SUR LE VÉSUVE
Avant de quitter la rotonde de Dioclétien, le jeune pécheur écouta une dernière fois les exhortations et les conseils de dom Francesco. Puis il lui dit adieu et s'élança sur les traces des soldats qu'il venait de gagner à rinsurreclion.
Le moine s'enfonça de nouveau sous les voûtes sombres et reprit à pas lents le chemin du monastère.
— Dieu puissant, murmura-t-il, vous m'êtes témoin
7a MASANIFLLO
qu'il n*y a pas de haine dans looa cœurf Ces poignards que je viens de bénir ont été tirés pour une cause juste. Veillez sur Masaniello, que votre sagesse le guide, que votre force le soutienne. Ne permettez pas que la liberté suoeombe dans cette lutte de tout un peuple contre les ambitieux qui i'oat asservi !
Masaniello trouva quelques-uns des conjurés qui stationnaient à l'étroite ouverture des catacombes.
Gomme il était près de minuit et qu'il y avait une route assez longue du Pausilippe au Vésuve, le pêcheur pria ses hommes de lui procurer un cheval.
Ou s'empressa de le satisfaire.
— Mes amis, leur dit le jeune chef, une affaire importante m'appelle au Vésuve. A demain 1
Masaniello sauta sur sa monture, la lança au galop sur le revers du fossé qui s'ouvrait au-dessous des fortifications de Naples^ et gagna rapidement la rouie de Portici.
La lune resplendissait sur cette vieille terre de la Gampahie, que peuplent tant de souvenirs.
Masaniello avait à sa droite la mer calme et tranquille, d'où chaque baiser de la brise faisait jaillir une étincelle argentée; à sa gauche un long amphithéâtre de montagnes et devant lui le Vésuve, qui élevait majestueusement vers le ciel sa grande masse pyramidale, décimée par le feu.
Le géant, du reste, sommeillait depuis longtemps.
Aucun vieillard du pays n'avait conservé le souvenir de ses fureurs. Il ne sortait plus de fumée de sa gueule de Titan, qui semble menacer toujours l'Olympe des vieilles fictions païennes. La source de lave que ses flancs vomissaient semblait tarie; et l'homme, ce pygmée oublieux^ qu'aucun désastre ne peut instruire.
dont l'audace oublie le lendemain Texpérience funeste de la veille» escaladait de nouveau la croupe du monstre, dont un tressaillement pouvait le briser.
Portici élevait ses coquettes maisons de pouzzolane sur les cendres encore chaudes qui avaienl recouvert Herculanum et Pompeï.
Gomme au temps où Sylla écrivait ses CooimeQtaires, un vin délicieux mûrissait sur les dernières peates du Vésuve, et jusqu'au fond du cratère les jeunes filles venaient promener leurs amours sous des bois pleins d'ombrages et autour de lacs bleus. Là où il y avait eu jadis une couronne de feu, Naples voyait une couronne de fleurs et de verdure, et la voluptueuse Parthénope, Parthénope, la vierge folle du paganisme, Parthént^e la courtisane, souriait à son volcan.
Emporté par son cheval, dont il labourait les flancs de réperon et dont il avait saisi à deux mains la crinière flottante, Masaniello traversa Portici, courut longtemps sur une antique voie romaine, et arriva enfin à la misérable auberge où les voyageurs avaienl coutume de laisser leur monture.
De là, il commença à gravir le sentier à l'extrémité duquel il devait trouver Gorcelii.
Le pêcheur traversa les vignes luxuriantes qui suspendaient au-dessus de sa tête à chaque branche des ormeaux leurs feuilles jaunies et leurs fruits déjà mûrs. Il foula d'un pied rapide le vert tapis des prés que rafraîchissaient, çà et là, quelques sources d'eau murmurante, et franchit la région des laves.
Il avait atteint la dernière croupe de ta montagne, lorsque le cri d'une sentinelle l'arrêta.
Le pêcheur lui jeta son nom.
— Passez, lui dit la sentinelle. En suivant ce sillon
de soufre qui serpente à votre droite, vous atteindrez le bord du cratère. Notre capitaine vous attend.
Masaniello, après un quart d'heure de marche^ parvint au terme de son voyage.
Un horizon d'une magnificence indicible se déployait autour de lui.
Naples s'étendait à ses pieds.
Les flèches, les coupoles de cette reine du golfe élevaient leurs croix étoilées au-dessus des vapeurs légères sous lesquelles elle semblait dormir. Aux clartés vacillantes de la lune, Gapri, Ischia et Procida ressemblaient à des massifs de feuillage échoués au milieu des eaux et que la vague balance. Une flotte était à l'ancre dans le port. Cette forêt de mâts et de cordages que la réverbération de la mer perçait à jour, contrastait singulièrement avec les sombres perspectives du môle et du Ghàteau-Neuf. Isolée au milieu de ce panorama d'une blancheur éblouissante, la lumière jaune du phare avait quelque chose de mystérieux et de sinistre. Il semblait que cette clarté vint d'un monde inconnu.
Par delà le Vésuve, les montagnes de la Calabre ressemblaient à une vaste construction cyclopéenne dont le temps a rongé et festonné la cime.
Le cratère s'ouvrait devant Masaniello comme un immense amphithéâtre dont les rayons de la lune auraient coupé obliquement les innombrables gradins. Au fond, parmi des bouquets d'arbres ténébreux, le ciel se mirait dans une nappe d'eau.
Le jeune conspirateur oubliait le motif de son voyage en contemplant toutes ces merveilles de la nature que Dieu a jetées à la surface du globe avec une prodigalité si féconde.
Gorcelli n'apparaissait nulle part.
Masaniello aperçut enfin, à quelque distance, une lumière dans le creux d'un rocher. li s'approcha.
Quarante ou cinquante individus en haillons se tenaient debout contre les parois d'une grotte. Au milieu d'eux flamboyait une torche, qui parfois éclairait et parfois noyait dans l'ombre leurs mâles figures. A cette clarté mouvante, leurs traits s'articulaient et se modelaient avec une incroyable vigueur.
Un homme à longue chevelure, dont un ceinturon serrait autour de la taille le surtout de velours vert, tournait le dos à la troupe, vers laquelle néanmoins il se retournait fréquemment. Cet homme, armé d'un crayon, traçait avec une merveilleuse bravoure d'artiste des silhouettes sur un carton placé devant lui.
— Nous resdons pien longtemps sans remuer, monsir l'artiste, dit un Allemand d'une taille athlétique. Fous avre pientôt fini mon bortrait.
— Tais-toi, coquin, répondit le dessinateur, reste en place. Par saint Janvier 1 ne me fais pas manquer l'ivrogne que j'ai si longtemps rêvé.
Masaniello reconnut la voix de Salvator Rosa, son ami.
Il entra dans la grotte. Personne ne l'aperçut.
— Monsir l'artiste, reprit TAllemand, vieux lansque net qui s'était fait voleur après avoir été routier, fous ne bas manguer de peindre mon mousdache, gue les filles de Souabe avrent troufée vort cholie.
Salvator Rosa répondit à cette observation par un grand coup d'appui-main.
Le brigand tira son poignard.
— Veux-tu remettre ce morceau de fer au fourreau, drôle I s'écria Corcelli en se plaçant entre Salvator et son modèle.
71 ]iASA.lflfSil..k.«h
En ce moment MasanieHo vini frafper sur l'épaule du caiMtftine.
— Ahi Toici notre péefaânr dbe< la Maargellina, fU ce dernier. Levez-vous tous, canailles, et saluez ilsigmr MctMmeUo I
Ace nom Salvatos Rosase retouTBai vivement et vint serrer la main du pêcheur.
— Toi, ici ? lui dit-il.
— Oui J'ai à causer d'affaires importante» avec Côrcelli. Mais vous, cher Salvator, comment votre mauvaise étoile a-t-elle pu vous conduire en pareille société ?
— Je suis parti de Naples, il y a trois jours, pour aller étudier dans nos montagnes» et ces niais m'ont fait prisonnier.
— Soiscertain que tu ne sortiras d'ici qu'en payant ta rançon, interrompit le chef des brigands.
Salvator se prit à rire.
—Voici, mon pauvre Masanieîlo, reprit il, un des originaux les plus amusants que j'aie jamais rencontrés. Cet homme s'imagine qu'un peintre a de l'argent et peut se racheter. Quelle erreur I comhren ton illusion est grande, mon brave Corcelli!
— Ék)igno!is-ne«is un instanl, eC eaasons, ajouta Hasanieiloen atth>ant le capitaine hors de la caverne.
Us se promenèrent an bord du cratère.
— B^abord, et avant toute proposition, dit le pêcheur, je demande et j'exige que Salvator Rosa soit mis en liberté.
-• Ainsi, je l'aurai nourri gratis?
— N'a-t-il pas dessiné le portrait de tes hommes?
— B^le galerie de famiHel
— Salvator est mon ami.
— Mais il est avare comme tout, ton ami 1
LE PÊG HEtlR Mt^ HAPLES 75
— ' Au contraire, il est prodigue.
— Eh bien, qu'il me compte cent ducats ei qu'M B-'en aille.
— Cent daeatft, bon Die» f cette somme ne s'est ja« maistrouTée dans la poche tfun artiste, Goreeili.
—Voyons, cinquante.
— Capture des cardinaux, des ttbbéSj des moosignori et fais-te» capituler» à la bomie iieufe l — - mais des peintres ! tu plaisantes!
— C'est donc un piège que m^a tefidu Satvator Rosa?
— Pourquoi t'y es-tu laissé prendre? Écoute, et profite de mes paroles pour ta gouverne. Quand tu ifer ras un individu assis au miliea de la campagne, sous un parasol de voyage, dessinant un point de vue — tu retiendras le Banalement qœ je te donne f
— Oui.
— Sois eertain que ce parti^lier-là n'a pas unmaravédis dans son gousset.
— Pas nérae cinquante dueats, pas même vingt?
— il parait que tu roules sur l'or, CoieelM ? ajouta Masaniello. On voit bien que tu es voleur.
— Allons! tu emmèneras le prisooBtsr. Où il. n'y a rien...
— Le brigand perd ses droits. (Test juste. Nous voilà d'accord sur les préliminaires. Maintenant, combien as-tu d'hommes sur le Yésiuvet
— Deuxccats.
— Braves?
^ Comme des Mona. •
— Dévoués f
— Comme des chiens.
— IHurs à la fatigue?
76 MASANIBLLO
— Gomme des ânes»
— Et combien d'armes?
— J'ai fait transporter cette nuit, des Apennins ici, trois cents mousquets et cinq cents poignards.
— Tu mets tout cela à la disposition des révoltés ?
— Tout.
— A quelles conditions?
— Je ne demande rien, ou plutôt presque rien, cher Hasaniello.
— Mais encore ?
^ Deux petites heures de pillage.
— Que cela ?
— Pas davantage.
— J'ai résolu, moi, de faire passer par les armes tout individu qui, après la bataille, attentera aux personnes ou aux propriétés. Vois comme nous sommes d'accord.
— Mais pourquoi donc allez-vous faire une révolution, mes petits anges?
— Pour délivrer Naples et non pas la saccager.
— Et veux-tu me dire quel avantage je trouverai à ce que Naples soit délivrée ?
— Tu profiteras de la victoire.
— Comment en profîterai-je î
— Tu seras réhabilité.. •
— Ah ! ah ! réhabilité I Gorcelli, honnête homme ! Gorcelli, père de famille I Et puis ?
— Tu commanderas une partie de l'armée populaire avec le titre de mon lieutenant ?
— Je suis déjà capitaine, et tu veux que j'expose mon pourpoint à être troué par une balle pour devenir lieutenant.
— Enfin tes hommes recevront une haute paye.
— Combien par jour ?
— Deux ducats.
^ De qui les recevront-ils t
— De moi.
— Âh Ipiccolo mio, quelle bonne caution tu me donnes ! Où est le juif qui voudra m'escompter tes billets ? Il tette encore sa mère.
— Je payerai comptant.
— Avec quoi?
Masaniello montra au brigand les navires espagnols à l'ancre dans le golfe.
— Il y a là, reprit-il, un galion qui porte trois cent mille ducats» fruits des exactions et de la rapine.
— Trois cent mille ducats! s'écria Corcelli en caressant sa moustache. Et combien de canons pour les garder?
-^ Je n'en sais rien.
— Hum ! trois cent mille ducats; quelle jolie somme, bien ronde, bien limpide et facile à compter ! trois cent mille ducats!
— r/est aux Indiens du Mexique, c'est aux bourgeois de Flandre que cet or a été extorqué. Le peuple Ta gagné au prix de ses sueurs et de ses veilles, il soldera la victoire du peuple. Demain nous attaquerons la flotte de don Juan Fernandez.
— Tiens, tiens, tiens, mon bon Masaniello, nous commençons à nous entendre! Ce que je veux chercher dans les palais tu prétends le trouver sur un navire : qu'à cela ne tienne! Gomment nous y prendrons-nous pour aller fouiller à pleines mains dans le ventre de ce galion ?
— Mon plan d'attaque est arrêté.
— Communique-moi tes idées à ce sujet, caro mio;
78 MASàNICLLO
elles doivent être excellentes^ et je serais charmé de les mettre à exécution.
— D'autres se chargeront de ce «oin.
— Sournois! pensa Coreelli, tu es jaloux des vaisseaux du roi d'Ëspi^oe comme un amant de sa maitresse; mais que je meure capucin si je ne retire pas une large part de la cargaison. L'essentiel est d'avoir un rôle dans Témeute de demain.
— Quel poste nous assigneras*tu dans Naples^ Ma* saniello? reprit te eapiftaine.
— Tu occuperas la porte de la Marine.
— A merveille.
— Tu attendras que le tocsin sonne au CMivent des Franciscains.
—Après?
•— A ce signal^ tu feras irruption sur la place du marché. Tu nous trouveras aux prises avec les troupes du vice-roi.
— Alors ?,•.
— Par Notre-Dame del Carminé! l'ouvrage ne te manquera pas» Tu pourras choisir entre les reitres, les lansquenets^ les arquebusiers de Castilk, et la cavale leria del re. Tout ce que tu tueras sera bien tué.
— Sois tranquille, mes hommes courront d'instinct se jeter dans la bagarre. Mais je vais distribuer à tes lazaroni pour mille ducats au moins de mousquets et de poignards. Les vauriens ne s'empresseront guère de me les rendre.
— On te les payera.
— Toujours sur Targeut du galion ?
— Toujours.
— Ce pauvre petit galion l
— N'oublie pas d'exécuter ponctuellement mes or-
LB PÊGHE<UA DE NÂPLBS 7»
dres. Tu retonraeras sur le port après la bataille, et tu m'y attendras.
«- J'obéirai; ne f iaquiète pas^ carissimo^ Cependant.».
— Quoi î
— Si Texpédition qui attaquera la flotte est repoussée, me sera-t-il permis d'intervenir ?
— Gorceiliy Corcelli I répliqua Masaniello, je crains que la pensée de ce galion ne te perde.
— Bah t fit le voleur en riant. Mais vcr^ Taurore qui se lève. Il est temps que tu partes. Je vais faire l'appel de ma troupe, et dans un quart d'heure je te suivrai.
En effet, le jour s'allumait à Torient. Les étoiles avaient pâli ; une zone de lumière incandescente montait peu à peu à l'horizon^ envahissait le ciel et jetait partout, sur la mer et sur la montagne, des reflets de pourpre et tl or.
A ses pieds, au fond du cratère, Masaniello put voir des lacs ceints d'une fraîche pelouse et de massifs d'yeuses et d'églantiers.
Il retourna à la grotte où l'ariiste, son ami, dessinait toujours à la lueur de sa torche, pendant que l'aurore jetait partout les trésors de ses lueurs roses et veloutées.
Salvator ressemblait quelque peu en ce moment à rOrphée antique, lorsqu'au «on de sa lyre il attirait les lions et les tigres à ses pieds. Il avait dompté les sauvages natures qui l'entouraient.
Les brigands se pressèrent autour de lui, dès qu'il eut achevé son travail.
On se passa de main en main ses esquisses, et chacun les regardait avec une naïve admiration.
— Vois ce grand Conrad (Conrad était le nom de l'ivrogne qui avait voulu répondre par un coup de poignard au coup d'appui-main que Salvator Rosa lui avait appliqué sur la tète), comme c'est bien son œil stupide et sa face avinée!
— Mon mousdache il être une superbe mousdache ? fit observer Conrad.
— Je te peindrai à table dans un cabaret, vaurien, interrompit Salvator. Tu auras ton épée sur les genoux et tu videras un pot de bière. Cela te convient-il?
— la» ia, mein herrl cela me confient peaucoup. KLrschenwasser I che fiterai un bot de pière, mais de la ponne, ententez-fous ?
— Et moi, comment allez -vous me représenter, monsieur le peintre ? dit un autre voleur, dont le visage fiétri portait encore des traces d*une mâle beauté.
— Je t'habillerai en reître et je te jetterai sur un cheval blanc dans une mêlée furieuse. Tu donneras un grand coup de pointe dans la poitrine à ton ami le Calabrais, qui fera une horrible grimace. Vous formerez un groupe admirable au milieu de mon ta- Dleau.
— Salvator, nous partons, dit le jeune pécheur en entrant dans la grotle.
— Tu as donc fait entendre raison à ce mécréant? demanda l'artiste en montrant Corcelli.
— Va, gueux de peintre, repartit le brigand, retourne Naples et débarrasse-nous de cet attirail de papiers,
le crayons et de couleurs qui distrait mes hommes et es empêche de faire leur service. Drôles I continua Gor- ^lli en s'adressant à sa troupe, regardez bien le prionnier, et tâchez de le reconnaître.
Les yeux des brigands se tournèrent vers Salvator.
— Celui d'entre VOUS qui me le ramènera jamais recevra cent coups de bâton. Ainsi prenez garde !
— Mon épée! fit Salvator Rosa.
— Rendez-la lui, sangue di Cristo t et qu'il s'en aille, répliqua Gorcelli impatienté.
Le peintre ceignit sa rapière, jeta ses cartons et sa boîte à couleurs sur ses épaules, prit son bâton ferré et suivit Masaniello.
Ils commencèrent à descendre le Vésuve.
L'aurore dorait les montagnes voisines. La mer, glauque à l'occident, reflétait les nuages qui mêlaient à l'azur des flots une fine poussière de rubis, de topazes et d'émeraudes mélangés. Des vapeurs grises, légèrement teintées de rose à leur surface, reposaient encore sur la plaine, et les pins d^Italie, suspendus au flanc des coteaux, formaient autour d'elle une vaste ceinture. Les oiseaux se réveillaient sous le feuillage, et des milliers d'insectes faisaient reluire dans l'espace leurs ailes diaprées.
— Vous ne m'avez pas demandé, Salvator, dit le pêcheur à son compagnon, pourquoi je suis venu ce malin au Vésuve...
— Tu y es venu fort à propos pour moi, du reste, interrompit l'artiste.
— Je vais vous le dire, reprit Masaniello. Vous êtes absent depuis trois jours. Eh bien! depuis trois jours il s'est passé en ville des choses surprenantes.
— Qu'est-il donc arrivé?
— Depuis longtemps, la tyrannie espagnole avait lassé la patience du peuple napolitain. Nos libertés nous avaient été ravies; les impôts nous accablaient. Une émeute a éclaté hier sur la place du Marché.
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^ Et le duc d'Arcos Fa réprimée avec cette brutalité dont il a donné taatde preuves?
— J'étais à la tète du peuple, Salvator. Le duc a parlementé uvec nous* H noua a attirés ven le palais; mais à peine y étions-nous arrivés, que les portes se sont ouvertes et que la cavalerie eu vice-roi nous a chargés. Quatre ou cinq personnes ont péri.
— Ensuite ?
— J'ai parcouru la ville. De la Margellina à Loreto, du fort Saint-Ëlme à la mer, j'ai ameuté les pécheurs, les artisans et les lazaroni. Cette nuit, les révoUés se sont réunis dans les catacombes. Un saint préire a héoi nos poignards. Nous livrerons bataille avant Crois heures aux soldats espagnols.
— Bravo I bravo ! s'écria le peintre. Par saint Janvier i je suis des vôtres ! U ne sera pas dit que l'épée de Salvator Rosa dorme dans son fourreau de cuir» pendant qu'on se battra à Naples au cri de liberté! Mais cela ne m'explique en aucune sorte le motif de ton voyage au Vésuve?
— Vous ne le devinez pas ?
-Non.
— CorcelU s'est fait notre aUié» Sa troupe combattra dans les rangs du peuple, et il nous offre cinq cents poignards avec trois cents mousquets.
— Tu as raison d'accepter, corpo $aMoi tous les moyens sont bons pour combattre et renverser la ty» rannie. Liberté, liberté sainte! s'écria l'artiste, seraitil vrai que tu féconderas encore cette vieille terre napolitaine, que tant de révolutions ont déchirée? IfasanieUo, vois ce paysage d'une incomparable magni» ûcence, qui se déploie devant nous, ces flots étinoolants, ces lies couronnées de pampres, cette granée
LE PÊCHEUB DS HAPLES 8^
cité assise comme une reine au bord de son golfe, ces montagnes qui tracent à l'horizon des lignes si harmonieuses ; contemple tout oela, et dis-moi si Dieu a fait rhomme pour être esclave, pour pencher son front vers la terre comme un animal alnruti, pour nourrir d& son labeur quelques gentilshommes portant capes de velours et fraises de dentelles ? Naples cependant est asservie depuis des sièdes; c'est une proie que TEafope dévore, une oourtisaiie que les rois se disputent? Masaniello, tirons enfin le glaive; mourons Hbres 1 Ta commanderas les péciieiirs pendant la bataille; moi^ jeconduirai les lazaroni.
Le spectacle que les deux voyageurs avaient sous le» yeux était pour k discours de Salvator Rosa un commentaire des plus éloquents. Le soleil s'était levé; il lançait du haut des noctagnes de ia Calabre ses mille gerbes lumineuses qui sillonnaient ia mer, bronzaient leâanc^les coUmes, inondaient la plaine de rayons si^endides et tiraient de chaque maison de Naples d'éblouissantes réverbéra tioas.
Musanielio et son ami descendirent silencieusement les defnii^r^ rampes du Vésu^.
Tons deux étaient émus; car l'homme du peup'e comprend aussi bien que l'artiste oes magnificenoes de la nature, que IMeu créa pour captiver notre ème^ renueblir et l'élever jusqu'à lui. fls arrivèrent à Tauberge où le jeune pécheur avait laissé son cheval.
Le temps pressait; les •oonjvrés attendaient leur chéT et s'agitaient déjà, tumultueux, impatients, devant ta hutte de la Margellnia.
Salvator se mit en croupe derrière Masaniello.
Piqué an flanc, le cheval hemit de douleur, partît ventre à terre et dévora l'espace.