RÉVÉLATION
Cependant la fille du duc d'Arcos; revenue de son évanouissement, et ne voyant plus Masaniello dans la cabanoi comprit que le jeune homme s'était décidé à rompre sans retour.
Isabelle avait pleuré aux genoux du pêcheur, elle lui avait fait Taveu de sa tendresse, et cette âme inexorable ne s'était pas laissé fléchir.
L'orgueil de la noble fille d'Espagne domina tout à coup son désespoir.
Elle se redressa fièrement, imposa silence du geste aux paroles de consolation que Jeanne essayait de lui faire entendre, et reprit le chemin de Na pies, au grand contentement de dame Pédrille^ que la scène dont elle venait d'être témoin avait fort scandalisée.
— Voyez-vous, dit-elle, mon enfant, on a wujours tort, à votre âge, de ne pas croire les personnes d'expérience. J'ai cinquante ans, j'ai vu bien des choses, et si vous m'aviez écoutée tantôt,rien de tout cela n'aurait eu lieu. Enfin le mal n'est pas sans remède. Dieu merci, vous devez être édifiée sur le compte de ce Thomas Aniello. — Thomas!... le joli nom, par ma foi! — on a bien fait de lui en escamoter la moitié. Vraiment, il me semble que je viens de faire un mauvais rêve. Vous, Isabelle, vous, ma chère enfant, songer à un pêcheur du golfe! Fi donc! est-ce que ces gens-là comprennent 'amour? Ils ne savent même pas où est la place du cœur. Ah! ma fille, ma fille! quelle leçon pour vous, et
que dirait le duc d'Arcos, s'il pouvait se douter que sa noble héritière a fait des aveux semblables à un homme du peuple^ à un fauteur d*émeates, à un manant qui ctrennera, demain ou après-demain, la potence neuve de la place du Marché! — Oui, ma pauvre enfant! et ce sera justice. Que Masaniello et ceux qui lui ressemblent soient pendus haut et court le plus tôt possible, voilà ce que je demande au Seigneur dans Tintérét du vice-roi et dans le nôtre. Ainsi soitil, amen.
Gela dit, la duègne se signa sur le front et sur la poitrine avec une dévotion tout à fait exemplaire.
Du reste, elle aurait pu continuer longtemps ce curieux discours, sans craindre d'être interrompue par Isabelle.
La jeune fille ne Técoutait pas. Elle était en proie à un douloureux combat intérieur. Si l'orgueil avait un instant triomphé, Tamour commençait à reprendre le dessus et les conceptions les moins réalisables, les projets les plus impossibles, roulaient dans son imagination en délire. Elle voulait se jeter en rentrant aux pieds du duc d'Arcos, lui avouer sa faiblesse et le supplier d'y avoir égard, s'il ne voulait pas voir mourir son unique enfant. Ou bien elle songeait encore à aller trouver le lendemain, sur son escadre, don Juan Fernandez, pour faire appel à sa délicatesse, à son honneur, et le décider à renoncer de lui-même à l'alliance projetée.
Mais elle abandonna ces plans tour à tour, et la pensée de revoir une dernière fois Masaniello fut celle qui garda dans son esprit le plus d'empire.
Dame Pédriile poursuivait impunément ses réflexions et lâchait la bride à ses discours^ persuadée, par le silence de sa jeune maîtresse^ qu'ils produisaient sur elle une impression profonde.
H KÀSANIBLLO
Les mes de Naples étaient désefies.
Tout le i^euple, qpi d'oréinaire les remplissait eofiore à ce moment du jour, avait pris le chemin des ^tacombes.
Isabelle et sa nourrice atteignirent la poterne par laquelle, trois «ou quatre heures auparavant, elles s'étalent échappées de la Vicaria.
Toi^jours appuyé sur sa hallebarde, le vieux soldat espagnol n'avait pas bougé de place.
— Bien 1 fit la duègne ; c'est du dévouement, Huesca.
Puis, baissant la voix et s'approcha&t de Itti dans l'ombre, elle reprit :
— Je vous en serai reconnaissante, mais chutl «— Tous m'avez compromÂse tantôt. Ne recommencez phis vos folies. Un amoureux de dix-hait ans serait plus sage que vous.
<2uelques minutes après, la fiUe du vice-roi rentra daas l'appartement somptueux dont Inès, la jeune Castillane, avait reçu mission de défendre rentrée.
*— Âh! bon Dieul d'où venez-vous à une pardlle heure, sénora? dit Inès.
— Siieoce! fit dame Pédrilieen la repoussant. Point de questions, ma chère.
Puis s'approchant d'Isabelle, qui venait de tomber dans un (auteuil en exhalant un soupir :
— Je vous félicite, mon enfant, de l'attention que yousavez prêtée pendant la rdste à mes disoeura. La sagesse vous a parié par ma bouche, et ce ^i vient d'avoir iieu vous donne, je le vois, uae haute idée de mon expérience. Suivez mes conseils, ma fille, suivez* les jusqu'au bout ! La première chose à faire est d'aller trouver le vice-roi. Son habitude «est de veiller fort tard.
0uvrez*vou8 à lui, ûéaosiGez les projets de ce ayséfable pêcheur^ afin que de promptes mesures puissent être prises et qu'il soit arrêté au pios vite avec tous les bandits de sa trempe.
— Qu'oses-tu dire, malhewreuse? cria la jeune fille, qui se leva rouge d'indigaation.
~ Je dis, balbutia la duègno, étonnée de la manière dont on accueillait alors ses conseils, je dis ce que je vous ai répété pendant tout le chemin, ma chère enfant. Ce Thomas Aniello et ses complices doivent être pendus sans retard pour la plus grande tranquillité de votre père et pour la vôtre.
^ Indigne créature! s'écria dans une explosion de colère, Isabelle hors d'elle-même*
— Mais, répondit dame Pédrille suffoquée, pouvaisje prévoir que vous aviez changé d'avis? Votre silence était une approbation manifeste, et je ne comprends pas...
— Va-t'en! va-t'en! dit Isabelle avec fougue, et ne te représente plus devant moi.
La duègne sortit, la tête basse, cherchant à s'expliquer le motif de sa disgrâce, et ne se doutant pas que, dans le trajet de la huite du pécheur au château du vice-roi, ses divagatùins avaient été complètement perdues.
Restée seule avec la j^ne Castillane, Isabelle fondit en pleurs et raconta ce qui s'était passé à la hutte.
Ce n'était pas la preffliàre Ibis qu'Inès recevait ses confidences, et les avis de la sémillante soubrette étaient loin de se distingiier par la sagesse et la prudence qui régnaient, sinon dans les a(^esdela duègne, du moins dans ses paroles.
Elle approuva le projet que sa maîtresse avait conçu de revoir une dernière fois Masanielio.
— Couchez-vous, senora, dit-elle; dormez jusqu'au jour, et je me charge de vous réveiller. Nous retournerons ensemble sur la Margellina.
Inès tint parole.
Les premiers rayons du soleil, en venant étendre sur les eaux du golfe une nappe étincelante de pourpre et d*or, trouvèrent les deux jeunes filles qui arpentaient la grève d'un pied léger et se dirigeaient vers la demeure de Masanielio.
Mais quelle ne fut pas leur surprise^ lorsqu'elles aperçurent une foule immense, amassée par groupes aux environs mêmes de la butte. C'était le rassemblement de lazaroni, de pêcheurs et de matelots qui, la veille, avaient prêté serment dans les catacombes.
Exacts à se trouver au rendez-vous assigné par Masanielio, ils attendaient le jeune chef avec impatience.
Ceux qui étaient dans le secret de son excursion au Vésuve commençaient à craindre que le brigand ne lui eût tendu un piège, et faisaient partager cette inquiétude au reste des conjurés.
Inès et Isabelle traversèrent frémissantes ces groupes, où elles ne voyaient que des hommes en haillons^ à la tournure suspecte, au visage sombre.
La fille du vice-roi ne devinait que trop la cause de cette réunion tumultueuse.
C'était la révolte qui s'organisait.
Mais le moyen de croire qu'une troupe sans armes pût lutter contre les bataillons puissants que le duc d'Arcos entretenait à Naples ? Isabelle n'eut pas un seul instant l'idée que son père courût un péril. Elle
plaignait ces hommes qui allaient se perdre. Hélas! réussira-t-elle à empêcher celui qu'elle aime de se perdre avec eux? Sera-t-ii toujours inflexible? Ne ccdera-t-il pas, enfin, à ses prières et à ses larmes ?
Elle entra dans la hutte. Jeanne y était seule avec Piétro.
Le contrebandier surmontait la douleur que lui causait encore sa blessure. Il voulait^ non pas combattre, puisqu'il avait promis à Masaniello de ne pas exposer ses jours, mais du moins se rendre utile dans la mesure de ses forces et en dehors du danger.
Isabelle courut à la sœur du jeune chef.
Elle Tembrassa, lui demanda pardon de la manière dont elle Tavait quittée la veille; puis, l'interrogeant d'un œil inquiet :
— Où est-il, Jeanne? murmura-t-elle avec un frémissement dans la voix.
Avant que la fiancée de Piétro pût répondre, une vive et joyeuse clameur s'éleva des groupes qui stationnaient devant la cabane.
On cria de toutes parts :
— > Masaniello! Masaniello!
C'était, en effet, le pécheur qui revenait du Vésuve avec Tartiste.
— Oh! ma bonne sœur, dit Isabelle, va lui dire que je le supplie de m'entendre une dernière fois.
Jeanne se rendit à cette prière.
Mais lorsqu'elle aborda le jeune homme au milieu des conjurés et lui glissa quelques mots à voix basse, il tressaillit et fit un geste de dénégation violente.
Du seuil de la hutte, la fille du vice-roi remarqua ce geste. Un frisson lui passa dans le cœur.
^ Ami, dit à Salvator Masaniello très-ému« ie vous
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prie d'aceooapgQer Jeanne; elle ira vous ccmduire auprès d'une jeune ôlie dont les larmes oat déjà failli él^raBler ma résolution. Elle est Espagnole, ie refuse de lui parier, ^e refuse delà voir ! Faites-lui compr^idre (|u'£Q ce momoit je &e puis ni ne dois fléchir.
L'artiste se dirigea vers la hutte, et Masaniello, fiecouant la tête pour en chasser une pensée importune, fift signe à la foule de se réunir en cercle aiutoiir de hii.
— Tout est prêt, cria-t-il^ ei nous avons des armes!
— Où soat^ies?
— A la porte de la Karine, au milieu de trois voi«* tures de paille, conduites par des hommes de Gorcelli déguisés en villageois.
— Bravo! crièrent les conjurés,
— Maintenant, dit le chef, voici mes derniers (M'dres. La foule se tui et prêta l'oreille.
^ Partagez- vous en deux troupes. La première restera sans armes sous mon commandement; la seconde se dirigera vers la porte de la Marine, où oa lui dis« tribuera des pertuisanes, des es{>ingDles et des mousquets. Que ces préparatifs d'attaque restent cachés autant que possible. Ne donnez pas réveil, ne jetez pas un cri, attendez le sôgnali Vous entrerez en ville au moment où le bourdon de la cathédrale sonnera le tocsin.
— Tu seras obéi I cria la foule.
— Je nomme chef de cette troupe âalvator Bosa, le premier de Naples par le génie, le grand peintre que vous connaissez tous. Il est des noires.
— Bravo!
— Vive notre chef!
— Vive Salvator Rosa !
Toutes ces acdamations montèrent au ciel et furent portées au loin sur les vents du golle.
LS PÊCaBUB DS HAPLES M
£q ce nKHDeat Tartisle r^oignit M asaniello.
-" Frère, lui dit-il de manière à n'être enie&dii qpie de lui seul, où as*tu connu cette jeune fille près de laquelle je viens d'accosipUr U misfiioa.
— Ici même, sur cette grève, où elle m'est apparue pour la pjremlère îqïs, dit Jtfasaniello, qui étendit la main vers le point du rivage où se trouvait amarrée la chaloupe.
— £t sa famille, tu ne la connais pas ?
— Non.
«- Jaofôis die ne t'a parlé de soo père?
— Son père est un capitaine des troupes espagnoles
— Mensonge!
— Que dites. vous?
— Je dis qu'elle t'a fail un mensonge. Elle se noDune Isabelle d'Arcos; son père est le vice-roi de Naples.
Masaniello bondii comme un tigre blessé.
— Le vice-roi de Naples ! cria-t-il,
— J'en suis sûr, dii le peintre. Elle ne m'a pas reconnu, bien que j'aie plus d'une Cois travaillé aux fresques de la Vicaria; mais pour moi, je la reconnais parfaitement. Prends garde, Masaniello, prends garde! Isabelle d'Arcos se faisant aimer de td, Isabelle d'Arcos s'échappant du palais pour venir incognito visiter la hutte du pêcheur, — voilà qui doit cacher un piège, une infamie peut-être. Prends garde !
— Mon Dieu! mon Dieu! dit Masaniello, ma tête se brise!... Elle, la fille du despote, chez moi ?.,. Je comprends tout, maifilenantl me rendre lâche et paijure, c'était son ftA& t
«^ Frère, du calme.
— Oui, j'en aurai, dit le pêcheur.
•— Je crois, ajouta Salvator^ qu'il est de ton devoir
92 MASANIBLLO
d'aller lui parler toi-même. S'il y a trahison, qu'elle soit retenue en otage. Point de merci 1 point de fai-
— Je m'arracherai plutôt le cœur, dit Maeaniello.
Il pressa la main de l'artiste et s'approcha des con* jurés.
Ceux-ci venaient de se partager en deux troupes, ainsi que leur chef l'avait prescrit. Salvator Rosa se mit à la tête de la première et se dirigea vers l'endroit où devait s'opérer la distribution des armes. Quant au frère de Jeanne, il se choisît un lieutenant et lui commanda d'aller l'attendre avec la seconde troupe sur le chemin de Portici.
Masaniello courut ensuite à sa cabane.
Il y entra l'œil en feu, la poitrine haletante, et congédia d'un geste rapide Jeanne, Inès et le contrebandier.
Seul avec la fille du vice-roi, il se croisa les bras et jeta sur elle un regard sombre.
La malheureuse enfant, avertie par le peintre que Masaniello ne voulait ni lui parler ni la voir, avait été sur le point d'aller le chercher au milieu de cette troupe sinistre à laquelle il donnait des ordres. Mais elle n'en eut pas le courage, et les clameurs violentes qu'elle entendit la glacèrent d'effroi.
Dans son trouble, Isabelle n'avait effectivement pas reconnu Salvator Rosa.
Masaniello lui cria d'une voix furibonde :
— Isabelle d'Arcos, que viens-tu faire ici ?
, La foudre éclatant sur la tête de la pauvre fille, n'aurait pas eu d'effet plus terrible.
Chancelante, éperdue, elle s'appuya contre un
meuble pour ne pas tomber à la renverse et murmura d'une voix éteinte :
— Grâce 1 Masaniello, grâce!... Qui a pu vous instruire d'un secret que vous deviez ignorer encore?
— Ah! vous avouez donc? Vous ne cherchez plus à me tromper de nouveau? Tant mieux! Texplication sera plus courte; je n'ai pas de temps à perdre. Ainsi plus de subterfuges^ plus de détours! Isabelle d'Arcos, fille du vice-roi de Naples, du tyran de ma patrie, je te somme de nouveau de me dire ce que tu viens faire chez Thomme du peuple qui déteste le plus ton père.
— Masaniello, ne me parlez pas ainsi, vous me faites mourir de terreur. Hélas ! je voulais essayer une dernière fois de vous sauver!
— Gela n'est pas! Quel intérêt peux-tu prendre à mes jours ?
— Il le demande, ô mon Dieu!
Ces derniers mots avaient un accent de désespoir si vrai, de douleur si réelle, que Masaniello en tressaillit jusqu'au fond de l'âme et sentit tomber sa colère.
— Oh ! murmura-t-il, espérez-vous m'abuser encore? Votre conduite à mon égard est sans excuse. Il est impossible que vous ayez jamais aimé le pauvre pécheur de la Margellina, vous, fille de celui qui représente à Naples le roi d'Espagne, vous, presque reine !
Isabelle reprit courage et fit un pas vers lui.
— Masaniello, me crois-tu donc une femme vulgaire ? Que m'importent ta condition misérable et tes haillons d'homme du peuple, si ton âme est grande et noble, si j'ai trouvé chez toi des sentiments dignes et une élévation de cœur que je n'ai jamais rencontrés dans ceux qui m'entourent ?
94 ICASANIKLLO
— Non t non ! s'écria le jeuiie hoinaie. (Tesl en Ta» que vous essayez de flatter mon orgueit et de me don-* ner le change. Yeus êtes Tenue troobier ma Tie par désœuvrementy par curiosité, sachant que je ne pou- Tais jamais être h vous. Vais que din-je ? Piûl au ciel que TOUS n'àyea pas eif dlntention plus coupable.
— • Expliquez-Tous, Masaniello^ dît la jeune fille suppliante.
— Je prévois ce que vous Invoquerez pour votre justification, senora. Mais si le sentiment de Tamour filial vous lave à vos propres yewx ; si, dans le but de prémunir le vice-roi contre les dangers qui le menacent, vous êtes descendue jusqu'à l9 feinte, du moins pouviez-vons épargner mon cœur et ne pas faire mentir le vôtre pour mieux attirer ma confiance.
Isabelle avait écouté, pèle et l'oeil ardent.
— Cette idée ne vient pas de toi, Masaniellot Gonfesse«le, parle! dis qu*elle fa été suggérée par une personne étrangère, par une personne qui n'a pu juger de nos relations et qui me calomnie sans me connaître.
La votx de la jeune fille était vibrante^ son sein battait avec force.
— n est vrai, balbutia tfasamellov
— Quelle est cette personne ?
-T CeRe qui vous a parlé tout à l'heure, en mou nom et qui vous a reconnue.
La fille du vice-roî posa la main sur son cœur et poussa un soupir, comme si elle venail d'être dégagée d'un poids énorme.
— Ah r dit-elfe, je f aurais méprisé, si tu avais; fa trouver en to» cet ignoble soup^n t Dieu soit loué, je puis t'estimer encore. Écoute, Masantelio, c'est mon
LE PÊGHIIB DX KÂPLBS OS
firae tout entière que je rais Couvrir. Je conçois que la révélation de mon rang et de ma naissance ait bouleversé ton esprit, et que tu n'aies pu te rendre compte de ma conduite. Mais un mot suffira pour t'éclairer. Ne pouvant descenidre jusqu'à toi, j'avais formé le projet de t'élever assez haut pour que je pusse un jour te présenter à mon père et lui dire : Voilà Thomme que j'aime I
— Isabelle t. .. Oh! taisez-vous! s'écria le pécheur avec angoisse.
— Non, répofidi^elie. Il faut que je me jvstîfte, puisque tu m'accuses. C'était donc là mon rêve. Tu as en toi tout ce qui est nécessaire pour monter rapidement à une fortune brillante. Hier, tu me parlais d'honneur, tu me disais que tu ne voulais pas trahir la cause du peuple. Est-ce donc la trahir que d'approcher de celui que tu blâmes et de gagner par le raisonnement ce qu'une révolte insensée te fera perdre sans retour? Le vice-roi céderait à la persaasion : il châtiera la violence. Oh ! je t'en conjure^ ne me donné pas la éonleur de te voir traiter en criminel, toi dont la vie pounrait être si radieuse, toi pour qui j'avais caressé tant d'espérances...
— Espérances folles et impossibles ! dit BlasanieUo, séduit un instant par le mirage d'ambition qulsabeilo avait fait passer sous ses yeux; mais recouvrant tout à coup son énergie de conspirateur, et s'appuyant du soirvenir ùa religieux bénédidiin pour triompher de cette dernière lutte.
— Ainsi tu persistes dans tes projets de révise?
— J'y persiste.
— - Tu renonces à notre anour?
— Senora, don Juan Fernandez a jeté hier Pancre
9(y MASANIELLO
dans le golfe avec son escadre. Il vient d'Espagne pour épouser la fille du vice-roi.
— Mais je le hais, cet homme, je ne serai jamais à lui!
Le pécheur eut un instant de joie suprême et son front s'illumina d'orgueil !
— Quoi t senora, vous refuseriez cette alliance?
— Oui, murmura-t-elie au milieu de ses sanglots, je la refuserai, car c'est toi^ Masaniello, toi seul que j'aime. Oh 1 laisse-toi fléchir ! Celui qui brise le cœur d'une femme et qui rejette loin de lui ce trésor de dévouement et de tendresse ne sera jamais heureux.
— C'est possible. Mais celui qui trahit la cause du peuple sera maudit sur la terre et dans le ciel.
— La cause du peuple? Je t'ai proposé de la servir d'une manière plus sûre.
— Illusion! mensonge ! En supposant que je puisse monter où m'ont placé vos rêves, je me laisserais séduire comme les autres par la fortune, et je deviendrais méchant et perfide. Je reste Masaniello le pécheur et je vais combattre.
'— Mon Dieu ! mais tu cours au dernier supplice...
— Qu'importe ? Lorsque les tyrans sont vainqueurs, l'échafaud devient pour les vaincus le trône du martyre.
— Masaniello ! Masaniello t tout est donc fini entre nous?
— Oui, senora. La fille du vice-roi de Naples et le pécheur de la grève doivent oublier leurs beaux jours. Mon cœur en saignera longtemps. Je déchire avec regret cette page de ma vie. Mais le peuple qui souffre attend de moi sa délivrance. — Adieu 1 Je ne vous connais plus !
LB Pâ€HBUR DB NAPLES 97