due d'Arcos, Masaniello?

— Elle s'était réfugiée avec Jeanne au couvent de Sainte-Claire, et je suis allé visiter ma sœur.

— Il fallait me dire cela, mon fils, quand je t'ai lu tout à l'heure ce projet de constitution; nous n'aurions pas si longtemps discuté, ajouta dom Francesco.

En ce momcL., une flèche, lancée de la place do la Yicaria, vint heurter la muraille qui faisait face à la fenêtre, et tomba aux pieds de Masaniello.

Une lettre y était attachée.

Le pêcheur s'empara du papier et lut ces mots d'une voix haletante :

c Masaniello, quand tu liras ces lignes, Isabelle et ta > sœur seront mes prisonnières.

9 Si dans trois jours tu n^as pas fait déposer^ sous le

LB PÉGHBUR DE NAPLBS 193

» grand chêne qui s'élève au milieu de la plaine de » Portici, eir face de l'aubergo de Btu>na Fede, dix 1 mille ducats pour la rançon de Jeanne et cinquante » mille ducats pour celle de la noble demoiselle d'Âr- » COS9 jamais ces deux femmes ne retourneront dans

> ta barque manger des oranges à Procida.

i Souviens-toi qu'il est dangereux de tromper Gor-

> celli. >

— Vous te voyez, mon père, reprit le jeune homme, il est urgent de traiter avec le vice-roi et d'obtenir l'argent nécessaire au rachat de sa fille et de Jeanne. Car, enfin, si notre expédition ne réussissait pas, si dans trois jours... mais c'est horrible à penser, dom Francescof ... Ayez pitié de nous, mon père, ayez pitié de Jeanne et dlsabelle, de moi, de Piétro, car nous vous étions chers autrefois! Rendez-vous au Château- Neuf, négociez avec les Espagnols, pendant que je conduirai moi-même l'expédition contre les brigands. Le vice-roi accordera facilement à un homme d'église comme vous, dont la ville entière connaît et honore les vertus, ce qu'il refuserait à un malheureux pécheur comme Masaniello.

— Cher enfant, répondit le bénédictin, j'ai voulu te prémunir contre un malheureux amour; j'ai fait tous mes efforts pour l'arrêter sur la voie périlleuse au bout de laquelle tu trouveras peut-être la mort, peut-être le déshonneur. Hélas! je n'ai point réussi! Je ne t'abandonnerai cependant pas dans ton infortune. J'irai trouver le duc d'Arcos, et j'espère qu'il consentira à s'aboucher avec toi sur un terrain neutre, que vous désignerez d'un commun accord. Mais que le peuple reste en armes, si tu veux dompter aMn lorgupil du vice-roi. Dicte-lui toi-même les volontés des Napoli-

194 MASANIEJULO

iains, et qu'il sache que vingt mille mousquels sont derrière toi pour soutenir tes prétentions.

— Merciy dom Francesco» merci ! Faites en sorte que l'entrevue avec le duc d'Arcos ait lieu vers la cin- 4iuième heure^ dans une église, celle de SaintrDominique, par exemple, qui se trouve à égale dislance du Ghàteau-Neuf et de la Yicaria; que mes édlts et la charte de Charles-Quint soient publiés vers le soir, et que je sois libre ensuite d'aller infliger à Coreelli le juste châtiment de sa perfidie.

Dom Francesco se retira.

— Écoute, frère, dit Piétro à son ami après le départ du moine, tu peux quitter Naples* Ce serait d'ailr leurs exposer Jeanne et Isabelle aux dernières violences que d'aller attaquer CorcelU dans son antre à force ouverte. Pai un moyen d'arriver jusqu'à lui.

— Lequel?

Piétro raconta alors au fiancé d'Isabelle tous les événements de la nuit précédente, et comment un des voleurs, Conrad, était resté dans la taverne del Cappucino Puis il lui expliqua de quelle manière il espérait ramener les prisonnières à Naples en égorgeant leurs ravisseurs si cela était nécessaire.

Masaniello approuva son projet.

n fut convenu entre eux que le pécheur s'occupe* fait uniquement de trouver la rançon des jeunes filles, tandis que Piétro se ferait conduire par Conrad dans la forteresse qu'occupaient les brigands de Cor- 43elli,

IB PÊCHEUR DE MÂPLEa 195

hK CHATEAU- NEUF

Dom Franceseo^ reyête de son meilleur habit de ville, s'avançait la tête baissée, les deu^x loains fourrées dans les Iatg^& manehes; de sa robcy grave, recueilli^ soucieux,, vers le GhàteaurNeuf où Tapirait son importante mission.

L'aspect de Naples l'épouvanta; la ville était plus agitée, plus tumultueuse encore que le soir précédent.

C'était merveiMe de voir avec quelle promptitude ce peuple de contrebandiers, de paysans, de pêcheurs et de lazaront, paisible et désarmé quelques jours auparavant, avait su trouver des armes. Ce n'étaient partout qu'épées à coquille, gaffes^ mousquets, fauix, perluifitanes qu'a^taieni des soldais en hailk>na. Des masses d'hommes et de femmes parcouraient les^ rues comme des vagues furieuses, et débordaieat dans les pitees publk|ues oà elles tourbiUonaaieal sur eUesmémes, s'agitaient longtemps dans le vide et finissaient p«r se disperser autour des mâ:f chauds de melons k la glace et âe raacsuroni.

Partout on appelait Masaniello; partout on demandait avec instance qu'il attaquât le Château-Neuf, dont l'attilucle devenait de plus en plus menaçante.

On apercevait les canons de bronz^ aUonger leur guenle béante à travers les embrasures de la fortefesse.

fis pouvaient ouvrir le feu à chaque instant et con-

106 MASANIBLLO

vertir en un monceau de ruines, Naples^ ses riches . églises, ses maisons, et ses palais.

Le bénédictin n'arriva qu'avec une peine extrême à la place du château.

Toutes les rues qui l'avoisinaient étaient barricadées suivant l'ancienne mode parisienne, par des tonneaux remplis de terre et de lourdes voitures abattues au milieu des chaussées.

'Jes sentinelles fièrement drapées de leur manteau, coiffées du feutre pittoresque des paysans de la Calabre, gardaient ces fortiflcations de Témeute.

Vingt fois on arrêta dom Francesco et on lui permit vingt fois de poursuivre sa route, en le reconnaissant pour Tami de Masaniello, pour le prêtre révolutionnaire qui avait béni aux catacombes les poignards des conjurés .

Enfm le moine se présenta, un étendard blanc h la main, devant le bastion triangulaire qui couvrait la tête du pont-levis.

Les anciennes forteresses du moyen âge subsistaient 'encore en Europe, mais on s*était aperçu que ces masses énormes, placées ordinairement à uécouvert sur des lieux élevés, offraient trop de prise au canon et ne pouvaient longtemps se défendre. Enfermée dans ces énormes prisons de granit, une garnison pouvait être, en quelques jours, ensevelie sous des décombres.

Des architectes militaires de la Renaissanco avaient donc construit autour des vieilles bastilles, élevées par Philippe- Auguste et Charles Y, des fortiOcatious nouvelles, avec escarpes, contre-escarpes, bastions, courtine!< et demi-lunes, enfin avec ce luxe de lignes courbes, de lignes droites et de triangles que Yauban trouva moyen d'exagérer encore. On commença à

LB PÉGHBUR DE NÀPLES 197

parler dans les sièges un autre langage; on connut l'art d'ouvrir une tranchée, d'établir dans la contre-escarpe d'un fossé une batterie de gros calibre pour battre en brèche la muraille opposée, de pratiquer la mine, la sape, tous ces moyens d'attaque contre les* quels la défense est maintenant impossible.

Les fossés des villes devenaieut à cette époque le théâtre de combats sanglants, car c'était là que se portait la principale résistance des garnisons.

Celles-ci opéraient des sorties par une porte basse pratiquée sous les murailles et qu'on nommait ravelin.

Alors il y avait des tueries atroces. Les assiégés balayaient le fossé, massacraient les sapeurs qui travaillaient dans les galeries, les poursuivaient jusqu'au fond de la tranchée, enclouaient les canons et ne rentraient dans la place qu'après avoir détruit^ eu quelques heures, l'ouvrage de plusieurs semaines. Ce fut ainsi qu'un grand nombre de villes parvinrent à chasser l'ennemi qui les tenait bloquées après un siège presque aussi long que celui de Troie.

Dès qu'on eut aperçu du haut du Château-Neuf l'étendard blanc qu'agitait dom Francesco, le gouverneur de la forteresse lui-même se hâta de descendre.

Il sortit par le ravelin, traversa le fossé^ et vint parlementer au-dessous du pont-levis.

Le bénédictin expliqua sa mission en peu de mots et demanda à parler à l'archevêque de Naples, qui avait suivi le duc d'Arcos dans sa fuite. Le gouverneur ordonna d'apporter une échelle^ invita dom Francesco à descendre, et, lui faisant traverser la voie souterraine, le conduisit à son Ëminence monseigneur le cardinal Filomarini.

tOa MASANISLLO

Le cardinal-archevêque était en prière quand le bénédictin fut introduit dans sa chambre.

Assis dans un fauteuil et la tête appuyée sur sa oiaiû droite, il suivait la paalmodie de ses ehapelaius agenouillés.

Francesco se tint debout sur le seuil de la porte dans . l'attitude la plus humble.

D'un geste presque imperceptible, le prélat lui ordonna de s'asseoir, et le moine obéit.

Lorsque l'office fut achevé, dom Francesco s'approcha et attendit que Son Éminence lui adressât la pa- Tole.

— Que font les habitants de Naples ? demanda le cardinal.

-^ Ils chantent, ils boivent, ils se promènent et Jouent au mousquet, monseigneur, répondit le béné- <lictin«

Le cardinal hocha la tête.

— Et Masaniello, où est-il?

— Il habite la Vicaria.

Monseigneur Filomarinî fit un second mouvement ^e tête et l'accompagna d'un sourire.

— Ce jeune homme a une cour, sans doute, ajoutel-il : des lazaroni, des pêcheurs, des filous et des contrebandiers, pour chambellans, pour maîtres-d^hôtels, pour capitaines des gardes et pour gentilshommes de la chambre? Vous le connaissez, Francesco?

— Beaucoup, monseigneur.

— Quelle sorte d'homme peut-il bien être?

— Très-beau, très-brave et très-généreux, n'en û&^ plaise à Votre Éminence.

— Comme vous en parlez f — Ah I j'oubliais, ajouta f archevêque, vous êtes son ambassadeur.

— Je viens apporter au ducd'Arcos, au nom du peuple de Naples, des paroles de paix et de conciliation.

— Le duc d'Arcos n'entendra rien et ne doit rien ontendre.

— S'il veut une guerre d'extermination, il l'aura.

— Les Napolitains sont des sujets rebelles; leurs CQfp& et leurs biens sont conûsqués de droit au profit de Sa Majesté Cathotiqve. Ils doivent se rendre à merci.

— Mais ils ne veulent pas se rendre, et quand bien même les ilottes du roi d'Espagne débarqueraient cent mille hommes aujourd'hui sur nos côtes, ces cent mille hommes ne pourraient entrer dans Naples, ou n'en sortiraient pas s'ils y entraient. Que Votre Éminence s'interpose entre les parties, monseigneur; qu'elle arrête l'effusion du sang. Ce sera un rôle digne du sacerdoce dont elle possède la plénitude.

— Ce peuple est maudit* Il a méconnu, foulé aux pieds le précepte du Christ : « Rends à César ce qui est à César.»

^ £h ! ne lui a-t-on pas tout pris» tout enlevé à ce malheureux peuple de Naples depuis l'avènement de Philippe IV : ses libertés, les fruits de son labeur, et jusqu'au morceau de pain noir qu'il gagnait à la sueur de son front et qu'il mangeait en l'arrosant de ses larmes ? Ne l'a-t-on pas accablé d'impôts, de corvées , d'exactions de toutes sortes? Quelle est la famille dont les Espagnols n'ont pas réduit les garçons au plus dur servage, déshonoré les filles, pillé, vendu la pauvre habitation? Ah 1 notre vieille terre napolitaine a bu du sang et des pleurs depuis quelques années, et ce sang, ces pleurs criaient vengeance !

— - Dom Francesco, c'est avec de semblables principes qu'on renverse les trônes.

— Que voulez-vous? quand les rois sont impies, monseigneur. . .

— Je sais que vous avez d'étranges idées en fait de gouvernement, répliqua L'archevêque en lançant au moine un regard sévère. Vous avez été à Rome le mois dernier?

-V- Oui, monseigneur, et j'ai présenté à l'approbation du Saint-Père un Traité de VÉvangile appL^aé à la politique.

— Si ce livre était condamné, dom Francesco?

— C'est impossible.

— Vraiment? — Et pourquoi cela?

— Parce que saint Thomas d'Aquin fut un grand docteur et un grand prêtre, monseigneur; on le surnomma de son temps l'ange de l'école, et la foi -était vive dans l'heureux siècle où il vivait. Or c'est à lui que j'ai emprunté les doctrines que je professe.

— J'ai déféré cet ouvrage à mon officiaiîté, répliqua le cardinal; elle prononcera, et, sur son avis, le tribunal du saint-office à Rome vous approuvera ou vous condamnera. Quelles sont aujourd'hui les propositions que nous fait Masaniello?

— Je ne suis point chargé de négocier, monseigneur, mais j'ai seulement mission de ménager une entrevue entre le chef du peuple et le duc d'Arcos.

— Ainsi votre ami entend traiter de puissance à puissance? En vérité^ nous vivons dans de singuliers jours !

— S'il est vrai que les peuples n'ont pas été faits pour les rois, mais bien que les rois ont été faits pour les peuples, je ne vois pas, sur l'houneur, pourquoi Masaniello ne se placerait pas à l'égard du duc d'Arcos sur le terrain de la plus parfaite égalité.

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LB PÊGHSUa DE MAPLBS 201

— Pressentez-vous, révérend père, quelles pourront être les exigences de Masaniello?

— Monseigneur, il s'est montré grand, généreux; la modération lui sied bien, parce qu'il est fort. Je pense que Masaniello ne demandera pas aujourd'hui plus qu'il ne demandait hier. Il voudra que la charte de l'empereur Charles-Quint nous soit rendue, et que ses trois édits sur les fruits, sur le vin et sur la pêche soient sanctionnés. Mon Dieu ! il tarde à ce pauvre enfant d^abandonner à des mains plus expérimentées que les siennes un pouvoir pour lequel il n'est pas né.

— Je vais en référer au vice-roi, ajouta le cardinal; Il souleva une portière et disparut.

La garnison du Château-Neuf était dans une situalion déplorable. Non-seulement le duc d'Arcos prévoyait comme très-prochain le jour où ce grand nombre d'hommes agglomérés sur un seul point, manqueraient de vivres ; mais les fontaines s'étaient taries de la veille, et Teau stagnante des bassins ne se distribuait plus (]ue par faibles rations.

A peine les diverses salles du château avaient-elles suffi pour loger Tétat-major de la petite armée du duc.

Entassés dans les préaux, exposés à la fraîcheur de la nuit et pendant le jour aux rayons brûlants du soleil, les soldats tombaient malades, .jet ceux qui résistaient aux intempéries de l'air semblaient découragés.

La plupart étaient atteints de nostalgie.

Il faut avoir vu des révolutions pour comprendre comment la démoralisation avait pu gagner en aussi peu de temps les Espagnols enfermés au Chàteau-Neu.. Une journée d'émeute peut abattre des hommes que ne décourageraient pas vingt défaites. Le duc d'Arcos, qui, pour la première fois de sa vie, se voyait forcé

202 MASANIBLLO

d'humilier son orgfiei4 castillan, n'osait s'a^uer à luimême qu'il désirait capituler.

L'archevêque le troura sur la plate-fora» du château, d'où il observait les NapolitaiRS hissant au sommet des églises voisines les canons qu'ils avaient trouvés sur les tours ^ les courtines des murs d'eno^nte. Le vioe-roi échangeait des signaux avec le fort Saint- Elme ci le château de TOBuf.

Dès <|u'ii eut appris le motif qui amenait le prélat Mprès de lui^ il manda Fernandez.

Pour bien comprendre le dialogue qui va suivre, il faut se rappeler qu'il a lieu entre un cardinal depuis longtemps rompu à la diplomatie de la cour de Rome, et deux seigneurs que le cabiaet de Madrid avait chargés nombre de fois des oiisaionâ ies plus délicates.

— Fernandez, dit le duc d'^A^cos, te que vous aviez prévu est arrivé. Ges maires n'ont su que faire du pouvoir dès qu^ en oui; été inaUnes, ot vatlà <|u'il5 se rendent à ifierd.

•— Il ne pouvait e&«rriver autrement, monseigneur» répondit don Juan. Votre Altesse esl nécessaire au bonheur des Napolitains.

— Ce jeune péckeur, ce Ifasaniello, vous savez, demande une eQtitevue : conviont-il de la lui accorder?

— ie n'y vois aucun inconvénient.

Les regards de Fernandez se portèr^t sur ie gibet qui dôssiiiait sa Jbime iiigii]»re «u'sommet du donjon.

— Son Éminenee le cardinal-fBrobevêqtte, reprit ie duc d'Arcâi^ aura donc la bonté d*avertHr le chef des robelles que je pourrai Je recevoir en audience à midi {H'écis*

«- li serait àon, je ctqm^ répondit k firéM, «fneYcrtre

Altesse Ht comparaître devant elle le parlementaire des révoltés.

— Croyez-vous, mon cousin *, que je puisse recevoir officiellement un pareil homme sans le faire pendre immédiatement? Il vaudrait mieux, ce me semble,, mander son chef.

— Je ferai observer à Votre Altesse que cet envoyé est un bénédictin respectable, que son âge et son titre doivent mettre à l'abri de la violence. Sa mission, du reste, est toute de conciliation et parfaitement en rapport avec le caractère sacré dont il est revêtu.

— Qu'il vienne, répondit le dac d'Areos. Don Fernandez, veuillez Tintroduire.

Le fiancé d'Isabelle quitta la terrasse el revint bientôt, suivi du bénédictin.

Le duc d'Arcos s'était assis sur l'affût d'un canon* L'archevêque était à sa droite; don Juan Fernandez prit place à sa gauche.

Francesco se tint debout devant eux, la tête décou* verte et les yeux baissés.

— Vous venez de la part de MasanielloT dit le vice-roi.

— Oui, monseigneur, répondit Francesco.

— Avez-vous des pouvoirs pour stipuler en son nom?

— Je n'en ai point. Le chef du peuple traitera torimême avec Votre Altesse, mofiseigneur, si v^us consentez à le recevoir dans un endroit neutre, l'église de Saint-Dominique, par exemple, ou tout autre qui soit à égale distance du Ghàteau-Neuf et de la Vicaria.

^ Pourquoi ne viendrait-il pas ici?

^ Les rois et les vice-rois donnaient ce titre aux cardinaux.

i04 MASANIBLLO

— Il n'y viendra pas.

— Fernandez, interrompit le duc d'Arcos en s'adressent au fiancé dlsabelle, avez-vous donné des ordres pour que le feu s'ouvre immédiatement sur la ville?

— Oui, monseigneur. Le meilleur esprit anime la garnison; vos soldats feront leur devoir.

— Les ^an<ins sont-ils eu batterie ?

— Tous.

— Le service des pièces est-il organisé?

— Aa signal que donnera Votre Altesse, les canonniers seront à leur poste.

— Les forges pour les boulets rouges sont-elles installées ?

— Parfaitement.

— Les artificiers ont-ils achevé les fusées et les gargousses? A-t-on disposé sur les glacis la colonne d'attaque qui doit pénétrer dans la ville quand il en sera temps?

— Quatre compagnies, commandées par un mestrede-camp, envahiront Naples de quatre côtés à la fois. Des détachements de sapeurs les accompagneront.

— Nos signaux ont été compris par le fort SaintËlme et le château de l'Œuf?

— Les gouverneurs de ces places ont achevé leurs préparatifs, ajouta don Juan Fernandez.

— Vous le voyez, reprit le duc d'Arcos, il ne reste plus aux rebelles d'autre parti que celui d'une prompte soumission.

— Prenez garde, monseigneur, répondit dom Francesco. J'ai traversé Naples dans toute son étendue. Si le combat s'engage, pas un Espagnol n'échappera...

Le vice-roi se mit à rire.

— Je serais curieux de savoir quelles conditions Ma-

LG PÊCHEUR DB NAPLBS 305

saniello prétend imposer à notre très-gracieux et trèsnoble maître le roi catholique Philippe IV. Par le nom des Arcos! ce jeune drôle oublie singulièrement qu'il existe une potence sur la place du Marché et qu'un grand nombre de ses pareils ont péri, une cravate de chanvre autour de la gorge, qui l'avaient moins mérité que lui.

— Masaniello veut éviter Teffusion du sang, calmer nos discordes civiles et remettre Naples sous la domination du roi. S'il eût écouté les avis des personnes clairvoyantes,..

— Les vôtres peut-être, dom Francesco? interrompit l'archevêque.

— Vous l'avez dit, monseigneur.

— Qu'eûl-il fait? demanda le duc d'Arcos.

-^ Il eût à jamais chassé de Naples, répondit hardiment le bénédictin, cette nuée d'oiseaux de proie qui traversent incessammeat la mer et viennent s'abattre sur nos belles contrées. Il ne Ta pas voulu. Fasse Dieu qu'il n'ait pas à se repentir de sa modération !

— Ainsi donc ce petit pêcheur de la Margellina voudra bien souffrir que nous régnions quelques jours de plus à Naples? Bon père, nous lui serons reconnaissant en temps et lieu de sa condescendance. Voyons, qu'cxige-t-il pour nous permettre de rentrer à la Vicaria?

— Lui-même l'expliquera à Votre Altesse.

^ Mais enfin je ne puis quitter le Château-Neuf sans connaître au moins quelles seront les bases de notre négociation.

— Le révérend dom Francesco pense que son protégé, le chef du peuple, ne demandera qu'une sanction nouvelle de la charte de Gharles<-Quint et l'approbation de

tO« HASANIELLO

quelques édits, interrompit rarcbevéque. Ai-je rapporté fidèlement yos paroles, mon père ? ooatinua4-il en se tournant vers don Francesco.

'— Très-fidèlement, monseigneur.

— Alors, à quoi bon ee bruit 4e guerre, ce fracas d'émeute, ces préparatifs de combats? reprit le due d'Arcos. N'ai-je point accordé à Masaniello ee qu'il désire ?

^ On m'a dit (pe votre Altesse avait disparu au moment de signer les acteis que les insurgés lui présentaient.

— Eb \ pouvais^© ' î«n accorder valablement au milieu de misérables dont les poignards menaçaient ma poitrine et dont les mousquets étaient dirigés sur moi ?

— Vous serez libre à Saint- Dominique, oionseigoeur.

— Qu'en m'envoie des otages, et je m'y rendrai.

— L'entrevue aura lieu devant son Éminence îe cardinal-arcbevêque. Masanîeilo vous donne sa parole que votre personne et celles de vos serviteurs ^ront à l'abri de toute insulte. H<H-f»ôme je me porte garant pour Masaniello. Acceptez mes propositions, monseigneur, et à midi les barricades vous seront ouvertes, la rue de Tolède sera libre ; vous pourrez vous rendre au Ueu désigné pour les conférences avec autant de troupes qu'il vous plaira d'en prendre, tandis que Masaniello ot ses amis iront à votre rencontre par la rue de la Vicaria.

Le duc d*Arcos nooëda enfin aux désirs du bénédictin.

Dom Fraucesco régla avec lui le cérémonial de Tentrevue, puis le vice-roi congédia le moine en lui disant:

— Rendez-vous maintenant atiprès de Hasadsieilo, et lâchez de lui faire comprendre que, ce soir^ l'ordre sera rétaM dans Naples, quelle que soit Tisaue de nos négociations. Mon père, j'ai négligé jus(|u'ici de vous entretenir d'un malheur qui m'est personnel, qui m'a frappé dans mes plus saintes affections, isabefle, ma fille m'a été enlevée; elle se trouve aujourd'hui au pouvoir de l'émeute. Masaniello me répond d'elle sur sa tête : qu'il songe à la respecter.

Le bénédictin n'avait pas d'ordre pour instruire le duc d'Arcos du sort d'Isabelle. Il se tut, et quitta la plate-forme du Ghàleau-Neuf.

Don Joan Fernandez reconduisit l'archevêque et vint ensuite retrouver le vice-roi.

— Ami, dit ce dernier, que penses-tu de cette course que nous allon» faire à Saint-Dominique, pour nous conformer au bon plaisir du senor Masaniello ?

— le dis, Monseigneur^ qu'il se présente quelquefois d'étranges circonstances dans la vie.

— De quelles oreonstaBees veux-tu parler?

— De celles qui peuvent conduire le chef des armes et du nom d'Arcos à s'aller aboucher avec un triple manant comme ce Masaniello.

•^ Patience, patience, Fernandez t

— Vqus avez résolu d'octroyer de nouveau la charte de Charles-Quint à ces Napolitains, que le ciei confonde?

-* Quand le torrent populaire menace de vous entraîner, ne faut-il pas lui ouvrir un passage ?

— Oui ; mais il fait en passant des brèefaes si larges, si larges, monseigneur^ qu'il est impossible de les rè- {»arer. Rnsonnons un peu*

— Oui, raisonnenSb

byGooQÏe

3gl(

S08 MA8ANIELL0,

— Quand vous aurez supprimé l'impôt sur le vId^ sur les fruits et sur le poisson, monseigneur, avec quoi, je vous le demande, paierez-vous chaque année ipotre subside au trésor de M acUrid..

— Nous économiserons, Fernandez.

— Mais sur quoi ?

— Je rignore, par Notre-Dame del PUarl

— Réformerez- vous vos chambellans?

— C'est impossible. *

— Vos majordomes t ^ Encore moins.

— Vos écuyers ?

— Tu sais bien que l'étiquette de la cour des vicerois est réglée par des ordonnances dont je ne puis m'affranchir. '

— Alors il faudra renvoyer vos compagnies espagnoles.

— Et* rester à la merci de cette canaille napolitaine.? Tu plaisantes, Fernandez!

— Ah I je comprends; vous n'aurez plus de fauooih nerie, plus de meute.

— Hais je courrai donc le lièvre avec un simple basset, comme un hobereau des Galabres ? Cher ami, j'économiserai sur quelque autre chose, — nous verrons.

— Sur vos équipages ?

— Et dans quelle voiture monteront mes ambassadeurs quand ils viendront me présenter leurs lettres de créance ?

<— Au moins désorganiserez-vous le service coûteux de vos écuries ? Je conçois que vous puissiez renoncer à cette manie des chevaux arabes qui fait passer tous les ans soixante mille ducats de votre poche dans celle

LE PÊGHBUR DE NAPLBS 209

des maugrabîns. C'est une économie notable qui n'atteindra que des mécréants.

— Tais-toi, Fernandez! tu m'ennuies, tu m'irrites, et j'ai besoin de ma patience pour la cérémonie dont le moment approche.

— En aurez-vous toujours assez, de patience, monseigneur, pour écouter les doléances de vos municipalités et de vos corporations, quand ces bourgeois gourmés viendront réclamer pour le maintien de leurs privilèges? En aurez-vous assez de patience, quand il

* faudra leur arracher^ ducat par ducat, les sommes nécessaires à l'entretien de votre maison ? Si la régente Marguerite des Pays-Bas était encore de ce monde, elle pourrait vous dire ce qu'elle a souffert de la susceptibilité tracassière, de la sordide avarice des magistrats de Bruxelles et d'Anvers ; elle vous ferait comprendre s'il lui était possible de vivre une minute en repos, quand messeigneurs des états de Flandre, de Brabant et de je ne sais quelles autres provinces étaient assemblés. L'Empereur Charles-Quint, voyez-vous, monseigneur, avait été élevé parmi ces gens des Flandres ; il était possédé de la manie des chartes. Aussi, à sa mort, tout cet empire immense qu'il avait fondé s'en est allé par lambeaux Mieux vaudrait pour vous abdiquer que d'accorder à ces bandits napolitains la charte qu'ils s'obstinent à vouloir reconquérir.

— Isabelle, ma chère Isabelle, ma fille adorée est tombée entre leurs mains, Fernandez, murmura le duc d'Arcos, dont une larme vînt mouiller la paupière.

-^ Hélas I monseigneur, j'ai fait des efforts surhumains pour la sauver; mais on dirait que vos Espagnols pactisent avec le peuple. Aux cris de la multitude, au premier signal de Tattaque^ ils se sont disper-

210 MA.SAN1BLL0

vét. Md-niéme j'ai été eatrainé loin d'IsabeUe pw une horde furieuse.

— M s trésors sont restés à la Vtcaria. Us ont été dé* eoinFertspeui-étret

— Nous ferons rendre en détail ce qo'on nous • pris 4lim seul coup, dit Femandes.

— Nos troupes sont démoralisées. Je connais les E^agnols, vois-tu. Ce sont les plus braves soldats du monde; ils feraient des prodiges de yateor ponr sontenir l^ir vieille réputation; mais quand les prodiges s jot ir^ pMsiUes...

— Vous exagérez le malheur de notre silvatîoii, monseigneur...

— Hélas ! mon ami, la soif et la faim sont des ennemis contre lesquels on ne lutte pas, même avec du emirage. Comprends-tu cefta, Femandez ? être bloqué sans pain, sans eau, sons ce ciel maudit I C'est à ea devoir fou.

Il y eut entre le vice-roi et son eonsetUer un moment de silence.

— Et pourtant, continua le duc d*Arcos, que dira Sa Majesté Philippe lY, lorsque je reviendrai en Espagne après avoir perdu un des plus beaux fleurons de sa couronne, ou bien lorsqu'elle apprendra que j'ai laissé amoindrir sa prérogative et brisé à demi dans mes mains le sceptre qu'elle m*av»it confié f Le duc d'Areos «ra e%&è de la cour, Oétri, déshonoré. Oh ( comment tout cela Anira-t-il, grand I>ie»!

— Trés^bien, si vous voulez m'estendre.

— A ma place, que ferais-tu T

— Je retrancherais du texte de la charte de Charles- 1 ee i^i a rapport aux privilèges des eerporatiens

i des municipalités, et aux droits et franchises de la

LE PÊGHBITR DB MAPLES ttii

noblesse, du clergé et de la bourgeoisie. J'apposerais mon sceau à cet acte ainsi modifié ; j'ordonnerais à mon chancelier de rétablir les articles supprimés, quand il donnera lecture de ce carré de parchemin aux lazaroni et aux mendiants de Napies rassemblés ; je gagnerais ainsi du temps, monseigneur, et gagner du temps, c'est qodque chose loficnf on est pressé par les révolutions.

— Puis Sa Majesté Catholique enverrait une flotte à Napies avec des tnwpes de débarquement, (Ht le viceroi.

— Franchement, je crois que les vaisseaux du roi d'Espagne arriveraieDt trop tard, répondit Fernandez*

— Les révoltés, s'apercevant de notre supercherie, auraient pris déjà une revanche éclatante ? Cest là ta pensée.

— Ils seront rentrés, au contraire, dans la fange d'où ils n*auraienl jamais M sortir.

— Tu f abuses. Tant que Blasaniello vivra, Napies ne sera jamais tranquille.

— Monseigneur, ajouta le gentilhomme, Votre Altesse permet-elle que j'invite deux de mes bons amis^ messeigneurs Garaffa et de Monteleone^ à se joindre à son cortège ?

— Sans doute ; je te prie même de le faire.

— (Test bien, dit Femandez. Maintenant, duc d'Arcos, retenez ma promesse : avant que la nuit descende des Ixauteurs du Pausîlippe, vous serez de retour à la Yicaria, le royaume de Napies sera rentré sous la do?- ■inafien dn roi Pfiilippe lY.

LA CHARTE DE l'BMPEREUR GHAHLES-QUINT

Le duc d'Arcos s'avançait vers l'église Sainl-Dominique par la rue de Tolède, Masaniello par celle de la Vicaria.

Mais le cortège du viceroi présentait un aspect bien différent de celui qu'offrait Tescorte tumultueuse du pêcheur.

Le peuple entier de Napies, attiré par la nouvelle des conférences qui allaient avoir lieu, se pressait sur les pas de son chef, joyeux, bruyant, en habits de fête, exhortant Masaniello à prendre courage et à défendre énergiquement les droits de ses frères opprimés. Les fenêtres des maisons, les tours des églises, les terrasses des palais étaient encombrées d'une foule curieuse de jeunes gens et de jolies femmes, qui agitaient leurs chapeaux, leurs éventails, et faisaient retentir les airs de mille cris.

Masaniello marchait au milieu d'un groupe de pê* cheurs de la Margellina.

Il portait le costume de sa profession, un chapeau de feutre à larges bords, un manteau et des culottes de bure, une ceinture de couleur éclatante, et de longues bottes dont le cuir grossier remontait au-dessus du genou. Du reste, les habits du jeune homme étaient d'une propreté presque recherchée. La forme pittoresque de ces vêtements faisait mieux ressortir Télégance de sa taille et la mâle beauté de sa figure.

Dom Francesco marchait à côté de son enfant.

LE PÊGHEUB DB NAPLBS 213

chéri, partageant son triomphe, s'associant à ses périls.

Les maisons étaient hermétiquement closes, au contraire, sur la route que devait parcourir le vice-roi.

Un escadron de cavalerie, le sabre au poing, précédait Son Altesse.

Don Juan Fernandez et quelques seigneurs napolitains se pressaient autour d'elle; moins pour l'honorer peut-être que pour lui faire un rempart de leurs corps. Venait ensuite une infanterie nombreuse, au milieu de laquelle des chevaux traînaient deux pièces de canon chargées à mitraille.

La marche était fermée par une troupe de gendarmerie d'élite.

Tous ces hommes étaient tristes sous leurs pourpoints brodés, sous leurs brillants uniformes. Le souvenir de leur récente défaite semblait gravé sur leurs visageS} et nul d'entre eux n'avait confiance dans l'avenir.

Masaniello arriva le premier à l'église Saint-Dominique. Tout y avait été préparé pour l'entrevue du pécheur et du ducd'Arcos.

Monseigneur le cardinal archevêque avait abandonné à chacun des deux chefs le libre Ubage de l'une des portes latérales de l'église adjacente. C'étaient comme deux camps opposés, ayant une issue différente, que gardaient les Espagnols pour le duc d'Arcos et pour Masaniello quelques lazaroni.

Le chœur de l'église devait servir de rendez-vous pour les conférences.

Il était convenu que le vice-roi et son adversaire entreraient dans cette espèce de champ clos par les deux grilles opposées, et s'y rencontreraient après avoir parcouru le même espace de terrain.

214 MA9ANIXLL0

Un tr5ne magnifique s'élevait sur les marches da maître-autel, et c'était là que siégeait monseigneur Fi* lomarini, en grand costume de cardinal.

La nef était déserte.

£o entrant danshi basilique, Masaniello sentit battre ^olcmment son cœur.

fous ces pfé]»arati£i» qui semblaient ieimettre à l'égard du vice-roi sur le pied de Tégalité la plus parfaite; ces prêtres en habit et cévémcmiey ce prélat environné de la pompe romaine, ce grand vaisseau solitaire et plein des murmures de la foule qui s'agitait au dehors, tout lui inspirait une sorte de crainte relieuse.

Puis, que d'intérêts chers à son âme il allait défendre avec le représentant d'un des souverains ka plus puîssairts du inonde!

C'était le bonheiiP du peuple, la liberté de son paya, le priMXipt retour de sa chère Isabelie, qn'U fallait obtenir dans une entrevue de qudques tastants.

— Xoo père, conseillez-moi, soutaoex mon courage, BKinmita-ii à l'oreîye de dom Franeesco, tandis qu'à travers une double haie d'hommes du peuple ils se rendaient à la diapdke qu'on leur avait [Nréparée.

— Prions, répondit le miùiiie.

Ils s'ageDouillèr^oi ensemble, et dom Franeesco réeita une courte et fervente oraison que le jeune homme éeouta, profondément reoieilli.

Le tambour commençait à battre aux champs; MasabMo et scm consdller se relevèrent.

Bientôt leur attention fut distraite par un bruit de pas qui rel^tisaait au milieu d'un échafaudage, au pied duquel ils se trouvaient.

Ce firegile édifiée de soèives et de planches vermoulues s'élevait jusqu'à la voûte»

Masaaiello releva la tête et aperçut a« «Nmn^d'uoe échelle Salvator Rosa^ coq ami» son allié, qoi souriait. Un instant après le peintre^ Ud serrait la main.

— Ta vois> disait-il au péeèieur en lui mottlrant ses pinceaux^ le règne de la liberté, c'est le règne des artsl Hier, je combattats auptrès de tm sur ia place du Marché ; aujourd'hui, que le peuple est vainqueur, je reviens à mes fresques, à ma chère peinture. C'est une belle vie que la vie d*ariiste : n'est-il pas vrai, Masaniello ?

* Oui, heureux qui sait se retirer comsie toi de l'arène où nous devons combattre tant de passions haineuses et d'égoïstes intérêts t Quand me sera-t-il donné de m'asseoir dans ma pauvre cabane, de tendre encore la voile de ma barque et de la suspendre aux vagues azurées ? Quand retrouverai-je autour de moi tous ceux que j'aime, les compagnons de mon enlmoe, jeunes gens au co^ur d'or, gracieuses jeunes iUes qu'a dispersées la tempête? Jamais peut-être; j'en ai le triste pressentiment. Il est des êtres bien-aimés que je ne dois plus revoir !

— Mais que viens-tu faire ici f reprit Salvator; p^rar* qaoi ces prêtres, ces soldats et cet archevêque fevêtu de sa pmurpre splendide?

— Tu ne vis donc plus d^uis ce matin de la vk de ce monde? interrompit le pêcheur. CoAmeskt, tu ignores que j'ai demandé une audience su viœ^ roi?

— Allez-vous doue fêter ensemble la révc^uticm que nous avons accom^îef

*- Je veux mettre fm aujourd'hui même è celte incertitude qui agite encscie ie peuple de Naples et l'empêche de retourner à ses travaux. Ou bt^i ie duc d'Âr-

216 MASANISLLO

cos sanctionnera les édits que j'ai publiés, ou demain nous prendrons d'assaut le Ghàteau-Neuf.

— Ainsi tu vas négocier avec cet homme?

— Je lui signifierai pour la dernière fois nos conditions.

— L'archevêque s'est-il rangé de son bord ?

— Monseigneur le cardinal Filomarini n'appartient à aucune faction^ répondit Masaniello. Il s'est généreusement interposé entre le vice-roi et le peuple, comme c'était son devoir. N'est-il pas vrai, mon père? ajouta le pêcheur en s'adressant à dom Francesco,

Le bénédictin fit un signe affirmalif.

— Oh ! prends garde, prends garde, Masaniello t dit Salvator à son ami.

— Et que risqué-je après tout? demanda le jeune homme. N'y a-t-il pas en ce moment autour de Saint- Dominique vingt mille NapoUtains en armes^ qui se lèveraient au moindre signal pour me défendre ou pour me venger î

— Grains la perfidie, la cruelle politique de ces hommes avec lesquels tu vas traiter de la paix I Des gens comme nous, vois-tu, ne sont forts que les armes à la main, en face de ces barons titrés et biasonnés qui ont appris à mentir à la cour des rois. Leur parole empoisonne bien plus sûrement que leur épée ne tu&. Masaniello, pourquoi n'as-tu pas repoussé cette idée fatale de t'aboucher avec le duc d'Arcos ?

— La guerre civile qui désoie Naples doit cesser.

— Que ne ««hassais-tu les Espagnols?

» Il fallait prendre le Château-Neuf pour cela.

— Tu l'auras pris,

— Organiser une armée capable de repousser les troupes de PhiUppe IV.

•^ Tu l'aurais organisée. Rien n'est difficile à un ami sincère de la liberté, quand il s'agit de conquérir l'indépendance de son pays.

Le tambour recommençait à battre, et Masaniello quitta l'artiste.

Salvalor enjamba lestement l'escalier de son échafaudage, se cacha derrière une toile et observa ce qui allait se passer.

Le duc d'Arcos entra dans l'église, revêtu de son grand costume de chevalier de la Toison d'or. L'ordre de Saint-Michel et celui du Saint-Esprit brillaient sur sa poitrine. Il portait au genou le cordon de la Jarretière enrichi de brillants. Son bras droit était passé sous celui de don Juan Fernandez. Le prince de Garaffa et le duc de Monteleone marchaient derrière eux.

Son Altesse le vice-roi se rendit à travers une double haie de hallebardes à la chapelle qui lui était réservée.

Après s'être mis à genoux, il envoya son chancelier prévenir le cardinal.

Deux chapelains du prélat allèrent aussitôt inviter le duc et Masaniello à se rendre au chœur. Ceux-ci quittèrent en même temps leur chapelle^ s'avancèrent pas à pas, et vinrent se saluer devant le maître-autel.

Le duc d'Arcos tendit la main à Masaniello.

Fernandez d'un côté et dom Francesco de l'autre se tenaient en arrière, à quelque distance.

— Jeune homme^ dit le vice-roi au pécheur, vous prouvez aujourd'hui que, si vous êtes un défenseur intrépide des intérêts du peuple, vous êtes également un sujet fidèle de notre bien-aimé souverain le roi d'Espagne Philippe IV.

— Et vous, duc d'Arcos, répondit fièrement Masa-

tt8 KASANISIAO

Qidlo, éteft-vous aBlmé d'un éèsk smcèie de défendre Tautorité da roi^ es respeotmt nos lièertés ?

— Sans doute, répliqua le duc.

En ce noœent en enteidit retentir au «ommet de la chapelle où travaillait Salvator Rosa une vm forte et Tifarante, qui chantait une bafcavolk bîea conoe des NapaUtains :

Un beau jour le pêcheur Rodolfe, TrouTant ses poissons trop petits, Les rejeta bien vite au golfe Et dit k ohacum d'eux : « Orandtal • Mais Rodolfe est un imbécile.

On le sait fort bien en la ylUe.

Relâcher ses poissons, Jésus I Le fou ne les reprendra plus.

L'assemblée faisait silence; les notes railleuses que laissait tomber l'artiste bruireat un instant sous la voûte sonore et se perdirent entre les miUe ogives qui la terminaient.

Le front de dom Francesco se plissa, Fernandez ne put s'empêcher de sourire.

Le cardinal prit aussitôt la parole.

— Monseigneur, dit-il, et vous^ llasanieHo^ écoutezmoi. De profonds dissentiments se sont élevés entre le représentant du roi notre maître et la populatic» de Naples, dont notre sainte mère l'Église m'a cûaûé les intérêts spirituels. Vous, duc d'Aroos, vous vouliez exercer la prérogative royale dans toute sa pléuiiude ; vous, Masaniello, vous cherchiez à dimiauer les souffrances de vos frères, à leur assurer, comme cela semble juste, les fruits de leurs pénihiea travaux. Le sang n'a

LE PÉGBBUB DK NAPLES ii^

que trop coulé déjà. L'Égitse de Naples eslen termes; elle pleure la mort de ses eafaQtSL Je vous adjure donc, au nom de Taùtorité dont je suis reYétu, de régler Ici vos différends; je vous adjure de déposer vos haines sur L'autel de celui qui donna aon sang pour racheter les crimes et pour guérir les maux de Thu* manité.

— Ainsi Cerons-noiis, si le dilc d'Arcos veut en** tendre la voix de te raisoa eC de te justice, répondit Masaniello.

L'Altesse passa fiunilièrement aoo bras soue celui du chef du peuple:.

Ils s'entretinrent pendant queli(|ues minutes en se promenant autour du chœur, et se séparèrent après s'être témoigné, par des signes non équivoques, leur mutuelle satisfaction.

— Qu'on appelle mon efaancdier, dit te ^e-roi. Cet officier ne tarda pas à paraître; il tenait à la

main une feuille de parchemin à tequ^le un grand nombre de seeaux^ de formes et de ooukurfi différentes, étaient suspendus.

Sur on ordre du due dfAreos, il donna lecture de la charte de Gharles-Quint, puis des édite de Masa-nielle.

Pendant ce tempe, deux fauteuite semblables avaient été préparés, sur lesquels Masaniello et le vice-roi s'étaient assis, l'un à droite, l'autre à gauche de l'autel.

Debout près du jeune pécheur, dam Francesco écouta la lecture avec beaucoup d'attention.

A peine fut-elte adievée, qu'un cderc vint présenter l'Évangile au duc d'Arcos. Le vice^roi étendit la main droite vers le Uvre saint, et prononça la formule que voici :

S20 MASANIBLLO

« Nous, duc d'Arcos, par la grâce de Dieu et le bon plaisir de notre gracieux maître Philippe IV, vice-roi de Naples, grand du royaume, chevalier de l'ordre de la Toison d'or, etc., etc.;

> En vertu des pouvoirs illimités qui nous ont été dévolus ;

» Après avoir pris connaissance de la charte accordée au royaume de Naples par l'empereur GharlesQuint etdesédits rédigés par Thomas Aniello, pêcheur de la Margellina et fidèle sujet de Sa Majesté;

)» Agissant en toute liberté et en parfaite connaissance de cause^ avons déclaré ce qui suit :

» Ladite charte de l'empereur Gharles-Quint, telle qu'elle a été signée par nous et lue par notre chancelier, est renouvelée avec ses immunités et privilèges.

» Les édits de Thomas Aniello sont approuvés.

» Copie de la présente formule sera offerte^ séance tenante à notre signature.

» Avons juré et jurons sur les saints Évangiles d'observer et de maintenir la charte et les édits ci-dessus désignés dans toute leur teneur, sans nulle exception, ni modification. )»

Le duc signa cette formule ot la tendit à Masaniello. Celui-ci mit un genou en terre, et, plaçant la main sur son cœur :

— Votre Altesse, dit-il, peut rentrer dès ce soir en son palais de la Vicaria.

Mais dom Francesco s'approcha du chancelier.

— Votre Seigneurie, lui dit il, veut-elle me remettre récrit qu'elle vient délire?

L'officier pâlit.

Il arrêta la main que dom Francesco avançait pour

saisir la charte et parut consulter du regara monseigneur d'Arcos.

Le duc n'était pas moins épouvanté que son chancelier.

Fernandez, Garaffo, Monteleone, se pressaient autour de lui avec une agitation difficile à décrire. Les yeux suppliants de TAltesse interrogeaient tour à tour du regard chacun de ses amis.

L'archevêque crut alors devoir intervenir.

-" Le chancelier du vice-roi, dit-il, est invité à remettre à notre archidiacre la charte de l'empereur, afin qu'elle soit provisoirement déposée, sous notre sauvegarde, aux archives de l'archevêché.

— Je jure par le Christ, interrompit dom Francesco,que la population de Naples ne quittera pas les armes^ et que le siège du Château-Neuf ne sera pas levé avant que j'examine ce titre qu'on propose à l'acceptation de Masanieilo.

Le pêcheur s'empara du parchemin et le remit à son conseiller. Celui-ci le parcourut rapidement des yeux.

— Masanieilo! Masanieilo! cria-t-il ensuite.

— Quoi! mon père?

— Trahison et sacrilège! cette charte...

— Eh bien ?

— Cette charte est falsifiée I Oui, tout ce qu'on vient de nous lire concernant nos libertés municipales et les privilèges des trois ordres, tout cela, mon fils, a été supprimé.

Tant de fourberie de la part du vice- roi, tant d'audace, déconcertèrent un instant le chef du peu^ pie, et il ne put que murmurer en montrant son ennemi :

n» XA^ÀNIKLLO

— Il faut ffVDoer que cet homme est bien lâdie et bien impudent.

L6Tke-roi porta la meki à la garde de son épée.

— Gontenez-vous, monseigneur, murmura don Juan Femandez.

— Ouvrez les portes I s'écria H asanielk) d'une voîx tonnante.

Cet ordre fut immédiatement exécuté. Un torrent de peuple inonèa rimmeMe basâique.

Le jeune homme s'élança aussitAt mt le jiâ>é du haut duquel on iiaaift t'ÉTangile pendant les cérémonies saintes.

— Duc d'Aroos, reprit-il, devant ce peuple raasem- Méy devant ce saint arehevéqoe et ses derea, devant tes soldats eux-mêmes, je te déclare inftme et sacrilège. Infâme t parce que tu as mentî impudemment à cette noble assemblée ; sacrilège f perce que ta as af-

. firme tes mensonges sur les saints Évangiles. Peuple de Naples, venge-toi ! La trêve est rompue. A mort les traîtres I à mort les parjures ! Faisons un exemple qui épouvante à jamais les rois 1

Fernandez avait rangé ses Espagnols en bataille et les exhortait à vendre chèrement leur vie.

Les amis de Masaniello s'alignèrent de l'autre côté du chœur. Les uns croisaient leurs pertuisanes, les autres abaissaient le canon de leurs fusils. Le sanctuaire allait être souillé de sang.

Dans la n«f grondanent comme un orage tes mille voix du peuple irrité.

MasanieRo covrait se placer à ta tête de ses combattants de la veille, quand éom Francesco Tarréta.

— Épargne ces hommes, qui sont venus ici confiants

LE PÊGABUR DE MAPLES 22a

dana ta parole et daas la mienne, dit le bènédktin à son fils d'adoption.

— Uâ ont tffabi 1a foi jurée l

*— Âpprenda^ur eomment on Ukiespecte.

— Mais à tant d'infamie, à tant d'igMhlea intrigues,, il faut un cbàtiHient.

— La justice des hommes, et au besoin celle de Dieu, sauront bien les atteindre.

MasanieHo s'approcha du duc d'Arcs, dont la figure était Uvide, et qui avait courbé la tête sous le poids de sa honte et de ses remords.

— Loin d'ici t lui dit le pécheur, vieillard sans foi, qui traînes tes dieveux blaAcs dans la iaii^ du parjure, qui profanes ce coUier de la Toksen d'or que portèrent jadis tant de nobles chevaliers! Ma parole te protège, puisque dom Francesco Tordonne, puisque les manants doivent apprendre aux gentilshommes ce que vaut la ibi jurée. Mais comprends bien ce que tu viens de faire, duc d'Arcos : je voulais sauver ta fille, tu l'as perdue!

A ces mots, le* vice-roi sembla retrouver un reste d'énergie. Un éclair de fierté et d'indignation brilla dans ses yeux.

-* Ces hommes qui ont un respect si profond pour les lois de l'honneur, répondit-il en montrant les amis de Masaniello, vont assouvir sans doute sur une enfiant de seize ans leur haine contre son père?

— Ne parle plus ainsi, malheureux L Ta fille n'est phis en mon pouvoir.

— Où donc est-elle ?

•* Corcelli l'a enlevée*

^ Corcelli? s'écria le duc d'Arcos avec épouvante.

byGoOgl

1^4 MASANIBLLO

— Masaniello venait à toi pour que tu Vaidasses à sauver Isabelle^ et tu lui as répondu par la trahison. Le despotisme est donc une bien douce chose, que Ton sacrifie repos, honneur, famille, tout, jusqu'au salut de son àme pour le conserver?

L'orgueil du vice-roi> son obstination, étaient vaincus. Il s'écria :

— Ma fille ! sauve ma fille t et tout ce que peut la reconnaissance d'un père, je le ferai pour toi.

— Que je sauve ta fille ? pour la donner à Fernandez^ sans doute, à cet infâme artisan d'impostures que tu as pris pour conseiller f Isabelle mariée à Fernandez 1 hurla le pécheur; mais avant que cette union détestée s'accomplisse, il faudra qu'il n'y ait plus une goutte de sang dans mes veines, plus de cœur dans ma poitrine, plus de cette énergie qui fait qu'on tient solidement ua poignard et que l'on frappe sans pitié (

— Pour arracher à Gorcelli mon enfant, qu'exigestu, Masaniello ?

— Rien i je ne veux rien de toi! Ta fille, vois-tu, je l'aime ! Cent fois je l'ai conduite de Naples à Procida, et nous nous sommes juré d'être un jour l'un à l'autre. S'il faut des soldats pour la reprendre, j'en aurai; s'il faut de l'or, je connais des palais qui en regorgent, et c'est là que j'en irai chercher. Maintenant, arrière ! arrière f continua Masaniello en poussant devant lui le vice-roi et sa suite; sortez du temple, maudits, qui venez y voler, à l'aide du parjure, les hbertés des peuples ! Allez cacher votre honte dans le nid de vautours que vous avez choisi pour retraite. A moi, pêcheurs ! à moi, lazarorJ * Chassons ces infâmes, et poussons-les devant nous, le bâton au poing et l'injure aux lèvres, jusqu'au pont^levis du Château-Neuf«

Pendant ce fougueux discours de Masaniello^ prononcé avec Temportement d'un homme de cœur dont une perfidie a rendu les bonnes intentions inutiles, don Juan Fernandez causait avec deux nobles qu'il avait beaucoup fréquentés pendant son dernier voyage à Naples, le prince Caraffa et le duc de Monteleone , frère de ce dernier.

— Caraffa, disait Fernandez en désignant le jeune chef du peuple, il me semble que le duc d'Arcos a pour ce vaurien de singuliers ménagements.

— C'est incroyable, répondit le prince.

— Ah I si je n'étais pas enfermé au Chàteau-Neuf!..

— Et si Corcelli n'avait pas regagné les Apennins! ajouta Monteleone.

— Un coup de poignard ou un coup de mousquet aurait déjà fait taire l'insolence de ce coquin.

— Mais je suis libre, moi, répliqua Caraffa, et bien que Corcelli soit, parmi les bravi de Naples, un chef d'emploi très-distingué...

— Il ne manque pas en ville de comparses capables de le suppléer ; est-ce là ce que vous voulez dire, prince? repartit Fernandez.

— A peu près.

— Eh bien ! cher ami, faites-nous le plaisir de nous défaire de ce pêcheur. Ce n'est pas un conspirateur ordinaire; il devient gênant.

— Cet homme a la manie des narangues.

— C'est un tribun de place publique très- verbeux. -— Nous tâcherons de lui pousser un argument ad

hominem qui n'aura point de réplique, dit !e prince. Je connais du côté de Loreto... Mais séparons-nous, cher Fernandez; nous pourrions être remarqués, et je regretterais vivement ma liberté, s'il me fallait vous

23« XASANIULO

suivre au Ghàteau-9eiif : ki jolie comtesse de Cameriai m'a donné rendez-Yous»

Masanielio, rœil aréeal et les ehctevx épars^ ehaAsait devant lui les coarlisafis du duc A'Âicos. Caraffa el Monteleone quittèrent PeriMiBdez.

De retour à la Yiearia, le ehef àm peuple ^urut s'enfermer dans sa chambre.

H roulait dans son esprit mille projets de meurtre, de vengeance et de pillagpe. La mauvaise foi du duc d'Arecs et de r Aristocratie ipii le conseillait, la nécessilé de racheter Jeanae et IsabeUe, et pina encoi e peut-être le ressentimeait de l'injure qu'il venait de recevoir ^ le poussait à préeipiit«r la révofatlioo napolitaine dans cette voie d'exécutions sommaires et de terreur de laquelle il l'avait jusqu^là détournée. Il évoquait mille souvenirs d'injures, de prodigalités, d'assassinats, où le peuple avait toujours joué le rèle de dupe et de victime, et il se demandait s'il ne serait pas juste de pres^ surer un peu ces éponges avides qui avai^iit absorbé depuis des sièdes tant d'or ei tant de saag.

Son esprit flottait dans des perpleiités étranges.

La probité, la modération qui étaient dans la nature de son caractère, combattaient eh lui les siiggestions fougueuses de la colère et de la haine* Les premiers sentiments, qui étaient les plus nobles et les plus dignes sans doute de sa grande mission d'agitateur populaire et d» réforsmteviff, rea^rtèrent enfin. Il résolut de faire un appel au dévoueaienl de sea anus pour ae procurer la somme qui lui étalk néceasaire, et convoqua sur la place du Marché la boufrgeoisfte et les pécheurs du golfe*

Il était nuit.

Une masse compacte de peuple enviroonait la place;

LB PÊ€HfiUH J)E MAPLES 227

quelques torches éclairaient seules cette multitude confuse et dessinaient en relief au-dessus d'elle les balcons, les terrasses et les pignons triangulaires des maisons voisines. La tour de Saint-Éloi, celle de Sainte- Gatherine, parmase de ce quartier populeux, et celle dU; couvent del Carminé recevaient encore sur leurs faites quelq^ies pâles rayons du jour qui s'éteignait La fon* taise du marché £aisaU entendre au milieu du tumidte fon murmure monotone, et vefsait dans sa vasque gothique quatre gerbes d'eau diamantée.

MasanieUo parut II se fit un profond silence.

-^ Napolitains, dit-il, vous connaissez les évéoementa de ce jour. Aux paroles de condUation que j'ai fait entencbre, le vice-roi n'a répondu que par la i^aude et le parjure. Prenons donc nous-mêmes, et sans consulter personne, cette libetté qu'on nous refuse; que le peuple se proclame souverain , puisqu'il n'est aucun de ces nobles orgueilleux qui le trompent et l'oppriment qui soit digne de le gouverner.

De bruyantes acdamationsaecueillir^t ces paroles.

Kasaniello réclamaii de nouveau le sileaee, quand un éclair soudain illumina la j^ce. Une détonation terrible se fit entendre. Deux cents balles sifflèrent autour du pécheur.

Chose merveyiensel H resta debout

On se précipita vers l'angle 4u marché d'où les coups étaient partis. Ob se mit ardemment à la poursuite des assassins, qui fuyaient par les r«es voisines.

Un seul d'entre eux fut saisi; on le conduisît à Masaniello, qui reconnut le prince de Garaffa.

— C'est lui qui a commandé le feu, crièrent plusieurs lazaroni.

— A mort! à raoart les tssaaaios! répondit le peuple.^

228 MÂSANIBLLO

— Qu'on forme un vaste cercle autour de nous, reprit Masaniello, et qu'on empêche le prisonnier de s'enfuir.

Cet ordre fut exécuté.

Le ctief du peuple prit alors une gaffe des mains d^un pécheur.

— A nous deux maintenant! cria-t-il en s'approchant du prince. Ah 1 c'est par l'assassinat que vous voulez me combattre, messeigneurs, parce que la ruse et le parjure n'ont pas réussi? Mais l'œil de Masaniello est vigilant et sa justice est prompte. Par saint Janvier! je n'aposterai pas de brigands sur ton passage, mais recommande ton âme à Dieu, traître! car avant cinq minutes je t'aurai cloué à cette potence comme on cloue à une porte un animal malfaisant !

Et le pécheur se recula, dirigeant sur son ennemi le terrible instrument dont il s'était armé. Garaffa tira son épée.

— Bien^bien! défends-toi, continua Masaniello. Ahl tu es fort en escrime, m'a-t-on dit; tajfit mieux I jamais duelliste ne se battit dans une circonstance plus solennelle et devant une assemblée plus nombreuse. Es-tu prêt?

Garaffa se mit en garde.

Alors s'engagea une horrible lutte où les deux adversaires s'attaquèrent et rompirent tour à tour l'un devant l'autre, déployant tout le sang-froid, tout le courage que peuvent inspirer la haine et le sentiment de la conservation personnelle à des hommes qui ne sourcillent point en face du danger.

Masaniello était plus fort et plus leste^ mais sa gaffe était pesante et difficile à manier.

Garaffa^ an contraire^ armé d'une épée trop légère

et trop courte, ne paraît qu'à grand'peine les coups qu'on lui portait, et n'osait s'engager d'assez près pour atteindre son ennemi. Ce dernier, d'ailleurs, rompait avec une agilité merveilleuse.

Après quelques instants de lutte, l'épée du prince se brisa.

— Tu es donc en même temps assez brave pour te battre et assez lâche pour tendre un guet-apens, béte venimeuse? dit Masaniello, reposant sa gaffe à terre. Finissons-en !

Il se tourna vers un des personnages de la foule.

— Giovanne, dit-il, donne ton mousquet à cet homme. Caraffa saisit Tarme qu'on lui présentait, comme un

naufragé saisit la planche que le flot lui apporte.

11 l'examina avec soin, fit jouer le chien auquel était attachée la mèche, se tint sur le qui- vive, prêt à coucher son ennemi en joue au premier mouvement qu'il ferait pour s'approcher de lui.

On n'entendait pas une respiration bruire sur cette immense place où tant d'êtres vivants se trouvaient rassemblés. Parfois seulement un murmure de terreur avait parcouru les rangs pressés de la foule^ lorsque la chance du combat semblait tourner contre Masaniello. On frissonna quand on le vit se placer, sa gaffe en arrêt, à cinquante pas environ de Caraffa.

— Prenez garde, monseigneur, cria-t-il d'une voix ironique; car, parla sainte Madone 1 vous êtes mort si j'arrive jusqu'à vous.

11 s'élança en même temps vers son adversaire.

Un coup do feu partit.

Masaniello continua sa course, et l'on entendit un bruit sourd résonner dans l'échafaud de planches qui soutenait le gibet de la place.

SdO 1IA0ANI1LLO

Le priDce» frappé à nort, agpta les bras^ poussa un gémissement et relooilMi sans vie sur la gaffe qui TaTait transperoé,

— Et maintenant, iazanmi, péebeurs de Napies, au palais de ces assassins t s'écria le vainqueur» à qui l'émotion de cette scène faisait oublier ses bonnes ré* solutions*

Une torcbe à la màin^ ïl s'élança le premier vers la rue de Tolède.

La place du Marché resta vide.

Naples fut éclairée pendant toute cette nuit par la lueur fonèbre de vingt incendies^ et nombre de seigneurs de la plus haute distinction périrent. Au point du jour, le chef du peuple eut rassemblé les soixante mille ducats dont il avait besoin pour délivrer les prisonnières de Gorcelli.

LKS BAMBITS

En se réveillant au milieu de la taverne del Cappncino, Conrad, que ses confrères avaient laissé seul à Naples, se mit sur son séant, se ta ta les membres, comme pour reprendre possession de sa personne, et chercha à deviner quel était le lieu où il se trouvait et pourquoi il s'y trouvait.

Ne pouvant résoodre ce problème, 11 proféra un kirsckenwasser formidable, au bruit duquel ThôteUer accourut.

— Que veut V<^e Seigneurie? demanda il Gappucino.

LE PÉGHIVR »ft KAPLBS t3i

«-OÙ wis-che, kir$dienwa$sm', réponéil l'ivrogne.

Il GapfMidao crut que sa pratique désirait botre un Tare de kirsch. Il s'empressa de àeseeodre à la cave, y prit aa vieux cructai de grès, plein d'une liqueur limpide et odorante, et revint le placer devant Goîirad.

Le brigand d^mna un grand eoup de poing au flacon et l'envoya se briser en mille pièces eamtre la muraifle opposée.

— €he n'avre rien tenuoité, dit-fl au Gappuciao.

— Je croyais cependant que Sa âeigneiirie avait prononcé le mot de kirschenwasser.

— Impécilel

— MaiSr..

— Guand che tis kirschenwasser t tout seul, c'est que chechure, enteods-du pien? €be reâens h ma guéstioa : Oùsuis-che?

— Gliiea U Cappucino» le tiès^umble serviteur de Votre Seigneurie...

— Mais Gorcelii... Tu gonnais nowir GoreelU?

— Hélas !

— Gueat-il delenu?

— Il a quitté rm taverne cette nuit.

— > Che me soutien à brésent, U m'aura laissé barce que chétais i^e* A bcoboa, il n'est fenu personne bour me pentre?

— Répétez un peu votre question. .«•

— Che avre temanté s'il était fenu^ gudgu'un bour me pentre, ce matin ?

— Personne.

— il est fenu guelgu'un^ tu me trombes.

--- le vous assure que non*

— Gcbendant che tais être paotu; le gapîtaine l'a iài hier au soir, et le gapitakie ne ment chamais,'en-

23a MASANIBLLO

tends-du^ trôle? Mais si l'on n'est pas Tenu, on fiendra, ajouta Conrad en se dandinant sur son escabelle.

On devinait^ à la fixité de son regard, que ses yeux, noyés dans l'ivresse, voyaient tout à des distances incommensurables.

— Si du es mon serfiteur, reprit-il, sers-moi à técheuner, débéche-toi.

— Votre Seigneurie a-t-elle de l'argent?

— Che te donnerai en gage mon épée tans le fentre.

— Vous allez être servi, ajouta il Gappucino en saluant le voleur.

Le pauvre hôtelier revint bientôt portant une pyramide de choucroute, surmontée d'un demi-jambon fumé.

— Fas chercher l'autre moitié du chambon, dit Conrad en retroussant de ses larges mains les deux crocs de sa moustache, et une outre te vin gomme celui t'hier au soir.

Il Gappucino obéit.

Conrad, s'étant placé d'aplomb sur son escabelle et ayant pris ses coudées franches, commença à boire et à manger avec un appétit de brigand.

Il achevait sa dernière tranche de jambon, lorsque Piétro se montra sur le seuil de la taverne.

Il Gappucino courut au-devant du contrebandier.

— Eh bien I caro mto, lui dit-il, avez-vous remis ma petite note à Masaniello?

— Pas encore, répondit Piétro. Le chef du peuple n'a pas aujourd'hui le temps de s'occuper de si minces détails; mais c'est lui qui a envoyé Corcelli et sa troupe à Loretto, et il est certain qu'ail payera leur dépense. Vous ne perdrez rien, digne hôtelier.

— Au moins me délivrerez- vous de cet ogre? ajouta

LB PâCHEUR DS NÀPLBS 233

U Cappucino en désignant Conrad par un geste désespéré.

— Voyons, apportez un verre pour moi et retirez-vous, répliqua Piétro. Avant un quart d'heure, si vous me laissez .faire, cet affreux Allemand sera parti.

— Que le Seigneur vous entende I murmura l'hôtelier en regagnant sa cuisine. Ah 1 mes vingt ducats, que j'ai hypothéqués sur la tête de cet étourdi de pécheur du golfe !

Piétro vint se placer à table vis-à-vis de Conrad.

— Bonjour, camarade, lui dit-il.

— Ponchour ! répondit l'Allemand.

Il rapprocha de lui, par précaution, l'outre de vin du Vésuve qu'il achevait de vider.

— Vous ne me reconnaissez pas?

— Non.

— Je me battais hier avec vous contre les arquebusiers de monseigneur le duc d'Arcos.

— Nous les avons prafement attaqués, hirschenwasser !

— Et ils se sont courageusement défendus. Hais enfin nous avons été victorieux. Voudriez-vous me donner un coup à boire, carissimo Conraddino ?

— Vous gonnaissez mon nom?

— Est-ce que je ne connais pas, corpo di Christo tous les soldats di monsignore Corcello Corcelli?

— Et gomment fous abbelez-fous?

— Piétro.

— Quel est fotre état?

— Contrebandier.

— Ho! bol ho! kirschenwasser ! il n'y a bas entre nos teux brofessions une aussi grande tisdanoft que che

134 MASJLNIKLLa

avre cru. Gontrepftntiejr et foleur, çà se res&e»piecholiment. Abbrochez fotre ferre.

Piétro se fit verser ane rasade èmemB qu'il avala s«n8 repiendre baleine.

— Fichtre! s'écria l' AUemaid, gu€É choTeux goi». pagnoQ fous êtes, monsir Biétro! Gomme fous avre le C9f^ te gwier vif et pi^ soutenu! Douchez là, kirsebenwaaser!

Les den Qoifveasx ami» 9e serrèrent affectueusement la maia.

— n m'était feau sur fous une trôle frdée, poursuivit Conrad.

— Quelle idée?

— Le gapitaine GurceW avre bromîsqv» [es ifrognes qui ne bartiraient pas a£ee lui seraient pentus^ et che groyais que fous feniea païur me pentre.

— Vous ne cherchiez pas à vous sauver?

— Puisgue ïegapitaine m'afeit averti.

— C'est juste. Mais Corcelli est parti, vous êtes seul maintenant à Napfes. Qu'allez-vous ftriref

— Ché vais retroufer mon gapitaine, kirschenwasser!

— Mais où est-îî?

— Près fici, tans les Apennins; afant teux heures, che l'aurai rechoint. Youlez-fous me suivre?

-Mai?

— la, mein heer.

— Que je me fasse brigand?

— A moitié pricand, monsir, à moitié pricand, barce que fous être gontrepantier; et que tans un gontrepanlier,*.

— Il y a toujours au moins la moitié de Tétoife d'un

brjgandi

LE PÉGfllirR BK NAPLES 335

— Oii! îa, ia^ mem haer 1 foua avre gonpns» igouta Conrad riant à gorge déployée. PuvonsI

— BuTMtt! dit i*iétfO»

lia veiiplirent et Ti4èrait une seeoode fois leurs verres.

— Corpo santo ! j'accepterais voloatiera votre proposiiioD, coolânua Piétro; mais je crains la corde.

— C'est doocboiirs ce (|ui redieiàt ks gOHunençaats^ réj^iqua le velear; mm bea à heu...

— On s'accoutume à cette pensée ?

— Gomme aux coups de Bioiisqiiet des siûres» gomme aux bleurs des cheunes âilea; ei aux aernuxis des pénédietiiis.

— £t conbieii cela rapporte-t-il, bon an mal an ?

— Achoutez aux coupe de mousquet» aux larmes des cheunes ftUes et a«x sermons tes moines» guelgues tucats de temps à autre, assez te vin pour ne bas mourir de soif, assez te oovurriture bour ne bas mourir de foim^ et vwis aueez dans ks brofits te la brofession.

— Ce D'est pas asses.

— MievKx vaudrait étie gadrdinal, che ie sais pien« Piétro poursuivit :

— Caro mio, tu es un ivrogne.

— C'est frai.

— Un débaudké!

— Cbe ne vous dééis iMo.

— Et In es un bavard.

— Pien, pien, kirschenwasserl Goiktiiiae, Biétro; énnmère toutes mes pelles gualités.

— Si tu résistes à tes mauvais penchants pendant trois jours, je te ferai gagner dix mille ducats.

— Bour tix mille tucats, je buis avoir la bruteace du

236 MASANIBLLO

serpent, la soprîété du chameau et la jasteté de l'éléphant.

— Tu sauras d'abord que Corcelli a enlevé, cette nuit, à l'abbaye de Sainte-Claire, la fille du duc d'Arcos et la sœur de Masaniello, qui s'y étaient réfugiées.

— Ponne affaire!

— Nous reprendrions ces deux femmes à ton chef, et nous recevrions au moins dix mille ducats chacun.

— Che ne feux bas drahir GorceUi, kirschenwasserl

— Il a bien trahi Masaniello.

— Ce serait trop tanchereux.

-- Je conduirai l'affaire et je me charge de la mener à bonne fin. Il demande maintenant soixante mille ducats pour rendre ses prisonnières.

— Drois cents tucats par homme I Che fas relroufer mon gapidaine.

— Mais attends donc, brute! les soixante mille ducats ne sont pas encore payés. Si tu voulais, Conrad, si tu voulais!...

— Abrès ? GorceUi me rattraberait touchours, et me ferait assassiner. Non, non, mein heer, je ne trahirai bas mon gapidaine.

— Ce serait facile, te dis-je, et lucratif.

— Gomment tonc ferions-nous ?

— Tu me conduis à la forteresse que tes amis occupent sur les Apennins, je m'enrôle dans la troupe de GorceUi, et nous nous arrangeons de manière k être chargés, le même soir, moi de garder les infantes et toi de veiller aux avant-postes. Comprends-tu bien, ivrogire?

— la, ia, che gomprends.

— Le reste ira tout seul.

LB PÉGHBUR DE NÀPLBS 237

— Quel scélérat tu fais, Biétro, pour un simple condrepantierl

— Dans le cas où tu serais de faction aux avantpostes sans que je fusse chargé de surveiller les femmes, il faudrait séduire le camarade qui les gardera.

— Ou le duer.

— Le séduire vaudrait mieux. Tuer un homine, voistu, cela fait un certain bruit.

— Guand on sait s'y prendre...

— C'est égal, le séduire vaudrait mieux. Que pourait-on bien lui donner?

— Ëmborte une outre bleine te fin. Mous le griserons.

— Ainsi nous voilà d'accord. Tout est convenu?

— Barfaitement confenu.

Après s'être bien concertés pour tromper la vigilance de Gorcelli, Conrad et Piétro se mirent en route.

Dans cette partie des Apennins qui sépare la Calabre de la terre de Labour, s'ouvrait, au haut d'une montagne inaccessible, la caverne où Jeanne et Isabelle étaient enfermées.

Les deux jeunes filles étaient assises sur un bloc de pierre placé à l'entrée de leur prison.

Pâle, épuisée de fatigue, accablée par la souffrance, Isabelle avait appuyé sa tête sur la poitrine de Jeanne, et la pauvre enfant dormait.

Des rêves effrayants tourmentaient son sommeil, car parfois sa respiration devenait haletante, des spasmes nerveux crispaient ses mains, une rougeur fébrile lui montait au visage; elle se réveillait en sursaut eft promenait autour d'elle des regards effrayés; puis succombant à la fatigue, elle se rendormait.

138 MASÀNIBLLO

Jeanne veiltoit et priait. *

Souvent une larme tombait sur sa joue brune. Sa belle figure triste mais résignée au malheur, «a tête languissante penchée sur celle de sa coflipagne, la Caip saient ressembler à ces madones que tes peintres nous représentent pleurant sur le corps inuiiflaé de leur ^■vrn fiib.

A quelque distance des dâu femiaes, la brigand déguenillé se promenait à pas oomptéSp le mousquet sur l'épaule.

On n'apercevait devant soi qu'une kngiie chaîne de mûntagnes arides qui découpaient aur le ciel bleu d*azur leurs pics et leurs mamelons cuivrés, et plus loin, la mer, divisée en zones de couleur changeante^ sur tofueile couraient quelques voiles de pécheurs aux reflets argentés.

Goreelli n'avait pas encore osé se présenter devant ses captives; il craignait les premiers emportements de leur désespoir.

Enân^ (juand elles semblèrent un peu résignées, il se hasarda à leur rendre une visite de politesse.

Le brigand connaissait les devoirs que M imposait sa profession.

Un bruit de pas et le mouvement de la sentinelle qui se mettait au port d'armes avertirent Jeanne de l'arrivée du capitaine. GorcelU parut en effet au détour du rocher qui servait d'abri aux deux jeunes filles.

Isabelle se réveilla.

Le chef les aborda a^ec beaucoup de courtoisie.

— Gorbleu! sacrebleul earpo saïUoI san§ue di Cristo ! dit>ii pour se donner du courage — car la vue d'Isabelle l'intimidait» ^ vous êtes en bon air ici, mes poulettes, et cette caverne est bien plus habitable que votre cellule de l'abbaye.

LB PÉCHBUR OB VAPLBS 139

«— N*af]>roehe pas de nous, mîsénUe» s'éeria Isabelle en se Jetant dans les bras de son amie, oa crains la colère du due d'Arcos I

» Le duc d'Arcos est dans sa forteresBe, et BM)i je suis dans la mienne, senora. Masamiellose trouve entre nGiis 4euz; la coièw du vioe-rai ne peut m'atteindre

— Mais ii "VOUS ne eraignez pas les bornai, interrompît Jeame, craignez au maiis la justice de Dienl

— C'est ce que je me tue de faire, petite. Par maiheur, les temps sont durs, et j'ai deux cenls hommes à nourrir.

— Mon père, mon père, reprit Isabelle en cachant sa figure 4aos ses mains, Yeaez nous dé£eadfe et nous délivre ri

— Que Dieu vous exauce, chèie enfant 1 Pulssiez- Tous partir bientôt d'ici!

— Malheureux 1 interrompt Jeanne; el pourquoi nous avoir arrachées de notre retraite ?

— Pour qu'on vous y rassène, corp^ di Cristê t

— Eh bien! faites-nous reconduire àHiapies; rendez cette jeune fille à son vieux père, que iant d'infortunes accablent à la Ml

— Volontiers. Mienseignenr le duc d'Arcos n'a qu'à me compter sdxante nulle éiicats, et vous serez libres. De si jolies filles pour soixante mille ducats! Foi de Gorcelli, ce n'est pas payé.

* As-tu averti le duc d'Arcos? demanda Isabelle.

— Mon, chère senora; mais j'ai écrit àMasanieUo, qui ne vous laissera pas longtemps ea otage. Gonsolezvous, dans trois jours vous partirez.

— Encore trois jours dans cet enfer! dit Isabelle en pleurant.

SiO MASANISLLO

— D'ici là vous serez l'objet des attentions les plus délicates, des soins les plus empressés. On satisfera tous vos désirs; Ah ! par exemple^ si vous demandiez des vins de France et des faisans rôtis!... mais rien ne vous manquera jusqu'au lard fumé et à l'olla podrida inclusivement, le vous permets de faire des festins de Balthasar.

— Il doit exister dans Naples des coquins de ta sorte qui correspondent avec toi? reprit la jeune Espagnole.

— *Vous saurez^ noble demoiselle, qu'il ne manque de coquins nulle part. Il s'en trouve quelques-uns à Naples, et j'ai l'honneur de les connaître.

— Ecris-leur qu'ils fassent venir ici Pédrille, dont nous avons besoin pour nous servir.

— Qu'est-ce que Pédrille?

— Ma nourrice.

— Ahl bien, bien! vous voulez parler, senora, de cette duègne si complaisante qui vous accompagnait à la hutte de Masaniello? Vous ne la verrez plus de votre vie sans doute. Pleurez-la.

— Serait-elle morte?

— Hélas ! non, ce serait un grand bonheur pour elle.

— Que lui est-il donc arrivé, mon Dieu?

— Le jour de la grande émeute, au moment où Ton allait donner l'assaut à la Yicaria, j'ai vu Pédrille...

— Vous l'avez vue ?

— Se sauver avec Huesca.

— Huesca, un arquebusier castillan?

— Oui, un vaurien qui plus d'une fois a demandé à s'engager dans ma troupe et que j'ai toujours refusé d'admettre à cause de ses mœurs suspectes. Je crai*

gnais pour mes hommes Tinfluence de ses mauvais exemples^ ajouta Gorcelli d'un air pudibond.

— Enfin, trouve-nous quelqu'un dont je payerai les services.

— Rien n'est plus facile. Tenez, continua Gorcelli en désignant le voleur qui montait la garde à quelque

. distance et dont la silhouette se dessinait vigoureusement sur le fond du paysage, voici Lupo qui consentira volontiers à vous servir de camériste, d'autant plus que le drôle ne trouve pas souvent à remplir de pareilles fonctions.

— Rentrons, Jeanne, rentrons, dit la fille du duc d'Arcos avec dégoût. ,

En quittant la taverne del Cappucino, qui leur avait remis en soupirant une outre pleine de vin au départ, Conrad et son compagnon gagnèrent la route de Noie, la suivirent quelque temps et ne tardèrent pas à s'engager dans un chemin tortueux, escarpé, qui serpentait aux flancs de coteaux chargés de vignes. Toute végétation disparut peu à peu, à mesure qu'ils s'enfonçaient dans les montagnes. Ils gravirent plusieurs collines superposées les unes aux autres et dont la terre, brûlée par les volcans, s'éboulait à chaque minute sous leurs pieds.

Un silence de mort régnait autou;> d'eux.

On n'entendait pas un aboiement de chien, pas un tintement de cloche. Parfois un vautoi.f, surpris par le voyageur au sommet du roc chenu sut lequel il avait abattu son vol, s'enfuyait à tire d'ailes en poussant un cri rauque et plaintif.

Il faisait une chaleur étoufifanle et l'œil avait peine à supporter la réverbération du se eil, dont la lumière tombait presque verticalement sur 10 sol.

ils MASÀNIILLO

Piétro et le brigand t'arrêtèrent au iNed d'une dhiraille de lave taillée à pic, battue depuis des siècles par la pluie et le vent d'orage^ et qu'il semblât impos* sible de franchir.

Mais Conrad ne tarda pas à découvrir un passage par lequel on pouvait arriver au sommet du rocher, en grimpant d'aspérilé en aspérité. Il s'assura, après avoir recueilli çà et là quelques empreintes, qu'une troupe nombreuse avait traversé récemment ce pas difficile, et, se tournant vers Piétro :

— L'ennemi est à cent bas te nous, dit-4L Attention à la manœufre !

Quand Piétro eut gagné la crête du rocher, un spectacle effrayant s'offrit à ses regards.

Il marchait sur une étroite lisière, et un abîme a'ourvrait béant sous ses pieds. C'était un ravin^ de six pieds de largeur environ, qu'avait creusé entre deux couches de lave parallèles l'eau rapide du torrent. Sur le bord opposé un amas tumultueux de roches volcaniques s'élevait à une grande hauteur. Des herbes glissantes et moussues recouvraient ces masses quasi cyclopéennes, et dans chacun de ces interstices, des bruyères et des giroflées sauvages avaient accroché leurs racines.

Un ruisseau bruissalt au fond du gouffre. On en voyait, en ae penchant, l'eau miroitante refléter le bleu du ciel.

— Nous sommes arrifés, Biétro, murmura. Conrad à roreille de son compagnon. Des yeux nous ébient à trafe-^ les oufertures de ces rochers; des canons te mouRquet sont cachés endre chaque pierre et sont dirigé» sur nous, attends un peu !

Le brigand mit dans sa bouche deux doigts de sa

LE PÉCHEUR B£ NAPLSS 249

main g^che, et fit entendre par trois fois ufi sifflement aig«.

Un homme montra sa tête inculte et sa fig'ure hideuse à Feutrée d'une caverne qui s'ouvrait au niveau de Tabime.

Il reconnut Conrad,

— C'est toi, ivrogne? M dit-il. On ne t'a donc pas pendu, comme l'avait prédit le capitaine?

— 11 baraît que le pourreau avre manche la gonsîgne.

— Pourras-tu traverser la planche sans trébucher?

— Ne grains rien, mon pon Tristani. Che bourrais dmnber, t'ailleurs, sans aller au vend, puisqu'au vend il y a te l'eau, et que che m*éloigne touchours de ce liguide. Debêche-toi de cheter le pont : nous sommes vatigués.

— 0«el est ce rustre qui t'accompagne ?

— Un de mes pons amis, un gondrepantier que j'ai conferti et qui feut se faire pricand.

— Je cours demander au capitaine s'il permet qu'il

— Laisse-le touchours basser, imbécile.S'ii déblait au gabidaine, on en sera quitte pour le cheter tans le rafin.

Pendant ce colloque, Piétro, parcourant le bord de l'abîme et trcnivant un endroit où le gouffre était moins large, sauta d'un bord à l'autre avec uod agilité de chamois.

Un coup de mousquet partit aussitôt d'une anfractuosité voisine.

Une balle siffla à ses oreilles.

— A pas les mousquets, kirchenwasser I s'écria Gon* rad. Sacramen tarteifiel vous foulez duer les gamarates?

La sentinelle Tristani prit alors une forte planche de sept pieds de large, à laquelle une corde était attachée» en plaça Textrémité dans une entaille pratiquée au ciseau dans le roc, saisit la corde à deux mains et laissa tomber sur Tabime le pont volant imaginé par Corcelli.

Conrad passa.

Il présenta immédiatement Piétro au capitaine*

Le contrebandier subit un long interrogatoire, dont il n'envisageait pas l'issue sans crainte. Il y avait au bout peut-être la liberté des prisonnières, peut-être la mort du courageux fiancé de Jeanne. La flgure du récipiendaire n'était pas inconnue à Gorceiii. Le chef était rusé et se méflait.

— Ainsi, tu es résolu à faire partie de ma troupe ?ditil à Piétro.quand celui-ci eut répondu à toutes ses questions ou aplani à peu près tous ses doutes. Conrad t'a expliqué notre manière de vivre ?

— Oui.

— Guerre continuelle!

— Je le sais.

-^ Expéditions périlleuses!

— Je le sais encore.

— Soumission absolue !

— J'ai accepté tout cela d'avance.

— Je veux te fournir aujourd'hui mênie l'occasion défaire tes preuves, ajouta Corcelli. Un juif de Capoue s'est racheté, moyennant une somme d'argent qu'il doit payer ce soir. Tu iras la lui réclamer.

-~ C'est bien, capitaine. A quelle heure faudra-t-il partir?

— Repose-toi, et prends un peu de nourriture. Tu quitteras la montagne quand le soleil approchera de la fin de sa course. «

Il serait trop long d'expliquer à nos lecteurs comment Piétro accomplit heureusement le voyage de Capoue et en rapporta, outre une somme d'argent, une lettre qu'il devait remettre à Gorcelii. Le juif chez lequel on l'avait envoyé n'était autre qu'un receleur avec lequel le brigand des Apennins entretenaient des relations suivies.

La nuit s'achevait lorsque Piétro revint au camp.

On le conduisit au capitaine, et le jeune homme fut alors témoin d'une scène effrayante.

Tous les brigands étaient' rangés en cercle au fond d'un petit cratère depuis longtemps éteint.

Devant eux on avait étalé des bijoux, de précieuses étoffes et les vases sacrés, dérobés la nuit précédente à l'abbaye de Sainte-Claire. Corcelli se promenait dans le cercle, et lorsque Piétro, haletant, épuisé de fatigue, lui eut rendu compte de sa démarche :

--- C'est bien, lui dit-il. Assieds-toi parmi tes camarades. Tu vas recevoir ta part du butin.

L'éclat de la lune commençait à s'affaiblir; son disque prenait des teintes jaunâtres au milieu d'un ciel sans transparence. Les lueurs qu'elle projetait venaient mourir sur les visages flétris, aux traits heurtés, aux méplats anguleux des brigands rassemblés.

Chaque homme de la troupe se leva à son tour, s'approcha du lieutenant qui faisait la distribution et en reçut sa part de dépouilles.

Manteaux de velours, justaucorps de satin, riches étoffes de l'Orient, joyaux aux riches ciselures, calices, ornements sacerdotaux enrichis d'arabesques d'or, tout fut lacéré, brisé, partagé entre les voleurs par portions à peu près égales.

Corcelli, armé d'un pistolet, présidait à la distribution.

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Quaad elle fut achevée» les voleun se retirèrent à l'écart^ regardèrent, exaflainèreot^ pesèrent dans la paume de leur maiB le lot qui leur était écbUc

Lupo, le même qui le matin aTait été de faction devant la caverne où étaient enfermées Jeamie et Isa- Mle, s'approeba de €k>reeili :

— On m'a volé, dit-il effrontément.

— Gomment cela ? répondit le capitaine.

— Le pied du calice dont on m'a donné le quart à peine, n'était qu'en argent doré.

— Ce qui ne t'empêche pas d'avoir à peu près reçu une valeur de deux ducats.

•— Et qu'est-ce que deux ducats pour trois jours de solde?

— Ah) tu n'es pas coAtent de ta solde ? interrompit le chef.

Il abaissa le caaeiide son pistdet; le coup partit, et Lupo tomba roide mort.

Un sourd murmure eourut parmi les brigaads.

— Quel est celui d'entre vous qui n'est pas non phis content de sa solde? demaoïda te capitaine, tirant de aa ceinture un second pistolet.

Aucune voix ne se fit entendre; les voleurs épouvantés se dispersèrent dans l6ttrs eantonnements.

Le lendemain, leanne et Isabelle étaient assises au même endroit où Corceitt les avait trouvées k veille* Un homme de haute taille, à la figure avinée, et dont une énome moustache rousse ombrageait tes lèvres, veillait sur tes prisonnières.

Au grand ét(Minement des jeunes filles, cet individu, en passant devant elles, leur jeta cette phrase par lambeaux :

— TeneE»vous brétes à bartir, mes infontes.. Biétro

LE Pê4:HK17IR DS KÂPLBS S47

est ki debnis i»er, noua feillons sur voua^ et ce soir beut-être nous trouferons Toteasion de ¥0us dé- Hfrer.

Inutile de dire queeet homme était Conrad.

Jeanne voulut lui adresser quelques ((uestioûs; mais FAllemand, marchant toujouis au pas imlitaire :

— Silence I silence! ajouta-t-il; ayez l'air de ne gonnaitre ni moi, ni ^étra.

Les jeunes filles rentrèrent sous la voûte et se jetèrent éaf» lies bras l'une de l'autre. Agenouillées ensemble^ elles conjurèrent le ciei de secourir l'homme qui exposait sa vie dans cette périlleuse entre^ prise.

Elles n'attendirent pas k)Dgteai{)s la réalisation des promesses de Conrad.

On désigna Piétro, le aoif même, pour garder le passage du ravin.

La nuit était obsevre, le veut d'orage soufflait sur les cimes dépouillées des oionta^es; parfois on entendait gronder au loin la foudre, et de spieodides éclairs jetaient des flamiaes rapides sur les nuages qui la portaient dans leurs flancs.

Tout le oioQde dorcna^ sur la moutague.

Un homme alors parut aiur la cimio du ravio, descendit de rochers en rochers^ et vint frapper sur répaule de Piétro.

*- Le moment eal fcmi^ dit-il.

— As-tu eadofrmi Glacomo ? demanda te eontrebandler.

•^ Non . Il n'est pas ifre eneore»

En disant ces mota, Coorad jaoatra à soa complice rostre qu'idis arraieiit appcHrtée de Loreto. fille était vide.

byGoogk

— Cet homme est un frai buisard, ajouta TÂIlemand. Imbossible de le remblir.

— C'est toi qui a bu le vin, ivrogne 1 reprit Piétro. Conrad se dispensa de répondre.

— Que faire, maintenant ?

— Le duer, kirchenwasser !

— Mais il criera.

— Griera-t-il blus fort que le donnerre ? demanda Conrad.

Il revint sur ses pas, tira son sabre et s'avança sur la pointe du pied vers la caverne où Giacomo montait la garde.

Cinq minutes après, Conrad rejoignit son compagnon. Cette fois, il portait Jeanne sur ses épaules.

La pauvre fille sauta au cou de son fiancé.

— Merci, merci, Piétro, lui dit-elle.

— Et Giacomo? demanda le contrebandier.

— C'est vini, répliqua Conrad. 11 vaut chercher Tautre infande. Brébare douchours la planche; çà nous ébargnera un beu te temps.

L'Allemand s'acquittait de ses fonctions de ravisseur avec un sang-froid imperturbable. Il ne tarda pas à reparaître tenant Isabelle dans ses bras d'Hercule.

— Foyez ! elle s'est éfanouie, dit-il.

Et il franchit le ravin.

Piétro le suivit.

Tous deux, réunissant leurs forces, cherchèrent à retirer à eux le pont volant de la forteresse.

Mais un des lieutenants de Corcelli avait été réveillé par les allées et venues des fugitifs. Il sauta tout à coup comme une hyène, du rocher sur la planche et appuya le canon de son mousquet sur la poitrine de Piétro.

LE PÊGHBUR DE NÂPLBS 949

— Rends-toi ! s'écria-t-il.

A cette sommation, Conrad repartit par un coup de crosse qui fit perdre l'équilibre à son confrère. Ce dernier retomba à cheval sur la planche et s'y cramponna en criant au secours.

Il n'y avait pas à hésiter.

Piétro saisit l'extrémité du fragile appui qui soutenait encore le lieutenant^ balança sa victime au-dessus du gouffre et l'y précipita.

Un blasphème, un bruit d'eau qu'on agite, un éclat de la foudre^ — et tout fut dit.

D'autres brigands accoururent.

Conrad et Piétro les virent^ à la lueur des éclairs, glisser comme des ombres à travers les broussailles. Les bandits les aperçurent aussi, car cinq ou six déto* nations retentirent à la fois et mugirent longtemps dans les sombres profondeurs du ravin.

Conrad et son ami avaient chargé leur précieux fardeau sur leurs épaules.

Ils descendirent les rochers à pic, au pied desquels ils s'étaient arrêtés en venant de Naples^ sans que Corcelii eût eu le temps de fabriquer un nouveau pont et de mettre personne à leurs trousses.

Puis ils s'enfuirent à travers les montagnes^ au bruit de la foudre qui semblait les poursuivre, au feu des éclairs qui jetaient sous leurs pieds des lueurs funèbres.

Tant qu'on marcha sur des laves croulantes, Piétro se laissa conduire.

Mais il prit les devants dès qu'on eut atteint les vignes, et commença à courir avec une agilité merveilleuse, franchissant les haies et les fossés, passant

«bO XABâNIBLLO

comme un reptile à travers des bouquets de bois ^ui sembLaieni imjpratieables.

Il arriva enÛB au milieu d'une clairièrei, à laquelle aucun sentier ne sembliait aboutir, mais où il s'était fréquemment réfugié dans ses expéditions, et déposa&i Jeanne à terre :

— Sauvés) s'écriat-iJl, nous sommas saïkvéïsl

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