LES CATACOMBES
Située à mi-côte du Pausilippe, en dehors du mur d'enceinte de la ville, l'abbaye des moines de Saint- Benoît avait des remparts solides et se trouvait environnée de fossés et de contrescarpes, précaution fort
sage adoï^tèe par les religieux d'un autre siècle, mais dont leurs sucoessefurs étaient loia de se plaindre dans un pays où presque toujours les soldats se faisaient brigands^ et où les brigands devenaiemt quelquefois soldats.
Masanielio trouva le pont-levis encore baissé; mais la herse était descendue. Il la secoua rudement, et le portier du monastère s'empressa d'accourir.
Deux minutes après, le pêcheur entra dans la cellule de dom Francesco.
Le moine était au milieu de ses livres.
Il souleva le capuchon d'une lampe huileuse qui éclairait son travail, et poussa un cri de joie en reconnaissant le jeune pêcheur de la MaTgellina.
— Mon fils 1 mon fils bien-aimé ! s'écria-t-il en le pressant avec affection contre son cœur. Tu as donc appris mon retour ?
— Oui, mon père. J'ai même su que les brigands du Vésuve avaient osé vous arrêter sur la route de Gapoue à Naples.
— Ah! de qui tiens-tu cette nouvelle, mon fils?
— De Gorcelli lui-même.
— Sancta Maria ! Tu l'as donc vu?
— le le quilte à l'instant. Quelle a été sa conduite envers vous, mon père?
— Très-ooBvenable. Il m'a relâché ce matin sans difficulté. Du reste, les seigneurs brigands savent qu'avec nous, pauvres moines, on gagne peu de piastres et beaucoup de sermons.
— C'est vrai, mon père. Du reste, vous le voyez, je suis instruit de ce qui se passe, et c'est la diCférence qui existe entre vous et moi.
— Que veux-tu dire?
56 HASANIELLO
— Aucun bruit ne vous est revenu de Naples ?
— Non, dit le moine. C'est-à-dire, on a parlé d'une émeute que les soldats du vice-roi avaient réprimée.
— Voilà tout? demanda le pêcheur.
— Je ne sais rien autre chose. Est-ce que tu assistais à cette émeute?
— C'est moi qui l'ai faite, mon père.
— Toi ! s'écria le moine.
Il attira le jeune pêcheur sur un escabeau voisin du fauteuil garni de cuir où il était assis lui-même. Plongeant ensuite son regard pénétrant dans le regard de Masaniello :
— Parle, murmura-t-il; c'est donc grave?
— Oui, mon Père. Je remercie la Providence qui vous ramène auprès de moi. Vous êtes mon conseil et mon guide. Si mes idées ont grandi, si la lumière a percé les ténèbres de mon intelligence, à qui le dois-je? A vous, dom Francesco, à vous qui êtes venu trouver dans sa hutte le pauvre pêcheur de la grève, à vous qui avez pris par la main l'enfant du peuple pour le conduire dans les régions de l'éternelle vérité.
— Mon fils, j'ai semé sur une terre fertile, La moisson devait être abondante.
— Écoutez, mon père : l'heure est venue de nous entendre. Vos entretiens et la lecture des livres que vous m'apportiez ont fait naître en moi le projet de rendre à Naples ses libertés anciennes et de soulager les classes pauvres qu'un pouvoir aveugle écrase de taxes impossibles. Ce projet, TapprouYez-vous?
*- Tais-toi, Masaniello, tais-toi 1 Cher enfant! comment pourrais- tu réussir?
— Là n'est pas la question, mon père. Approuvezvous mon projet ?
— Oui, si tu as le moyen de Texécuter.
— Bien^ dit le jeune homme. Ce n'est pas tout. Conduit par la sainte morale évangélique à jeter un blâme sévère sur les exactions commises, vous avez déroulé sous mes yeux un plan d'organisation sociale et chrétienne qui a fait pousser à votre élève des cris d'enthousiasme.
— C'est vrai, mon fils. Je t'ai lu en partie mon Traité de l'Évangile appliqué à la polUiquey ce même ouvrage que je viens de soumettre à l'approbation de la cour de Rome.
Le pécheur se leva*
— Eh bien! dom Francesco, il s'agit d'appliquer vos principes. Êtes^vous prêt ?
— Mon fils! mon fils! ne me berce pas d'une espérance trompeuse! Tues bien jeune, et l'imagination t'emporte. Oh ! sauver le peuple ! réaliser cette divine maxime du Christ : c Tous les hommes sont frères ! »
— Nous la réaliserons, dit le pécheur.
— Prouve-le moi I prouve-le moi 1 Masaniello, et je te suis partout.
^ Ecoutez, mon père : vous m'avez jugé depuis longtemps. Mon âme résume en elle les aspirations ardentes d'un peuple mûr pour conquérir ses droits, et qui secoue ses fers avec rage, en attendant l'heure de les briser.
— Oui, tu as raison.
— Ce soir, dom Francesco, j'ai sondé le peuple de Naples. Toutes les âmes ressemblent a la mienne. Au nom magique de liberté, tous les cœurs ont bondi, tous les bras se sont levés au ciel, tous les yeux ont lancé des flammes ! Vous me demandez quelles sont les garantes de la victoire ? je n'en veux pas d'autres.
5â MA9ANIELL0
— Achève, Masaniello, dit le moine palpitant.
— Cette foule de lazaroni et de pêcheurs, ces têtes échauffées par le soleil napolitain, se trouvaient naturellement déjà portées à l'insurrection. Je n'ai eu qu'un mot à dire, qu'un signe à faire pour allumer le volcan.
— Mon fils! — Oh! je t'écoute, et je me demande si je ne fais pas un rêve!
-^ Demain, dit Masaniello, Naples sera libre.
— Est-ce possible, mon Dieu?
— J'ai soufQé sur les passions de l'émeute. Mes frères du faubourg et de la Margellina^ tout ce peuple couvert de haillons, ce peuple aux joues hàlées, aux bras nus, n'attend que mon signal pour proclamer son indépendance.
— Mais où as-tu parlé as peuple, Masaniello?
— Sur le port, après Fiafàme trahison du vice-roi. Cela dit, il expliqua brièvement au moine tous les
événements de la joarnée*
Dom Francesco Técoutait avee admiration. Les yeux du vieillard étaient inondés de larmes. Son sein battait avec force. Il s'agenouilla quand le jeune homme eut terminé son récit, et resta quelques secondes en imère.
Se relevait eusuild, il saisit la main du -pécheur, et lui dit :
— Masaniello, j'ai pesé chacune de tes paroles, et je déclare que le bon droit est du côté du peuple. Béni soit le Seigneur, si lemoioent est venu et s'ii a choisi mon fils bieQraiiaé pour accomplir l'œuvre sainte!
— Ainsi, vous m'approuvez, mon père?
— Je t'approuve.
— N'est-ce pas, que si j'abandonnais à cette heure
la cause sacrée du peuple, je serais un lâche et un infâme?
— Qui, comme Judas, tu vendrais le sang d*un autre Christ^ et la malédiction des siècles pèserait éternellement sur ta mémoire.
*- Hélas! dit Masaniello d'une voix frémissante, j'ai pourtant failli succomber, mon père t
— Que dis-tu? s'écria le moine.
— Une femme, une femme que j'aime, se traînait sappliante à mes genoux. — Oh ! pardon f je ne vou» afaispas fait cette confidence, et j'ai eu tort, car vous auriez sur-le-champ fermé la blessure. Mais je craignais de guérir* Elle m'était apparue si belle, si radieuse! C'était un soir, au mugissement des vagues, aux éclats de la tempête. Je venais de la conduire à Procida dans ma chaloupe. EIKrayée de l'orage, elle s'est jetée dans mes bras. J'ai senti son cœur battre sur mon eœur, et le ciel de Tamour s'est ouvert pour moi.
«- L'amour! dit le moine, qui retomba sur son siège avec accablement. Pourqw» faut^il qu'il se glisse en tm, mon fils, h cette heure solennelle où je ne te croyais d'autre passion que celle de la liberté?
— Ah t répondit le jeune homme, la liberté l'emporte sur l'amour; mais ce n'est pas sans lutte et sans souffrance. J'ai hrisé mon bonheur.
— Quelle est donc cette feouzie ? demanda dom Francesco.
— Un ange, mon père! une douce jeune fille dont, l'amitié pleine de charme est venue tout à coup rayon* œr sur ma vie. le l'adorais dans le secret de mon Qoeur, tout en cherchant à me persuader que je ne l'aimais pas d'amour. Mensonge heureux! illusion bienfaisante, qui mo permettaient de m'enivrer de son
regard et de me bercer sans remords aux doux sons de sa voix ! Son image ne me quittait plus. Je la retrouvais partout, dans la veille et dans les rêves ; elle me suivait dans ma barque, je la contemplais dans le miroir des flots; les nuages prenaient sa forme vaporeuse, et la brise de mer chantait son nom.
— Mallieureux!— Et tu oses dire que tu as cessé d(^ l'aimer?
— Je n'ai pas dit cela, mon père. Mais suis-je donc un homme sans énergie et sans courage? Prêt à faire le sacrifice de ma vie, pourquoi n'aurais-je pas fait celui de mon amour?
— mon fils! pardon si je tremble 1 Mais ouvre rhistoire des passions, et tu verras que l'amour amollit le cœur. Il a perdu les grands hommes.
— Quand ils y ont cédé, dit Masaniello, mais non quand ils l'ont combattu.
— Prends garde! Es-tu donc si sûr de toi-même?
— Oui, je réponds de mon cœur. Il se révolte contre le sacrifice, il saignera longtemps. — Qu'importe? Celle dont je vous parle m'a donné à choisir entre sa tendresse et le devoir : j'ai choisi le devoir.
— Viens dans mes bras, noble et courageux enfantt s'écria le moine, vaincu par le ton de fermeté du pécheur, je te crois, Masaniello, je te crois.
— Pour en unir, dit le jeune homme, et calmer d'un seul coup toutes vos craintes^ sachez qu'elle est Espagnole et fille d'un capitaine des troupes du duc d'Ar- COS. Demain je combattrai son père; donc, entre elle et moi va s'ouvrir un abime. Qu'elle prenne le parti de nos tyrans — moi je suis Napolitain, je suis votre élève; la révolte m'a nommé son chef. — Vive Naples et la liberté!
LE PÊCHEUR DE NAPLBS 6i
Dom Francesco le pressait contre son cœur et versait des larmes de joie.
— Maintenant, mon fils» que vas-tu faire ?
— Les conjurés m'attendent aux catacombes.
— Bien; je vais t'y suivre.
— - C'est cela, dit Masaniello, vous bénirez nos poi* gnards.
Le moine tressaillit.
— Seigneur, murmura-t-il en élevant au ciel ses mains tremblantes, je vous prends à témoin que je ne suis pas un homme de sang! Mais le peuple souffre et pleure, mais une implacable tyrannie le pousse au désespoir. Vous ne pouvez pas, ô mon Dieu, condamner Israël, si les Philistins sont châtiés de leurs crimes!
— Partons, mon père, ditMasaniello.
— Je suis prêt, dit le moine. Toutefois, un mot encore : d'où vient que tu as choisi les catacombes pour lieu de réunion ?
— Hier, nous conspirions en plein soleil, répondit le pêcheur, et sous les yeux des espions du vice-roi, qui (levaient nécessairement se mêler à la foule et tout relorler à leur maître. Il fallait plus de mystère. J'ai donc provoqué ce rendez-vous nocturne dans les catacombes. Rien ne sortira de leurs discrètes profondeurs.
— A merveille. Mais si les troupes du vice -roi cernent rentrée des souterrains, quelle mesure as-tu prise pour assurer ta retraite et celle de tes complices?
— Aucune^ mon père.
— Imprudent!
^ Si le malheur voulait que nous fussions cernés, dit Masaniello, il faudrait, ou repousser les agresseurs, ou nous faire tuer sur la place.
C^â MÀSANIELLO
— Jeune homme I jeane homme! tu as eu raison de venir prendre les conseils du vieillard! Le couragesans la prudence peut devenir fataL Yiens^ c'est à moi de te conduire.
Ils quittèrent la cellule.
Tous les moines étaient à Toflfice du soir.
Dom Francesco, suivi du pêcheur, traversa le cloître, tourna derrière la chapelle et s'arrêta devant une rampe humide, dont les degrés se perdaient sous les profondeurs de Tédifice.
— Où allons-nous, mon père? demanda Masaniello.
Avant de lui répondre, le bénédictin tira de son froe un briquet et une clef dont il s'était muni.
Prenant ensuite le bras du pêcheur pour l'empêcher de glisser dans l'ombre, il le fit descendre vingt marches, et s'arrêta devant une lourde porte de fer qu'il ouvrit, et dont les gonds rouilles firent entendre un grincement lugubre :
Le moine lui dit alors :
— Mon fils, les catacombes de Naples ont quatre issues différentes. L'une est dans le bois du Pausilippe. Cest par là sans doute que vous deviez tous vous introduire?
— Oui, mon père.
— La seconde est sous le Chéteau-Neuf, la troisième derrière le chœur de l'église de Saint-Janvier, et la quatrième dans le couvent des Bénédictins. Nous y sommes. Tu le vois, la Providence travaille pour nous. Le moyen de retraite que tu n'avais pas, je te l'offre; en cas d'alerte, vous vous réfugieriez tous au monastère, et malheur à vos ennemis s'ils s'engagent à votre suite dans les détours du labyrinthe.
Tout en partant, dom Francesco allumait deux torches.
Il y en avait une provision tout près de là dans un enfoncement de la muraiUe.
Le moine en garda une et donna l'autre au pécheur, poussa la porte de, fer, dont le bruit fit hurler les échos du ténébreux séjour, et se mit en marche, après avoir eu soin d'attacher à l'entrée du souterain le bout d'une cordelette, dont il avait un peloton tout entier dans la poche de sa robe, et qui se déroulait derrière lui à mesure qu'il avançait.
— Tu devines, mon fils, pourquoi je prends toutes ces précautions?
— Je vous admire, mon père.
— Ce nouveau fil d'Ariane vous procurera le salut, si les soldats du vice-roi viennent à fermer l'issue du Pausilippe.
^ Un dernier mot, dit Masaniello. Il n'est que trop vrai, mon père, mille dangers nous entourent. Demain, ce soir peut-être, je puis mourir.
— Que dis -tu? Chasse ce pressentiment funeste.
— Je puis mourir, répéta le jeune homme d'une voix émue, et je ne veux pas que Jeanne, ma pauvre sœur, reste sans appui sur la terre. Vous connaissez Piélro, son fiancé? Si je meurs, promettez-moi de bénir leur union.
Le moine pressa la main du jeune homme et essuya silencieusement une larme.
Us marchèrent pendant une demi-heure sous des voûtes immenses. Trois galeries superposées d'ossements humains s*élevaient à droite et à gauche; car les siècles avaient entassé dans ce lieu funèbre d'in-
64 MASANIBLLO
nombrables dépouilles de la mort^ et des générations tout entières y dormaient ensevelies.
Bientôt ils entendirent un murmure lointain, un bruit confus qui se rapprochait insensiblement à chaque pas, et dont la cause ne pouvait être douteuse.
— Nos frères sont là, dit Masanielio.
•- Tu leur as donc assigné pour rendez-vous la rotonde de Dioclétien?
— Oui, mon père.
— Alors tournons à droite, dit le moine.
Une minute après, ils se trouvèrent dans une espèce de salle gigantesque, creusée dans le roc, et dont les parois, tapissées de stalactites étincelantes, rayonnaient à la clarté des torches comme des murs de diamant.
Là se trouvaient rassemblés les pécheurs et les lazaroni que Masanielio avait, le jour même, harangués sur le port.
A l'aspect du jeune homme, une clameur joyeuse s'éleva de toutes parts.
— C'est lui .
— C'est notre jeune chef!
— Vive Masanielio!
Ils furent à Tinstant même entourés, assaillis par ces hommes en guenilles, dont les pieds nus foulaient le sol humide des catacombes et dont les rudes visages, à demi couverts d'ombre et à demi éclairés par de fantasques lueurs, offraient une scène que le pinceau de Rembrandt seul aurait pu reproduire.
La salle immense où bruissait cette foule était de forme circulaire.
Une vieille tradition prétendait qu'au troisième siècle, l'empereur Dioclétien l'avait fait creuser dans les entrailles du Pausilippe, afin d'y construire son tom-
r.E PÊCHEUR DE NAPLES 68
beau. Mais dégoûté de Tempire et préférant cultiver les jardins de Salone, il porta ses cendres de l'autre côté de TAdriatique et ne laissa que son nom à la rotonde souterraine.
Au centre de la grotte était une énorme pierre, roulée en cet endroit on ne sait comment ni par quelle puissance.
Masaniello monta sur ce piédestal de granit.
Les pécheurs firent cercle à l'en tour. Un silence profond et solennel régna dans cette multitude. Tous les fronts se découvrirent.
— Camarades, étes-vous venus par différents chemins, comme je vous l'avais recommandé ce soir? dit Masaniello.
— Nous avons suivi tes ordres.
— Êtes'vous sûrs qu'il n'y ait aucun espion parmi nous ?
— Sois sans crainte, nous nous connaissons tous.
— Que ceux qui ont des armes s'approchent.
Dix hommes se présentèrent, les uns avec des piques, les autres avec des arquebuses ou des pertuisanes.
— Placez-vous à rentrée des catacombes; et, si l'on nous attaque, faites-vous tuer plutôt que de laisser forcer le passage.
Les dix hommes obéirent.
Alors le jeune chef, montrant le religieux qu'il venait de faire monter à sa droite :
— Amis, dit-il, voilà mon maître, voilà notre maître à tous!
— Oui ! oui l acclamèrent plusieurs voix.
— Nous le connaissons!
— C'est dom Francesco
— C'est l'ami du peuple!
66 MÂSANIELLO f
— Vive le moine bénédictin I
— Tantôt, reprit le jeune homnie, ce n'est pas moi que vous avez applaudi sur le port. Je n'étais que Técho du saint religieux à qui je dois le peu d'instruction que je possède. C'est lui qui vous parlait par ma bouche. Depuis les premiers jours de ma jeunesse, il m'a constamment soufflé au cœur des idées généreuses et m'a montré dans l'avenir le bonheur du peuple.
— Vive dom Franeesco 1 cria la foule.
Et tous ces hommes, lazaroni, paysans, matelots et pêcheurs s'empressèrent autour du moine pour baiser pèeusement le bas de sa robe et le bois de ses sandales.
— Il est vrai, mes frères, dit le vieillard d'une voix émue, que votre bonheur a été Tobjet de toutes mes espérances, le but de tous mes travaux. J'ai passé ma longue carrière à plaider votre cause et à défendre vos droits. Béni soit le Seigneur, puisqu'il m'a fait vivre assez longtemps pour assister à la délivrance et voir tomber vos chaînes I
Cîomme autrefois les Hébreux sur la terre d'Égj'pte, vous avez travaillé pour d'avides spoliateurs qui s'engraissaient de votre substance et buvaient vos larmes. Mais le regard de Dieu est descendu sur vous. Un autre Moïse se lève, fort, courageux, intrépide, prêt à secouer le joug de Pharaon, prêt à vous conduire à la terre promise de la liberté.
Le religieux, à ces dernières paroles, eut un accent tfînspiration prophétique.
Tout les conjurésy répondirent par des cris unanimes d'enthousiasme.
— Oh I oui, la liberté !
— Nous la voulons I
— Plus d'entraves !
LE PÉGHËUR DE NÂPLES 67
— Pius cPimpôts !
— Plus de souffrances !
— Liberté I liberté-!!
Masaniello fit un signe, et le silence se rétablit.
— Tu seras libre, peuple de Naples, je te le promets, je te le jure ! s'écria-t-il avec feu. Mais la lutte doit être sanglante, il y aura parmi nous des martyrs. Êtesvous prêts à vous battre jusqu'à la mort?
— Nous sommes prêts I
— Si je n'ai pas d'armes à vous donner, affronterezvous sans pâlir les troupes du vice-roi ?
— Oui ! oui 1
— Le canon de ses forteresses ?
— Nous l'affronterons.
— Les arquebuses de ses gardes ?
— Nous irons les prendre 1
— Pour vous frayer passage, écarterez-vous de vos poitrines nues les piques espagnoles et les mousquets d'Allemagae ?
— Oui, répondit encore la foule.
— Viendrez- vous avec moi briser les portes de la Yicaria et dicter au duc d'Areos les ordres du peuple victorieux?
— Nous irons!
— Bien, Irères. Maintenant, que chacun de vous s'approche et vienne prononcer le serment d'alliance sur l'évangile et sur la croix!
Deux hommes apportèrent le livre saint aux pieds du moine.
Ils l'ouvrirent, et l'on coucha par-Klessus un cr udfix de bronze.
Tour à tour chacun des conjurés vint mettre un ge-
68 MASANtELLO
nou en terre, étendit la main sur la croix, et répéta la formule du serment que le pécheur dictait:
c Eu présence du rédempteur des hommes et sur le » livre de la parole sainte, je jure de défendre jusqu'à » la mort les droits du peuple de Naples et d*obéir à > notre chef JMasanieilo. •
Quand ils eurent tous prêté serment, le pécheur s'écria :
— Frères, tirez vos poignards !
On obéit.
Les dagues cachées sous les haillons du lazarone ou sous le sarrau du matelot, s'agitèrent au-dessus de la foule et jetèrent, à la clarté des torches, mille reflets étincelants.
— Jusqu'ici, continua Masaniello, voilà nos seuls moyens d'attaque et de défense. Or, je le repète, frères, si nous n'en avons pas d'autres, ceux-là suffisent 1 Ils nous forceront à nous placer avec l'ennemi corps à corps, poitrine contre poitrine. Mais jurez-môi, s'il se trouvait un traître dans nos rangs* de les employer avant tout à lui percer le cœur.
— Nous le jurons!
— Maintenant, mon père, dit Masaniello en pliant le genou devant le bénédictin, demandez pour nous la protection du ciel, et bénissez nos armes !
A l'exemple de leur chef, tous les conjurés s'agenouillèrent.
Le moine étendit les bras sur cette multitude prosternée. Le reflet rougeâtre des torches dormait à sa flgure imposante quelque chose de surnaturel et de di« vin. Sa longue barbe descendait sur sa poitrine en flots de neige, et tous les feux de l'enthousiasme brillaient dans son œil noir.
— Va, s'écria-t-il, va combattre, ô mon peuple! ta cause est juste et sainte. Sois prodigue de ton sang, ménage celui de tes oppresseurs, et que le Dieu des armées te protège dans la lutte. Les efforts que tu te prépares à tenter pour ta délivrance, je les bénis avec tes armes, je les bénis au nom des cieux.
<— Merci, mon père, dit le chef.
Il se releva.
— Frères, ajouta-t-lL que chacun de vous aille prendre du repos. Dormez, comme chaque nuit, sur les dalles du port, sur les sables de la grève, au seuil des églises, sous le péristyle des palais, et que demain le pécheur de la Margellina vous trouve réunis devant sa hutte au lever du soleil. — A demain !
— A demain t répétèrent les conjurés.
On éteignit les torches. Quelques minutes après, toute cette foule était dispersée sous les avenues du Pausilippe, et les catacombes rentrèrent dans Fombre et le silence.