LB TOCSIN
Pîétro accompagDa quelques instants le jeune che de la révolte du côté de la route où l'attendaient les conjurés.
— Eh bien ! lui dit Masaniello, puisque tu veux à toute force té rendre utile, j'accepte tes offres. Tu vas fermer ta hutte et la mienne, prendre ta fiancée avec toi et la conduire à l'abbaye de Sainte-Glaire, que je fourni de poisson depuis deux ans, et dont Tabbesse ne refusera pas d'accueillir ma sœur. Si nous étions vaincus, Jeanne serait exposée à la haine de nos bourreaux, et,la sachant dans cette sainte retraite, je n'aurai plus d'inquiétude sur son sort.
— Tu seras obéi, dit Piétro. Ensuite?
— Une fois Jeanne en sûreté, tu te dirigeras vers la porte de la Marine. Là, sans affectation et de l'air le plus innocent que tu pourras prendre, tu surveilleras Gorcelli et sa troupe. Je me déûe de cet homme. Ou je me trompe fort, ou sous les services qu'il nous rend il y a quelque projet fatal que je ne devine pas et auquel il faut dès à présent mettre obstacle. Pour éventer ce projet, je me fie à ton adresso, Piétro.
— Sois tranquille, frère, dit le contrebandier.
Ils se pressèrent la main. Piétro retourna vers la hutte et le chef rejoignit ses hommes sur le chemin de Portici à Naples.
A deux heures de là, une scène curieuse se passait dans l'intérieur de la ville^ sur la place du Marché, de-
^8 MASAIIIELLO
vant ce même bureau de la douane^ qui n'était plus qu*ua monceau de décombres.
Lei commis, chassés la veille par le peuple, vinrent ^e bon matin reprendre leurs fonctions, escortés d'une compagnie de lansquenets, qui avaient reçu la mission spéciale de les protéger et de les défendre.
Ces lansquenets étaient de gros Allemands lourds, épais, ventrus, aux jambes avinées, à ki trogne rubiconde et à la moustache indescriptible. Leur premiet soin fut de dresser des tentes sous lesquelles ils s'attablèrent pour fumer, jouer et boire, laissant les employés des gabelles s'installer au milieu des ruines et chercher la trace de leurs registres disparus.
Au bout d'une heure, les commis étaient organisés tant bien que mal, et prêts à percevoir la taxe; mais une seule chose les empêchait de le faire, c'était l'ab*sence des paysans et des marchands de fruits et de légumes qui arrivaient ordinairement beaucoup plus tôt des bourgades environnantes ^
Le receveur du fisc interrogea vainement de Tœil le fond des rues voisines; pas une àme ne se montra»
Fatigués d'attendre, les bourgeois de Naples, venus
* A Naples, le fruit est si abondant et si délicieux, que le peuple en fait presque ezclusiyement sa nourriture. On avait jusque-là supporté patiemment les autres impôts, même celui sur lea farines f car eela retombait également sur les bourgeois et sur cette grande quantité de noblesse qui demeurait à Naples. Mais Timpôt sur les fruits tombait sur le peuple seul. Sa pauvreté ne lui permettait plus d^acheter ses aliments habituels. Réduit au désespoir, il n'était rien qu'il ne se proposât de tenter pour forcer le duc d*Arco8 à retirer Tédlt.
(Histoire de la Uèwlmiiùn de Naplei.)
LE PÊCHSUA DE liAPLBS Oi*
sur la place pour faire leurs acquiâitions, rentrèrent dans leurs Logis.
Quant aux revendeuses et aux femmes du port, Tœil menaçant et le poing sur Irhanche, elles s'approchèrent des bureaux incendiés et se mirent à apostropher les commis, en les accusant du retard des paysans.
— Voyez les beaux mufles] 4isaient-dles; ce sont eux qui épouvantent les vendeurs.
— Ils ont brutalisé hier cette pauvre fille de la Margellina. Personne ne voudra plus apporter de fruits au marché.
— • Lui prendre sa marchandise^ quelle horreur 1
— Oh ! les coquins !
— N'ont-ils pas des mines d'escrocs?
— Si nous attachions le receveur à la potence^ neuve?
— Ce serait dommage...
— Pour le receveur ?
— Non» pour la potence.
— Qu'importe ? pendons-le toujours.
Effrayé de ces propos, un commis se détacha pour avertir le caporal des lansquenets.
L'Allemand vint à pas comptés; mais ne voyant là que des femmes, 11 prit la taille à la plus ronde de ces^ commères^ donna deux gros baisers à la plus fraîche^, et retourna boire.
Ce fut alors une autre kyrielle d'ii^ures.
— Ohl les lâches.
— Fi! les goujats.
— Cachez vos vilaines trognes J
— Ils ont eu peur.
— - Appeler un soldat pour nous battre I
— Heureusement il nous a embrassées.
— Enfin, cria l'une d'elles, voici des marchands !
— Bah 1 qu'est-ce que tu chantes? c'est une procession.
— Du tout; je vois les paniers.
— C'est drôle, il n'y a que des hommes î •— Tant mieux !
— Aht voilà nos grippe-sous qui se préparent! Effectivement, les employés se disposaient à recevoir
l'impôt^ mais non sans une inquiétude très-visible.
Les allures de ceux qui approchaient n'étaient pas rassurantes. Ils marchaient sur deux lignes avec une régularité parfaite. Chaque homme, porteur d'un panier de fruits, avait à ses côtés un camarade qui ne portait rien, et dont le bras droit, caché sous le vêtement, semblait tenir une arme offensive.
Enfin, la tête du cortège s'arrêta devant le bureau.
Le receveur interpella l'un des hommes placés au premier rang et le somma d'acquitter les droits. Celuici montra dans une corbeille d'osier des pastèques d'une fraîcheur appétissante et fit mine de vouloir soumettre sa marchandise au contrôle de la douane. Mais l'employé qui approcha sentit tout à coup sous sa gorge la pointe acérée d'un poignard.
C'était le camarade du porteur de melons d'eau^ qui venait de retirer la main de dessous ses vêtements.
— Arrière ! cria-t-il, dès aujourd'hui le peuple ne paye plus d'impôts !
L'employé recula d'épouvante.
Quant au marchand de pastèques, il avait déjà franchi les limites de la douane et s'installait sur la place, aux applaudissements des revendeuses qui trouvaient la plaisanterie fort agréable.
Au second tour» ce fut un panier de figues, et les
LE PÉCHEUR DE NAPLBS iOI
figues passèrent comme les pastèques , à l'aide du poignard.
Même cérémonie au troisième tour.
Seulement, comme le receveur avait voulu lui-même arrêter au passage une autre corbeille de melons d'eau^ il sentit la lame pénétrer plus avant dans sa gorge que dans celles de ses subalternes.
Le cortège s'avançait toujours dans un ordre admirable.
Dès le premier signe de violence^ on avait eu hâte d'appeler au secours de la douane la compagnie de lansquenets tout entière. Mais ces facétieux Allemands trouvèrent la manœuvre si curieuse et Texéculion si parfaite, qu'ils éteignirent leur mèche à mousquet, relevèrent leurs espingoles et se mirent à battre des mains comme les revendeuses, riant à se tenir les côtes de la mine déconfite du receveur, de l'effroi de ses commis, et du calme imperturbable avec lequel les conjurés imitaient l'exemple de leur chef.
— Car c'était Masaniello qui ouvrait la marche du cortège.
Lui et les siens ayant arrêté les paysans sur les routes et aux portes de la ville, n'avaient pas eu la moindre peine à les décider au refus de l'impôt.
En un instant la place du Marché fut couverte de paniers de fruits, dont pas un seul ne versa dans la caisse de la douane le tribut exigé par les ordonnances du vice-roi.
Mais les choses ne pouvaient se passer ainsi.
Furieux de la conduite des lansquenets^ le receveur s'élança vers une des rues tortueuses qui avoisinaient la place, et courut à perdre haleine jusqu'au palais, d'où il ramena bientôt un escadron de reîtres, cavaliers
bizarres qui, par le désarroi de leur costume et leur tenue débraillée, ressemblaient à des mendiants a cheval, et dont il est difficile de donner un portrait fidèle, à moins qu'on ne les compare aux Cosaques de nos jours.
Masaniello les vit déboucb^r des rues qui menaient à la Vicaria.
Lazaroni, mariniers, hommes du port, paysans, tout ce peuple enfin qui encombrait la place avait les yeux sur le jeune pécheur, prêt à obéir sur un mot et à se faire tuer- sur un geste.
Chaque marchand 4evait, jusqu'à nouvel ordre, se tenir immobile auprès de son panier de fruits, conservant à droite son camarade du cortège, dont la dague était alors rentrée sous les haillons.
Dès son arrivée sur la place, après avoir franchi le poste de la douane, le jeune chef interrogea de son œil perçant un noir édifice qu'on eût pris pour une forteresse^ si la flèche aiguë d'un clocher n'eût dominé ses remparts. C'était le couvent des Révérends Pères Franciscains, garni de créneaux et flanqué de bastions comme celui des moines de Saint-Benoit.
Vingt gaillards solides, envoyés |»ar des rues détournées, avant que le moindre signe d'alarme eût pu mettre les religieux en défiance, avaient envahi le monastère et s'étaient emparés de la tour du beffroi.
Masaniello vit flotter ua voile rouge à l'une des fenêtres de cette tour.
— C'est bien, se dit-il^ mes hommes sont là.
Trois autres troupes, envoyées dans des directions différentes, avaient dû se rendre maîtresses des cloches de Saint-Philippe de Nérj» de Saint^Dominique et de la cathédrale.
LB PÊGH2UB DB JfAPLBS 103^
Au premier sigaal le tocsin devait retentir.
Une fois rassuré sur Texécution de ses ordres. Maaaniello se croisa les bras pour regarder en amateur défiler le cortège.
En dix minutes^ ia chose était faite, et les paysans, suivis de leurs acolytes armés, s'alignèrent sur ia place.
Mais si les lansquenets avaienl favorisé le désordre» les reîtres> accourus au galop du palais de la Yicaria, ne paraissaient pas d'humeur à suivre cet 4Bxemple; ils se rangèrent en bataiHe vis-à-vis des révoltés, pendant que le receveur et ses commis, s'avançant au milieu du terrain laissé libre entre eux, faisaient une dermère tentative pour engager la foule à rentrer dana le devoir.
— Au nom du vice-roi, dit le receveur» je voussomme de payœ l'impôt.
Des àuées raccueîUireQt.
Masaoiello s'approcha.
*— Va dire a ton nuitre que le peuple reftiset s'écria-t-il; va kii dire que nous voulons ia charte de Gharles-Quint et nos libertés d'autrefois I Ajoute que nous sommes prêts à mourir, et que s'il ne fait pas drodt à notre demande, le aiassacre et Tinoendie v(mt se pfomener dans les rues de Naples !
Tout le personne de ia douane reeula devant l'expression terrible du visage de Masanielio.
— Nos lii>ertés ! hiirla la foule» ou mort au vice-roi ï Le receveur se réfugia dans les rangs de la cavalerie allemande, et les reitres {âquèrent des deux pour charger le peuple.
-- A nous t cria MasanieUo.
£n UA clin d'oeôi les pasiers furent renversés; les
104 MASANIBLLO
oranges, les melons d'eau, les figues, tout roula sur lo sol. Des milliers de bras les ramassèrent, et Ton fit pleuvoir sur les cavaliers une foule de projectiles dont le ciel fut un instant obscurci.
Dès lors, la charge devint impossible.
Les reitres eurent beau déchirer de l'éperon le flanc de leurs montures, les chevaux effrayés se cabraient, désarçonnaient leur homme ou prenaient le mors aux dents et disparaissaient avec la rapidité de réclair au milieu des carrefours voisins.
Une minute après, il n'y eut pas un seul ennemi sur la place.
Témoins de la déroute de leurs compatriotes, les lansquenets les poursuivirent de huées et de sarcasmes.
Ces prudents fantassins avaient flairé l'émeute. Sachant par expérience que le pire des combats est celui où l'on a le peuple pour adversaire, ils résolurent de rester neutres jusqu'au moment où ils pourraient se ranger du côté du plus fort et fixer la victoire indécise. En attendant, ils firent un tour de promenade sur le champ de bataille, ramassant çà et là quelques-unes des armes populaires et les absorbant avec délices.
Mais il leur fallut abandonner bientôt pastèques rafraîchissantes et oranges savoureuses pour ne pas être compromis dans la mêlée terrible qui se préparait.
Le chef des conjurés venait de faire un signal^ et le beffroi des Franciscains envoyait dans les airs des sons lugubres. Les cloches de Saint-Philippe de Néri tintèrent à leur tour, puis celles de Saint-Dominique, puis le bourdon de la cathédrale fit entendre sa voix d'airain par-dessus toutes les autres.
Gomme la porte de la Marine se trouvait à peu de distance du foyer de l'émeute, on vit bientôt paraître
la troupe de lazaroni commandée par Salvator Rosa, et les brigands du Vésuve vinrent se ranger en bataille sur la place, le pot en tête, l'escopette au poing.
Alors il y eut un cri formidable jeté par tous ces Sommes, une clameur immense qui couvrit un instant les mugissements du tocsin.
Masaniello venait d'apercevoir l'ennemi, mais cette fois Tennemi sérieux, c'est-à-dire les fantassins espagnols, les arquebusiers de Gastille et la cavalleria del re, composés de vieux soldats bardés de fer, éprouvés par vingt combats, et montés sur des chevaux ardents, impétueux, dont les naseaux semblaient aspirer le carnage et souffler la mort.
Cette cavalerie menaçante arrivait bride abattue sur rémeute.
Mais le jeune chef avait tout prévu; la seconde charge ne devait pas mieux réussir que la première, et ses mesures étaient prises pour empêcher ses troupes d'être écrasées par ces pesants escadrons.
Autour de la place du Marché s'élevaient une centaine d'échoppes de revendeuses et de baraques construites en planches. Tout fut en un clin d'œil renversé, brisé, démoli, avec cette rapidité fougueuse et cet élan surhumain que le génie des révolutions donne au peuple.
En ce moment, la cavalerie déboucbait des rues adjacentes.
— A l'œuvre ! cria le chef.
Les poutres, les cloisons, les portes des échoppes, les bancs de chêne et les escabeaux des revendeuses roulèrent à l'instant même sous les pieds des chevaux qui s'abattirent en hennissant de douleur.
Cependant la mousquetade éclatait sur toute la ligne.
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Tandis que Masaniello et ses hommes égorgeaient les cavaliers et plantaient leurs poignards dans le poitrail des fflontuiesy Salvator Rosa, qui venait d'essuyer une décharge des fanlasâns espagnols» courut à eux avec sa troupe, avant qu'ils eussent pu rediargier leurs arnaesy et les obligea de se replier en désordre sur le château.
D'un autre côté^ Goreelli et ses brigands étaient aux prises avec les arquebusiers de GastiUe.
Les balles siOlalent de toutes parts, et déjà la place était jonchée de cadavres^ le pavé teint de sang« Les coups redoublés du tocsin faisaient accourir de tous les points de la ville» de la grève et des faubourgs une population déguenillée, armée de pieux, de fourches, de gaffes ei de crochets aigus. Cette foule, haletante, exaltée, furibonde, opéra sa jonction avec Masaniello en assommant par derrière les troupes du vice-roi.
Au milieu de cette aiélée sanglante, tenant un poignard d'une main et brandissant une hache de rautre, Masaniello se multipliait pour donner des ordres.
U avait fait envahir chacune des maisons situées à l'angle de la place par de robustes matelots du port, qui achevaient d'écraser la malheureuse cavalerie en précipitant sur elle des meubles par les fenêtres.
Presque tous les soldats envoyés du château étaient en déroute, à l'exception des Castillans, qui conservaient intrépidement leur position et dirigeaient contre la révolte un feu meurtrier.
En ce moment, les lansquenets prirent enfin le parti de ne plus rester neutres.
Le hasaiMl ayant voulu qu'ils reconnussenl parmi les hommes de Corcelli quelques-uns de leurs anciens frères d'armes^ ils allèrent naturellement leur porter secours, et décidèrent l'avantage sur ce dernier point.
LE PÊCHEUR dS NAPLES 107
On entendît alors la voix de Hasaniello qui dominait le tumulte.
— Assez, frères, assez! ne tuez plusf disait le jeune chef; nos ennemis sont en fuite, nous sommes vainqueurs!
Une acclamation d'allégresse éclata dans les rangs de cette multitude, qui, depuis une heure, ne poussait que des rugissements et des cris de mort.
Toutes les bouches portèrent au ciel le nom de Masaniello, toutes les mains voulurent presser la sienne. Mille bras le soulevèrent tour à tour pour le montrer au peuple, dont il venait si énergiquement de faire triompher la cause.
Lorsqu'on l'eut promené d'un bout à l'autre de la place, au milieu des clameurs joyeuses qui redoublaient sur son passage, on le porta vers une estrade, improvisée avec les poutres et les planches qui avaient servi pendant la bataille.
Un escabeau de chêne avait été placé sur cette estrade.
Masaniello monta d'un pas ferme à ce trône popuaire, acceptant l'ovation qui lui était due.
— Frères, dit-il en ôtant son bonnet de pêcheur. Dieu nous a donné la victoire, remercions Dieu!
Et la foule de s'agenouiller dans le sang qu'elle venait de répandre.
— Frères, le moment est venu de proclamer nos droits!
— Oui! oui!
— Plus d'impôts!
— Nous te chargeons de nous protéger et de nous défendre!
108 MASANIBLLO
— J*accept6 cette mission, dit le jeune homme, et je vous jure de m'en rendre digne.
— Vive Masaniello 1
— Vive le chef du peuple I
Ce cri fut répété trois fois par la foule entière avec un énergique enthousiasme. C'était une immense et énergique ]:roclamation. Le visage du pécheur devint radieux; sa poitrine battait d'un noble orgueil.
Il fit signe à Salvator Rosa de monter sur l'eslrade.
— Écris, lui dit-il.
Le peintre mit un genou en terre, tira de sa poche les tablettes sur lesquelles il avait esquissé la veille les rudes physionomies des brigands du Vésuve, et Masaniello lui dicta trois décrets d'une voix brève et rapide. Le premier rétablissait la charte de Charles-Quint; le second déclarait nulles les ordonnances du vice-roi qui frappaient d'une taxe exorbitante le vin et les spiritueux; le troisième, afin, abolissait toute espèce d'impôt sur les fruits et sur le poisson.
Cela fait, Masaniello signa.
Salvator lut les décrets à la foule, et des applaudissements unanimes les accueillirent.
Le chef du peuple éleva la main.
Tout le monde se tut.
— Frères! cria-t-il, reprenons nos armes! vainqueurs sur un point, nous ne le sommes pas sur les autres. Allons ensemble trouver le vice-roi, et traitons avec lui de puissance à puissance !
Il descendit de l'estrade.
Déjà la :nultitude se précipitait avec la fougue d'un torrent dans les rues qui menaient à la Vicaria.
Masaniello, avant de quitter la place du Marché, et pendant que Corcelli se préparait à attaquer avec lui
le palais, fit appeler un des matelots les plus intrépides de la grève. Il lui ordonna de choisir deux cents hommes, de mettre vingt chaloupes à la mer et d'aller prendre à Fabordage l'escadre de don Juan Fernandez.
LA VIGARIA
Quelques heures avant les événements que nous venons de raconter, le duc d'Ârcos se promenait avec agitation dans une salle immense où les portraits en pied des anciens rois de Naples^ dus en partie au pinceau du Yéronèse, semblaient, à la clarté douteuse que laissaient pénétrer dans cette pièce de lourdes tentures de damas de Gènes, froncer leurs visages austères et s'indigner de voir les rois d'Espagne, depuis Gharies-Quint jusqu'à Philippe IV, partager aussi en peinture les honneurs de cette antique résidence.
Trop habile politique pour ne pas deviner ce qu'il avait à craindre, trop orgueilleux pour faire une concession lorsqu'elle lui était réclamée comme un droit, il se creusait Tesprit pour trouver un moyen de contenter le peuple sans lui rien accorder. G'était difficile^ et les conseillers intimes du vice-roi, qu'il avait mandés avant le joury venaient d'être congédiés avec humeur, parce que leur cerveau de diplomate était resté vide et n'avait rien trouvé de convenable pour sauver la situation.
La violence répugnait au vice-roi. Il savait combien il est dangereux de répondre par des balles au peuple qui demande dupain.
âiO MAjElANIfiLLO
U se promenait donc daos la chambre du con&eii^ les bras croisés^ la tête basse et les regards attachés sur le tapis à fosacea qu'il foulait de sea mules de velours.
C'était un long vieillard, sec, nerveux, dont Tangle facial, resserré de Toreille au front, dénotait une volonté hargneuse, une obstination systématique. Son œil gris, perçant, implacable, semblait affronter la justice et se moquer de la prière. Il riait rarement et toujours du bout des lèvres, portait haut la poitrine, avait le geste digne» impérieux, hautain, le toa brusque et saccadé» la démarche grave et pensive.
En un mot, c'était un grand d'Espagne de première classe» guindé, busqué, tiré à quatre épingles, solennel automate fort curieux à voir, chamarré d'ordres sur son costume sombre, à cheval sur l'étiquette» posant et paradant toujours.
Au bout d'une demi-heure de promenade, il-s'arrêta devant une table et «gita une sonnette d'or qui rendit des sons éclatants.
Un personnage replet, court, ventru, mais an pas leste, à l'œil vif, au sourire insinuant, à la mine sournoise, en un mot, l'antithèse vivante du vice-roi, souleva la portière et parut devant lui.
•— Comité de Badajoz y Suerra y Nevada y Fualdès, dit le duo d'une voix sévère, vous êtes chargé de ma police?
*- Oui, monseigneur, répondit le petit homme, en faisant une courbette souple et gracieuse, dont un maître de danse eût été jaloux.
-*• Vos espions sont inhabiles, je ne suis pas satisfait de leur8> rapporta. Rien de précis, rien d'exACt! Pourquoi n'a-t-on pas opéré d'arrestations? Qael est
LE PACHBirB DR KAPLES Aii
cet bomme qui haranguait, hier au aoir^ les matelots de la grève?
— Le même qui a'esU permis de préaeiUer una requête à votre Altesse aoua le portail de Saiolrlkimiuique.
^ Son nom ?
— Je rignore.
— C'est en quoi vous êtes répréhensible, comte.
— Mais les habitants de la Margellina s'entendent entre eux^ monseigneur. Impossible de leur arracher un secret.
— Ne vous excusez pa». Commeoit ae fai^ que le déclamateur du port soit resté libre?
:- Les sbires ont voulu le prendre; mais il s'est perdu dans la foule des lazaroni, et l'on n'a pu retrouver sa trace. Tous œs coquios se ressemblent
— Alors il fallait le» arrêter tous !
— Votre altesse n'y songe pas; les prisons sont pleiues.
^ Belle raison!
— Cependant, akonselgneur...
^ Assez 1 comte de Badajoz y Suerra 5 Nerada y Fualdès , je suis mécontent de vous.
Le père d'Isabelle reprit sa promenade.
La colère qui grondait en lui ne colora même pas son visage et n'ôta rien à la dignité deaa ooatenanee.
— Monseigneur a-t-il quelques ordres à me donner? murmura le petit homme, assez ému de cet accueil, et dont les révéreuees étajeat en pure perte^ car le due ne le regardait pas.
— Vous ai-je dit de sortir? demanda l'altesse.
— » Non» monseigneur, mm ai mes homme& avaient quelques reoseignemeoia ûou¥eaux.à oie doQuer.^
Ii2 HASANIBLLO
— Qu'ils entrent et vous les transmettent devant moi.
Ces mots n'étaient pas achevés que la portière s*entr*ouvrit légèrement. Une face de sbire parut, pâle, bouleversée, grimaçante et faisant signe de l'œil au comte de Badajoz y Suerra y Nevada y Fualdès.
Le vice-roi, en se retournant, surprit cette pantomime.
— Qu'est-ce que cela, comte?
— Un de mes hommes, altesse.
— Approche, maraud, dit le père d'Isabelle.
Le sbire s'avança tremblant.
— Parle; qu'y a-t-il?
— Monseigneur^ le peuple se révolte sur la place du Marché.
— Tu mens; cela n'est pas possible, dit le vice-roi, dont la figure de glace laissa paraître enfin quelque émotion.
— Le fermier de la douane, dit le sbire, est en bas dans la cour du palais. On refuse Timpôt, et les lazaroni menacent du poignard les employés du fisc.
— Tête-Dieu ! s'écria le vice-roi, dont les pommettes se colorèrent assez vivement^ je vous avais pourtant ordonné, comte de Badajoz y Suerra y Nevada y Fualdès, d'envoyer une compagnie de lansquenets pour assurer la perception des taxes.
— J'ai obéi, votre altesse.
— En effet, reprit le sbire, les lansquenets sont là; mais ils fument^ boivent et plaisantent, sans faire usage du mousquet.
— Les misérables I cria le duc d'Arcos.
En ce moment, la portière se souleva de nouveau. Une seconde tête de sbire parut. Même consternation.
LE PÊGHBUR DB NAPLBS ii3
même grimace, même pantomime en regardant le comte deBadajoz y Suerra y Nevada y Fualdès.
^ Nous apportes-tu des nouvelles? demanda le vice^ roi à ce deuxième archer.
— Oui^ monseigneur, répondit-il d'une voix haletante.
— D'où viens-tu?
— De la porte de la Marine, où nous avions été reconnaître à trois un rassemblement de matelots et d'hommes armés. J'en reviens seul, ajouta-t-il d'une voix presque éteinte.
— Et les autres, coquin?
— On les a massacrés, monseigneur, et traînés à la mer.
— Par saint Jacques 1 c'est donc une révolution! s^écria le duc d'Arcos, qui avait alors entièrement perdu son magnifique sang-froid.
— Une révolution terrible, monseigneur...
— Ya-t'én, coquin ! Non, reste ! Que faire, au nom du ciel! que faire? Ahl comte, comte! c'est pourtant à votre maladresse et à votre sottise que nous devons ces belles choses!
— Monseigneur...
— Taisez-vous ! Que cent chevaux sortent immédiatement du palais ; que les hommes mettent le sabre au poing et courent ventre à terre au lieu de l'émeute! Que ma garde se tienne prête, cavaliers et fantassins, tous avec des munitions, tous sur le pied de guerre ! Allez, comte, et réparez vos torts par votre promptitude à communiquer mes ordres. Vous reviendrez ensuite.
Badajoz et les sbires s'éloignèrent.
Le duc d'Arcos continua d'arpenter de long en large la chambre du conseil.
111 MASANIKLLO
Mais sa dénarche avait beaucoup perdu de sa no* blesse et de son calme majestueux
«--Une révolution? Baht c'est absurde! tous ces marauds exagèrent. D'ailleurs, j'ai des forces plus que suffisantes pour réduire à merci la canaille napolitaine. Oh I ce Badajoz, à qui je suis ailé confier l'administration de la police ! un intrigant, un sot, un énorme fat qui no songe qu'à plaire aux femmes de ma cour^ imbécile! Hélas I Isabelle avait raison : le peuple souffrait, les taxes pesaient lourdement sur lui... Mais c'est incroyable! et dans quel siècle yiyons*nous, mon Dieu? souffrir, être écrasé d'impôts, j'accorde cela ; mais se plaindre, mais réclamer bautemeot des droits, mais soutenir cette audacieuse requête les armes à la main ?.•» Par Notre-Dame ! ces gens de Naples sont fous, et sa majesté catholique rft'ait de grand cœur si elle voyait ce qui se passe. Allons, allons, bon peuple, aimable peuple, tu as voulu du sang, tu auras du sang!...
Le comte rentrait.
— Eh bien? demanda le vice-roi.
^ Vos ordres sont exécntés, monseigneur.
^ Les cavaliers sont partis?
— Au galop.
— Toutes les autres troupes sont prêtes ?
— Oui, altesse; elles n'attendent qu'un signal pour aller châtier les mutins.
<— A merveille.
— Eh ! eh ! nos chers habitants de Naples, ajouta le grand d'Espagne, vous aviez la prétention de nous réduire, et c'est avec le poignard que vous rédigez vos placets! Par saint Jacques! nous y mettrons bon ordre, et je jure Dieu qu'avant une heure...
Il s'arrêta tout à coup, prêta l'oreille et s'écria :
LE PÊGHBtTR OS NAPLES Itl
— Le tocsin t N'est-ce pas le tocsin, comte t
— Oqî, monseigneur, murmura le chef de police nvec un accent d'épouvante.
— Et qui a donné Tordre de le sonn^ t
— Personne.
— A moi mes gardes! à moi mes serviteurs fidèles | s'écria le duc d'Arecs, écartant la portière avec violence.
Les chefs de régiments espagnols se tenaient dans l'antichambre, afin d'être plus à portée de recevoir des ordres.
Ils accoururent.
«— Vous entendez, nobles capitaines f Ces misérables se permettent de sonner le beffroi; ils vont jeter partout l'alarme, à Naples et dans les campagnes d'alentour. Gourez ! courez ! que pas un n'échappe! point de merci! point de trêve!
Il revint tomber sur un fauteuil. Ses membres étaient agités d'un tremblement convulsif, une sueur glacée découlait de ses tempes.
— Sainte Madone ! ils sont donc vainqueurs et maîtres de la ville entière? Écoute!,., les cloches tintent à plusieurs églises... J'entends le bourdon de Saint*Janvier. Vaf..« que fais-tu donc ici, malheureux ?••• Va, te dis-je, et rapporte-moi des nouvelles !
Badajoz s'élança hors de la chambra.
Mais presque aussitôt il enlendit la voix de son maître qui le rappelait.
— Isabelle! ma fille! cours d'abord me chercher ma fille.
Resté seul, son altesse monseigneur le duc d'Arcos feprit un peu de calme.
C'était moins de la peur qu'il éprouvait qu'une sorte
116 HASANIBLLO
de surexcitation nerveuse produite par tant d'émotions successives^ et surtout par ce lugubre et perpétuel tintement de cloches qui annonçait un soulèvement général et beaucoup plus dangereux qu'on avait pu le croire. Du reste, au milieu de semblables circonstances, dans cette extension rapide, inattendue de la révolte, le caractère le plus ferme et le plus inébranlable aurait pu fléchir.
Le vice-roi songea, dès ce moment, à assurer sa retraite, non qu'il voulût quitter Naples et laisser triompher rémeute, sa résolution au contraire étant de s'ensevelir sous les ruines de la ville plutôt que de laisser porter atteinte au pouvoir dont le roi d'Espagne l'avait institué gardien; mais il réfléchissait au peu de sûreté que lui offrait la résidence de la Yicaria. Les fortifications de ce palais, négligées ou détruites, ne pouvaient plus le défendre contre une attaque sérieuse.
Il valait mieux se retirer au Château-Neuf, place forte de premier ordre, où se trouvaient un arsenal bien fourni et des canons en suffisance pour faire de Naples un monceau de décombres, si la bataille de la rue tournait au désavantage des troupes.
Après le départ du chef de la police, le duc d'Arcos alla s'assurer si une porte mystérieuse, enclavée dansle mur, avait toujours son bouton secret et son ressort.
Cet examen achevé, il appela trois majordomes et leur donna l'ordre d'enterrer au fond de souterrains connus d'eux seuls et de lui, sa cassette, ses diamants, la vaisselle d'or et d'argent et les objets précieux du palais.
Néanmoins, nous devons dire qu'avant de s'occuper de sa propre sûreté et de la conservation de ses ri-
chesseSy le grand d'Espagne avait songé au salut dlsabelle.
Il aimait cette enfant de toute l'affection dont son âme sèche et son cœur aride étaient susceptibles.
Une de ses premières inquiétudes avait été la nécessité où il se croyait de garder sa fille avec lui au milieu des fureurs qui allaient éclater^ lorsque soudain^ à travers l'une des fenêtres de la chambre du conm\, ses yeux tombèrent sur l'escadre retenue dans le golfe par les mesures rigoureuses de la quarantaine.
Il prit son parti sur-le-champ.
Ce fut alors qu'il rappela le comte de Badajoz pour lui ordonner d'aller chercher la jeune fille.
Isabelle était de retour de la Margellina.
Devant Jeanne et le contrebandier^ la malheureuse avait dévoré ses pleurs; mais une fois rentrée au palais, elle leur donna un libre cours^ et les consolations d'Inès glissèrent sur son désespoir.
C'en était fait, il n'y avait plus de rapprochement possible entre elle et Masaniello.
Et cependant le refus même du jeune homme de céder à ses larmes, sa persistance à suivre la route que lui traçait impérieusement l'honneur, n'avaient fait que redoubler pour lui l'estime d'Isabelle et, par conséquent, son amour.
A quel parti s'arrêter dans ces circonstances funestes? Lui sera-t-il possible de défendre Masaniello coupable, sans que le courroux du vice-roi ne l'atteigne elle-même, sans que la couc entière ne la blâme et ne lui fasse un crime de son intérêt pour le chef des révoltés?
Hais si le jeune pécheur était victorieux? S'il for-
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çBit le duc d'Aroos à faire droit mx justes réclamations du peuple?
Isabelle tressaillit à cette pensée ; il y eut dans son âme comme un éclair qui chassa pour un instant les sombres nuages du désespoir et lui montra le ciel de l'espérance. Mais bientôt elle s'accusa de folie et retomba dans la prostration de la douleur.
Il est impossible que Ifosanidlo triomphe.
Si le malheureux n'est pas tué sur-)e<hamp» Isabelle va bientôt apprendre qu'il est chargé de chaînes et qu'il attend au fond des cachots la terrible sentence qu'aura provoquée son audace.
Tout à coup la jeune filie entendit dans les galeries voisines et dans les cours du palais un bruit inusité.
S'approchant de sa fenêtre, elle vit tes gardes de son père en émoi. Ils allaient, venaient» s'interrogeaient avec inquiétude et couraient aux armes. Un escadron de cavalerie allemande montait à cheval, piquait des deux et sortait au galop par les guichets, dont il disait retentir les voûtes sonores.
Bientôt Isabelle vit ces mêmes hommes revenir en déroute.
D'autres s'élançai^t à cheval et partaient au galop; les fantassins d'Aragon chargeaient leurs espingoles, les Gastillatts leurs arquel^uses; et par-dessus tout ce tumulte intérieur, il semblait à Isabelle entendre un autre tumulte qui sortait des profondeurs ée la ville et ressemblait au mugissement lointain d'un orage.
Enfin, pour mettre le comble à son effroi, le tocsin résonna bruyant, impétueux, rapide, oourut de clocher en clocher, et domina les autres rumeurs de sa voix de tempête.
LE PÉGRBUB DK NAPLES il9
La jeune fille jeta un cri perçant, quitta la fenôlre, et tomba presque mourante dans les bras d'Inès.
Ce fut alors que Badajoz vint la chercher pour la conduire au vice-roi.
Isabelle pouvait se soutenir à peine, et lorsque le duc d'Arcos la vit arriver pâle, éperdue, il s'avança vivement à sa rencontre^ et lui dit en la soutenant dans ses bras :
— Chère enfant, je conçois ton épouvante. Ah! quand le crime de ce peuple odieux n'aurait d'autre résultat que de jeter le trouble dans ton âme et de pâlir ton front, je serais déjà sans pitié, je n'accorderais aux coupables ni pardon ni merci f
— Mon père! mon père! murmura la pauvre Isabelle en joignant ses mains tremblantes.
— Il y a surtout leur chef^ un pécheur de la grève, le même qui a eu l'audace de m'apostropher au parvis d'une église, c'est lui, vient-on de me dire, qui excite ces brigands sur la place du Marché. Tiens, ma fille, écoute I la mousquetade éclate; ils osent répondre au feu de mes soldats. Oh ! ce chef! ce chef! qu'on me l'amène, et par le sang du Christ !..•
-— Pitié! pitié pour lui, mon père !
— Qu'oses-tu dire ? ont-ils pitié de moi, ces misérables ? ont-ils pitié de ma fille qui se meurt d'angoisse? ont-ils pitié de mes troupes qu'ils massacrent? Qu'on m'amène ce pécheur, te dis-je, et je n'aurai pour lui ni assez de tortures, ni assez de bourreaux.
— C'est horrible!
— Je le fais écarteler vivant.
-Grâce!
— Ou plutôt, non, car il aurait trop tôt fini de mourir! je veux qu'on l'étende sur la roue, qu'on lui
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brise un à un tous les membres, lentement, avec mesure; que le fouet du bourreau tire goutte à goutte le sang de ses veines et qu'on invente pour lui de nouvelles souffrances et de nouveaux supplices !
Le vice-roi parlait au milieu de l'exaspération la plus violente, le regard en feu, les membres agités d'un tremblement convulsif.
Une fois sorties de leur ligne de glace, les natures froides montent plus haut que les autres dans les régions exaltées de la colère.
Monseigneur le duc d'Arcos, l'oreille frappée des bruits sinistres du combat^ prévoyant une défaite, envisageant la conséquence déplorable qu'elle aurait pour lui à la cour d'Espagne, se sentait pris d'une sorte de délire. Ses lèvres étaient bleues et serrées, sa bouche était écumante. Le mouton se changeait en tigre.
Sans regarder sa fille, après avoir proféré son atroce discours^ il courut jeter dans l'antichambre des ordres furibonds.
Lorsqu'il revint près d'Isabelle, il la trouva complètement évanouie.
Alors ce fut une scène d'un autre genre, où la colère fit place à des transes douloureuses, à des terreurs indicibles. L'altesse tomba gémissante aux pieds de la jeune fille, lui prit les mains et chercha vainement à la rappeler à la vie.
Des hommes effarés^ les cheveux en désordre et le visage noir de poudre, se précipitèrent en ce moment dans la chambre du conseil.
Ils venaient annoncer que la révolte était victorieuse.
Les troupes, obligées de céder au peuple, se repliaient en tumulte sur la Vicaria.
— Malheur I s'écria le vice-roi. £t ma fille, mon
LB PÉGBEUB DE NAPLBS 121
enfant que j'allais sauver! Du secours ! envoyez-moi du secours!
Les majordomes, les chambellans, les domestiques du palais s'empressèrent autour dlsabelle. Les femmes de chambre accoururent ; mais leurs efforts^ joints à ceux du vice-roi, ne purent tirer la malheureuse jeune fille de son évanouissement.
Un temps précieux s'écoulait.
Toujours à genoux devant Isabelle glacée, immobile et sans souffle, le duc, éperdu, comptait les minutes et voyait avec effroi passer l'heure. On n'entendait plus de détonations d'armes à feu, mais on savait que l'ennemi prenait des mesures pour entourer la Yicaria et recommencer l'attaque.
Enfin Isabelle ouvrit les yeux et murmura d'une voix éteinte ;
— Ah I c'est un rêve, un affreux rêve !
— Ha fille I... Dieu soit béni! reviens à toi, chère enfant... Du courage! il faut partir.
— Partir ? dit Isabelle en regardant le vice-roi.
— Oui, le danger devient pressant, terrible, j'ai donné des ordres, on a dû préparer une barque sur le port. Le comte de Badajoz et mes chambellans, des serviteurs fidèles, dévoués^ sont prêts à te suivre, et tu t'embarqueras pour rejoindre dans le port l'escadre de don Juan Fernandez.
La jeune fille avait écouté palpitante. Elle réunit en un instant toutes ses forces et se redressa d'un bond.
— Jamais! s'écria-t-elle, jamais, mon père
— Que dis4u? les insurgés sont à nos portes, bientôt peut-être ils seront ici...
— Mon devoir est de partager vos périls.
Elle fit un geste impérieux.
Les témoins de cette scène disparurent et rentrèrent dans les antichambres.
— Isabelle, mon enfant bien-aimée^ ne résiste point, je t'en supplie t l'heure presse, le combat ya commencor, sanglant, implacable !
— Le peuple est donc vainqueur ? demanda-t-elie frémissante.
— Oui , mais nous avons le Ghàteau-Neuf , où je vais m'enfermer et bombarder Naples. Qu'ils tremblent 1
— Bombarder Naples, mon père? c'est un crime.
— Qu'entends je? dit le duc d'Arcos, dont les sourcils se contractèrent; ma fille prend contre moi le parti de la révolte ?
— Hélas 1 reprit Isabelle, tout à l'heure vous parliez de supplice. Oubliez-vous quelle responsabilité terrible vous aurez devant Dieu, lorsqu'il vous demandera compte du sang versé, de celui que vous avez le projet de verser de nouveau ? Le peuple a souffert ; on Ta réduit à une extrémité funeste que je déplore; on a mis le feu à cette mine qui éclate aujourd'hui. Croyez-vous donc avoir le droit de punir i
Le grand d'Espagne avait écouté, le visage blême, la lèvre tremblante.
— Isabelle, répondit-il en essayant de contenir sa colère, vous ai-je mandée pour prendre vos avis et recevoir vos leçons? Il est impossible que vous restiez à Naples et que vous me suiviez au Ghàteau-Neuf. Votre vie m'est précieuse, je ne l'exposerai pas à la rage de ces brigands. Il faut sans retard vous diriger du côté du port. Deux bataillons de mes gardes vous serviront d'escorte. Une fois sur le vaisseau de Fernandez, vous serez en sûreté, ma fille. Si je dompte
LB PâCHBDB OB NÂPLES i»
l'émeute je vous rappellerai; sinon, vous retourneres en Espagne dire au roi Philippe IV que je suis mort pour conserver intacte sa puissance.
— Mon père, 6 mon père! ne sertit*il pas mieux d'accorder quelque chose à ce peuple ? Pourquoi prolonger une lutte impie ?
— Des concessions ! s'écria le duc d'Arcos. M'humilier, humilier le roi mon maître devant des rebelles qui sollicitent les armes à la main I
— Ces armes, on les leur a fait prendre.
— Assez I dit le vice-roi d'un ton sévère. La politique ridicule et la sensiblerie nerveuse d'une femme n'ont rien à voir dans tout cela. Vous allez partir.
— Non, mon père, non, répondit froidement Isabelle, je ne partirai pas.
— Mais vous êtes folie !
— Cest une résolution prise.
— Vous savez que je puis vous y contraindre f
— Je verrais pour la première fois mon père employer la violeace à mon égard.
Le duc parvint encore à maîtriser son irritation.
•* Enfant, dit41, pourquoi me chagriner de la sorte et résister à mes désirs, en ce moment où j'ai besoin de ma force et de nwn courage ? Isabelle, ma chère Isabelle, je frémis en songeant que chaque minute qui s'écoule peut amener ta perte. Va trouver Fernaadez* Il est ton fiancé. Lui seul, après ton père, doit te défendre et veiller sur toi.
— Mon fiancé? Oui, je sais, en effet, qu'il vous a plu de disposer de mon sort. Mais si je ne l'aime pas, cet homme ?
— Isabelle! cria le vice*roi.
— 1% je ne l'aime pas, répéta la jeune fille en sou-
m MASANIELLO
tenant sans pâlir le regard courroucé de son père, me forcerez-Yous à lui donner ma main ? Me condamnerezvous à un éternel désespoir?
— Mais pourquoi ne m'as-tu pas dit cela plus tôtt Pourquoi profiter de cette heure fatale et soulever entre nous un débat aflQigeant ?
— Vous ne m'avez jamais consultée, répondit-elle.
— Une fille respectueuse doit accepter le choix de son père.
— Oui, quand à côté de ce choix ne se trouve pas le malheur.
— Isabelle, vous m'obéirez^ cria le duc d'Arcos avec fougue. ^
— Monseigneur...
— Vous m'obéirez, vous dis-je! Il ne s'agit pas aujourd'hui de mariage. Plus tard vous m'expliquerez les raisons de votre refus; je les apprécierai peut-être. En attendant, regardez don Juan Fernandez comme un ami de notre famille^ auprès duquel je vous envoie pour vous soustraire aux dangers qui vous menacent.
•— Je vous en supplie, mon père, ne me forcez pas à vous répéter une troisième fois que ma résolution est inébranlable.
— Par Notre-Dame 1 cria le duc en saisissant avec rage le bras de sa fille, tu partiras, malheureuse, et sur-le-champ t
— Je suis une femme, prenez garde, mon père, dit doucement Isabelle.
Honteux de sa brutalité, le duc retira sa main.
— Des raisons! s'écria-t-il; pour Dieu! donne-moi des raisons.
Elle le regarda bien en face, et lui dit :
— Je me nomme Isabelle d'Arcos. L'honneur du
vice-roi de Naples m'est précieux, et je reste avec lui pour que l'histoire ne dise pas un jour : c C'était un cœur dur^ une âme sans pitié, qui a fait mourir dans les derniers supplices des malheureux poussés à la révolte par la détresse et la faim. >
— Est-ce là tout? demanda le duc d'Arcos d'une voix sourde.
— Oui, répondit la Jeune fille. En vous écoutant proférer des menaces cruelles, je me suis évanouie d'effroi; mais, revenue à Tusage de mes sens; je jure de rester près de vous, afin de m'opposer par mes prières et mes larmes à une vengeance inique et barbare.
Sans répondre à sa fille, le vice-roi sonna.
Badajoz et les chambellans rentrèrent.
— Où en sommes-nous ? demanda-t-il.
— Monseigneur, une résistance vigoureuse s'organise. Tout porte à croire que cette fois nous triompherons de rémeute.
— Bien I vous avez transmis mes ordres aux troupes?
— Oui, monseigneur.
^ Point de merci ! point de grâce! Et si Ton prend le chef des révoltés, qu'on ne touche pas à un cheveu de sa tète. Cet homme appartient au bourreau.
— Mon père, mon père, c'est infâme ! dit Isabelle en faisant un pas vers le vice-roi.
— Vous entendez, messieurs? la révolte est partout, môme au sein de ma famille. Isabelle d'Arcos refuse d'aller sur Tescadre de don Juan Fernandez attendre que nous ayons triomphé des rebelles. Que mes gardes s'avancent et qu'on la sauve en dépit d'elle-même t
Appelés par un des chambellans, vingt soldats des gardes entrèrent. Sur un signe du duc d'Arcos, ils se mirent en devoir d'entourer la jeune fille.
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Isabelle marcha drcMt è eax^ pâle» frémissante, YcbM étincelant d'orgueil.
Tout son sang d'Espagnoie bouillonnait dans ses veines. Elle tira brusquement de ssùn corsage une petite lame de Tolède, à la poignée enrichie de pierres précieuses, et s'écria :
— Loin d'ici t. .. Le premier qui m'approche esl morti
Tous les gardes reculèrent.
En ce moment une détonation épouvantable, horrible, quelque chose comme cent coups de foudre réunis, éclata du côté du golfe. Chacun s'empressa de courir aux fenêtres, et, à la place du vaisseau sur lequel monseigneur le due d'Arcos voulait envoyer sa filie, on n'aperçut que des débris informes et un immense tourbillon de fumée que les vents emportaient vers les nuages.
Presque aussitôt la portière s'écarta violemment, et don Juan Fernandee parut au seuil de la chambre du conseil.
L'ABOaDAGB
Le matelot auquel le chef du peuple avait donné l'ordre d'attaquer l'escadre, se nommait Gennaro.
C'était un homme de trente ans, endurci à la fatigue, robuste et musculeux comme un athlète, aimant le danger, taquin, querelleur, toujours prêt èr casser la tête aux autres ou à faire casser la sienne*
Masaniello ne pouvait mieux choisir.