‹ Masques et bouffons; comédie italienneChapitre 14 sur 41 · I. \ lULLKRI.M-:. KiS · texte numérisé non relu

I. \ lULLKRI.M-:. KiS

que leur profession ou leurs vices mpitrochuieiit !•■ plus (le l'allure aiiinmle. (lonniie VEmnicllc ('-(ait riiiiilalioii des corps les mieux faits et les plus sains, le Cordacc ou danse comique fut l'imitation des corps les plus mal faits on les plus déformés par les suites de la sensualité et des passions hasses. » (Magnin, Oriçiincs du tlicàlrc iiintlcr)ic.)

Pline parle de la célèbre Lucceia, qui joi^^nait au talcnl de la danse celui de la déclamation. Elle reparut sur la scène à l'àfje de cent ans, pour réciter quelques vers. 11 parle aussi d'une autre actrice, Galeria (lopiola, mime et danseuse, qui avait débuté l'an 671 de Home et qui reparut du temps d'Aujjuste. Elle avait alors cent quatre ans. I*li(ebé Vocontia et la célèbre Dionysia, qui recevait :2()(MMVJ sesterces (environ a(),OIM) francs d'appointements par an), étaient aussi des saUatrkulw (mimes danseuses). On retrouve ces deux genres à la Renaissance; l'animal, le contrefait, le burlesque, aussi bien dans les masques classiques de la Comédie italienne que dans les [grotesques de Léonard de Vinci; le gracieux, le noble, le l)eau, dans le personnage de la ballerina (danseuse). {PUmclie il.)

Pietro 3laria Cecchini (Fritellino) dit, dans ses Discours concernant les comédies, publiés en IBli, mais écrits à la lin du seizième siècle, « qu'il n'y a guère plus de cinquante ans que c'est la coutume d'introduire les fenniies sur la scène. » Il veut dire par là, sans aucun doute, ([ue les femmes se chargèrent de rôles tenant une place imjjortante dans l'intrigue et en chassèrent absolument les jeunes garçons. Dès le quinzième siècle (1494), en Italie, les femmes montent sur le théâtre et y jouent, concurrenmient

loi LA COMEDIK ITUJKNNE.

avec les jeunes garçons, souvent licencieux dans leurs nueurs et leurs paroles, des rôles de déesîes, de nymphes ou de personnages allégoriques et mythologiques, etc. Ces premières actrices, dans les comédies du seizième siècle, en dépit d'une grande li])er(é de manières et de langage, gardaient toujours quelcpie cho.^e de la retenue de leur sexe.

J)aus sa siippliid , N. Barbieri (Bellrame) dit : « . . . Je n'accepterai januiis l'usage de faire jouer les rôles de tèiumes ou de jeunes tilles par des garçons, surtout ayant vu les inconvénients qui en résultent dans certaines acaflniiics (trou})es). Ces jeunes gens ne savent d'abord pas se vêtir d'habits qui ne bont pas ceux de leur sexe, et ils se font habiller cliez eux par leurs tènnnes, ou leurs servantes écervelées, qui parfois s'amusent à badiner avec eux, et celui qui n'a pas les sens apaisés par les années ou par des soins sérieux peut facilement devenir fat et vaniteux; car, ainsi travestis en fennnes, ces enfants vont se montrer par la ville, causant et folâtrant avec l'un et l'autre; et, arrivant au théâtre tout échevelés, il faut alors ([ue leurs amis ou leurs ])récepteurs se remettent à les peigner, à leur refaire leurs couleurs ou leur arranger leurs collerettes et ajustements. Il faut encore èlre satisfait quand ils arrivent à temps, et puis il faut les flatter, les cajoler jjour leur donner du courage; il y a là de quoi lasser la patience de qui est chargé de ce soin. 11 est i)lus naturel que les femmes remplissent leurs propres rôles; elles savent se vêtir elles-mêmes, et, comme elles sont homiètes, au lieu d'ai)porter du scandale, elles

LA IîAI.LKRIM;. 105

ne donnent que le bon exemple.... ^lais, dira celui-ci, j'ai fait la cour à une comédienne, et je n'ai pas été lonj; à réussir auprès d'elle. C'est possible, mais toutes les femmes n'ont pas cette bonne volonté et tous les liommes cette lieureuse chance. 11 y a tel homme qui recherche une femme pendant des années et dépense pour elle des trésors, sans obtenir autre chose qu'un échec. Et, d'ailleurs, les comédiennes sont des femmes comme les autres, et la nature ne leur a pas donné le privilège de pouvoir résister à l'amour plus que les autres. Elles ne peuvent pas faillir sans que tout le monde le sache, et, outre la crainte de Dieu, elles sont forcées de vivre avec plus d'égards et d'honnêteté que celles qui ont pour couvrir leur faute le manteau de l'hypocrisie. » — « Du reste, dit M. H. A. Soleirol dans un intéressant travail sur Molière et sa troupe, l'apparition des femmes sur les planches semble remonter à des temps bien plus reculés, ainsi qu'on le voit par de vieux dessins. D'après ces dessins où se trouvent les noms des acteurs et la désignation des rôles ([u'ils ont remplis, on voit qu'au quinzième siècle beaucoup de femmes jouèrent dans les mystères, soit des rôles de femmes, soit des rôles d'anges. Beaucoup d'autres vieux portraits montrent qu'au seizième siècle, les femmes jouaient parmi les clercs de la basoche, parmi les Eufituis sous souci; qu'elles parurent sur les tréteaux des places publiques; enfin, on a des costumes de femmes qui auraient joué dans les comédies de ^larguerite de Navarre, vers 1540, »

Si, en France, au quinzième siècle, les femmes paraissaient

HUi LA COMÉDIi; n \LIENNE.

et JDiiiueiit dans les mystères, à plus forte raison rein|)lissaient-elles des rôles depuis lon{jleiups sur les tliéàlres d'Italie, nation qui nous précéda toujours et nous surpassa très-souvent par ses artistes de tous genres.

Il est bien certain (jue, pendant toute la durée du moyen âge, les lioliémiennes, lesjociilaion's (joueurs de comédies, jon(jleurs H jouijteresse.'i) ne se firent pas faute de monter sur les tréteaux. Ils venaient égayer et divertir les repas somptueux des grands-seigneurs en jouant des scènes de comédie, comme celles du licnjcv ci de ht hcrf/cn' , du Coin lois, du M(iri(njc , du Pcloin. (les parades étaient mêlées de danses et de chants. Les premières actrices tiennent beaueon[i de ces hallerines. Les rôles qu'elles jouaient étaient d'ailleurs très-courts dans des canevas encore très-simples, et une femme dans une troupe suffisait parfois à tous les rôles. On sait que, jusqu'à la tin du dix-septième siècle, les rôles de femmes un peu libres (les commères) étaient toujours joués par les hommes, comme Scaramouche, Arlequin et Pierrot.

Plus tard, toutes les actrices italiennes devaient savoir danser; cela rentrait dans l'éducation première, (le fut même pour beaucoup d'actrices célèbres le point essentiel de leur admission sur le théâtre, et au siècle dernier encore, l'immortelle tragédienne Ilippolyte Clairon dut, pour être admise au Théâtre- Italien, savoir chanter et danser. Les fameuses filles de l'acteur Véronèse, (^.oraline et Camille, durent à la dan:^e leur succès principal. Ceci est applicable encore à madame Favart, dont la danse villageoise en sabots lit courir tout Paris.

i.\ I! m.i.krim:. 1(57

Dans le lliéàtrc d'Aii^vlu Heolco (lluzzaiite, laôO), la joiinr l'cinmc ou la jeune fille occni)e parfois tout au plus deux ou trois scènes vers le milieu de la pièce, et laisse aux autres personnages le soin de la continuer et de la dénouer. Elle est encore le sujet ou l'objet de l'intrigue; mais, contrairement à nos modernes règles théâtrales, elle disparaît quelquefois au moment où l'on s'intéresse le plus à son sort. La raison du peu de développement de ces rôles fut sans doute l'insuffisance, l'inexpérience des artistes qui en étaient chargées ; peut-être encore l'obligation, pour elles, d'aller se costumer pour le ballet final. Dans la Mandragore , de Machiavel, la Lucre/ia paraît pour la première fois au troisième acte, et ne reparaît qu'à la tin du cinquième.

Chez les Italiens, la danse était en telle réputation, f(u'au seizième siècle la jeunesse française « passait les uionts i)our apprendre à baller v. Pas de spectacles chez eux sans danses et sans musique, car, aujourd'hui encore, les entr'actes de ISorma ou de Scmiramidc sont remplis par des ballets imitant les danses villageoises. Au dixseptième siècle, la cour de Savoie l'a emporté sur toutes les cours de l'Europe par ses ballets et ses représentalions féeriques, sous la direction du fameux comte d'Aglié, génie fécond en inventions théâtrales.

Le rendu compte de l'un de ses ballets, donné à l'occasion de la naissance du cardinal de Savoie en 1()54, est assez curieux par les singuliers personnages alléjforiques qui y figurent.

Le titre de ce ballet est : la Vcriia nctnira dclhi Apparona sollerala dal Tempo.

108 I. \ COMKDIK ITALIEN m:.

« Au lever de la toile, on voyait un chœur de Faux- Bruits et de Soupçons ([ui i)récédaient l'xKpparence et le Menson(>e.

» Le fond du Ihéiitre s'ouvrit. Sur au jji'and nu..ge porté par les Yeuts on vit l'Apparence, vêtue d'un habit de couleurs chan^jeantes et parsemé de [jlaces et de miroirs, avec des ailes et une queue de paon; elle paraissait comme dans une espèce de nid d'où sortirent en foule les Mensonges pernicieux, les Fraudes, les Tromperies, les 3Iensonges agréables, les Flatteries, les Intrigues, les Mensonges bouffons, les Plaisanteries, les jolis petits Contes.

» Ces personnages formèrent les différentes entrées, après lesquelles le Temps parut. Il chassa l'Aijparence, il lit ouvrir le nuage sur lequel elle s'était montrée. On vit alors une grande horloge à sable de laquelle sortirent la Vérité et les Heures. Ces derniers personnages, après différents récits analogues au sujet, formèrent les dernières entrées qu'on nonmie le (jraud halle/. »

L'usage était alors qu ' les })Ius graiuls personnages, les souverains eux-mêmes, remplissent des rôles dans ce genre de fêtes brillantes. Aussi Louis XIV, voulant être dans ses plaisirs, comme en toutes choses, le premier de sou siècle, dansa-t-il dans les ballets de sa cour, et se fît-il applaudir comme acteur, chanteur et danseur.

« Le roi a répété par deux fois son ballet pour le danser devant la reine d'Angleterre. » (Guy Patin, 1G()1.) C'est cette même année que le grand roi créa une académie de danse, « parce que, dit-il dans ses lettres patentes, l'art

LA lîALLERTNE. 1G9

(le la danse a toujours été reconnu l'un des jilus honnêtes et des plus nécessaires à former le corps aux exercices, par conséquent l'un des plus utiles à notre noblesse, nonseulement en leni})s de guerre dans nos armées, mais encore en temps de paix dans nos ballets. »

Louis XIV afléclionnait le rôle du Soleil dans ces ballets splendides, pour l'un desquels on faisait neuf cents habits neufs, et quels habits! Cependant il prenait quelquefois l'emploi des comiques. Dans le ])allet des Saisous, il représenta la blonde Cérès entourée de Moissonneurs, joués jtar messeigneurs de Saint-Aignan et de Vertpré, MM. l.ulli et Rruneau, les sieurs Beaucliamp, Raynal, Lecomte et l^apierre. Dans le Triomphe de Bacchiis , Louis XIV joua une sorte de vaurien, coupeur de bourse, spadassin, et chaula même un couplet en faveur du beau sexe. Dans les Amants imtfjnijifiiœs, comédie-ballet de Molière (1070), il coopéra non -seulement à la composition du scénario et de la mise en scène, mais encore il mima, dansa, chanta et joua de la flûte et de la guitare.

Citons, parmi les danseuses les plus célèbres, Gertrude Boon, qu'on ap})elait In belle Tourneuse; ce surnom lui venait du genre de danse qu'elle exécutait. « Après s'être » pi([ué trois épées dans le coin de chaque œil, où elle les » faisait tenir aussi droites que si elles eussent été piquées » dans un poteau , elle prenait son mouvement de la » cadence des violons qui jouaient un air c{ui sendtlail » exciter les vents, et elle tournait d'une vitesse si surpre- > nante, pendant un quart d'heure, que tous ceux qui la K regardaient attentivement en demeuraient étourdis. «

170 I. \ COMEDIE IT U.IENNE.

J'^llc panit cl ohliiit ses plus grands succès sur le théâtre (le la (lame Baron, ;i la foire Saint-dcrniain. Gertrude B()on c'iail jeune, belle, et excessivement (gracieuse en exécutant ses exercices bizarres. Elle était également vertueuse et n'écoutait aucun de ses nombreux soupirants. Paruji eux se trouva un sieur (Servais ([ui avait fait une fortune considérable au jeu, et (jui, pour prouver à cette tille austère (pi'il l'aimait sincèrement, lui offrit sa fortune et Sun nom. Gertrude l'accepta puur époux, non à cause de sa fortune, mais croyant à son amour. Le mariage fut conclu; mais la bonne harmonie entre les éjjoux ne dura pas toujours, car Gertrude chercha à faire rompre son mariage, dont la validité fut confirmée par un arrêt de la grande chambre du 4 mars 1715.

VioLEi>TK, célèbre danseuse de corde, était Italienne. Elle débuta à la foire Saint-Laurent en 1717, et on la vit danser les Folies d'Espaync sur une planche en équilibre, de huit pouces de largeur, avec autant de grâce que de justesse.

Mademoiselle Hamoche, femme d'IIamoche, le Pierrot forain, en 1721, cumulait les cm[)lois d'actrice tragique et de première danseuse sur les théâtres forains. En 1724, mademoiselle Gregnet dansait à l'Opéra-Comique; elle passa au service du duc de ^lodène en 1750, et épousa le marquis d'Argens, à Berlin. En 1725, mademoiselle Tonton Givry, danseuse chez le sieur Honoré, puis chez Pontau. En 1749, mesdemoiselles Lani, Zanelli, etc.

Mademoiselle Cuppi de Camargo, née à Bruxelles en 1710, débuta, à l'âge de seize ans, à l'Opéra en 1726, pour ne le

l.A BALLERINE. 17,

quitter qu'en 1751. Voltaire la conqmre à mademoiselle Salle, autre danseuse aussi célèbre :

(i Ah ! Camnrgo , que vous êtes brillante ! Mais que Sallé, grands dieux! est ravissante! Que vos pas sont légers, et que les siens sont doux ! Elle est inimitable, et vous êtes nouvelle : . Les Nymphes sautent comme vous, Et les Grâces dansent comme elle. »

Elle ai)}>arut sur la scène et i'ut reçue avec enthousiasme. Son nom devint si populaire que toutes les modes prirent son nom : ce n'étaient que bonnets à la Camargo, corsages à la Camargo, chignons à la Camargo, gâteaux à la Camargo, etc., etc.; on ne vit jamais une vogue semblable. Forcée de rester parmi les figurantes, malgré ses brillants débuts, à cause de la jalousie de mademoiselle Prévôt, la Camargo sut en sortir par un coup d'éclat : « On figurait une danse de Démons; l'acteur principal manque son entrée en scène, et cependant l'orchestre faisait rontler l'air du solo. Murmures du parterre, t.ipage, embarras des acteurs! Mais voilà que la jeune débutante, saisie d'une heureuse inspiration, saute au milieu du théâtre, et improvise, de verve, un pas espagnol qui transporte d'admiration les spectateurs malcontents. »

Ce qui distinguait surtout la Camargo, c'était sa grande légèreté et sa {jaieté folle.

Dans une lettre du président de Brosses, écrite d'Italie en 1759, il dit : « On n'a rien de mieux à faire, (piand on arrive, que d'aller à la Comédie p(jur se délasser; c'est ce

que nous finies à Vérone. Je ne nraccoatunie pas à la modicité du iirix des spectacles : les premières ])laces ne coûtent pas dix sous; mais la nation italienne a tellement le goût des spectacles, (jne la ([uantité des gens et du menu peuple ({ui y vont produit l'équivalent, et tire les comédiens d'affaire. Grâce à Dieu, on ne doit pas être en peine de trouver des places à la comédie de Vérone; elle se repi-ésente tout au Iteau milieu de l'ancien amphithéâtre des Romains, et il n'y a jioint d'autres places pour les spectateurs que de s'asseoir tout uniment à découvert sur les degrés de l'amphithéâtre, où il y a de quoi })lacer trente mille personnes.... Les troiq)es du pays même sont, à mon gré, meilleures que celles qui sont transplantées à Paris et dans nos provinces. Mais ce ([ui m'a surpris de plus en jilus, quoique je l'aie vu tous les jours, c'est une jeune danseuse qui s'élève au moins aussi haut et aussi fort que Javilliers, qui fait vingt entrechats de suite, sans se reprendre, battus à huit, et de même de tous les entre-pas de forcç qu'on admire dans nos maîtres; de sorte qu'à l'égard de la légèreté, la Camaqfo auprès d'elle est une danseuse de pierre de taille. En général, les danseuses de ce pays-ci sont beaucoui) jdus fortes et plus élevées que les nôtres. »

Favart, dans une lettre du 20 juin 170:2, proposa au comte de Durazzo l'engagement de Baletti auié, tils de feu Silvia, et lui parla en même temps de la demoiselle Dumalgé :

« . . . . Baletti est jeune, il n'a jpière que trente à trentetrois ans; il a avec lui une jcinn' danseuse, la dcuioiselle

I, \ liAM.liRINE. 173

Dumal{;é, de seize à dix-sept ans, très-bien de figure, k's épaules lant soit peu hautes : ce n'est ([u'iin Ié{fer défaut. Après Catinon et Camille, elle est ce que nous avons de mieux au Théâtre-Italien en premières danseuses; elle suivra le sort de Baletti, qui l'a, dit- on, épousée secrètement. » (Pour Catinon, voir nuulcnujiselle Foulquier, article lu Chanteuse.)

Les premières danseuses du théâtre de la Comédie -Italienne étaient, en 1708, mesdemoiselles lîivière. Carlin, Clairval , Frédéric l'aînce, Frédéric la jeune, Ancelin, Padulli , Verdeau ; les danseuses figurantes , uiesdeinoiselles Durand, Delorme, Varlet, Marquise.

Dehesse était chargé de la composition des ballets, et occupait avec Berquelaure, premier danseur, le poste de maître des ballets. Les autres danseurs étaient Dumesnil, Salpétrier, Giguet le jeune, Picchini, de Pioissi.

La danse a varié comme les modes, et cependant, quand on regarde les figures antiques, statuettes, peintures e( Ijasreliefs étrusques, grecs et romains, qui nous retracent de nombreux types de danseurs et de danseuses, on est frappé de ce fait, (jue la grâce du corps humain est au-dessus de toute convention passagère, et reste la même dans tous les temps où l'art s'épanouit dans le monde. On pourrait comparer la figure de la ballerine de la renaissance afec la danseuse au (andxtur de basque d'IIerculanum, et retrouver le même mouvement du corps et la même chasteté dans le vêtement. Dans d'autres peintures, la manière de soulever un pan de la robe, de se draper dans la tareniine, ou d'élever les cymbales ou le voile au-dessus de la tète.

174 L\ COMEJ)IK ITALl i:\NE.

sciiililc vivi'v (Tliier par les brillantes choréjjraphes que l'Italie nous a envoyées dans ces derniers temps : la Ta- {jdioni, la Carlotta Grisi, la lîosati et la Ferraris.

La célèbre Bigottini, la plus jjrande mime de ce siècle dans le genre sérieux, puisqu'elle faisait pleurer dans les scènes pathétiques, était Française. A cette époque (1809), on était engoué des artistes italiens, de telle sorte que plusieurs de nos eonq)ositeurs ont donné les premières représentations de leurs ouvrages comme étant d'artistes ultramontains; c'est ce que lit Méliul pour son opéra -comique l'Intlo.

■x^Xj^^>^>^^~.~

LE CAPIÏAN.

SPAVENTO, SPEZZAFER, GIANGURGOLO, IL VAPPO, ROGANTINO.

Difja mtcd? Me connaissez -vous? non! Vous ne me connaissez pas? Ventre! tète! Sain/rc >/ fncyo! in son clii son! L'Italie trenil)le au nom du capitan Spavf.ntm ! L'Espagne me révère sous le nom de ^Fatamouos, et je terrifie la France, quand je veux, sous le nom du capitaine Fracasse, car je suis homme fort redoutable, je vous assure.

« Tout m'aime ou tout me craint , soil on paix, soit en guerre, Je croquerais un prince aussi bien ([u'un oignon. »

(I .... Ce capitan, plein de boutades, Eslalant, en rodomontades, Sa grand' valeur aux assistants, A tant d'artilice et de grâce, Qu'il nous fait, en la moindre farce, Rire et trembler en même temps. «

Ce Capitan, à la moustache de léopard, à la fraise empesée, au feutre emplumé, est né, selon les uns, sur

iw; LA COAIKDIF. Il \ l.l i:\Ms.

k'S bords du (iua(iiil(juivir; selon ks aiilrcs, sur les bords de la (JaroiHie. Mais il est plus îii^v ({u'il n'en a l'air; qu'aurait-il fait sur les ])ords de ces llciivi's, alors (jn'ils n'étaient encore habités que par des nations sauvages? C'est à Athènes et à Home , sous les (césars , qu'il se montra, non pas brave, mais téméraire; non pas généreux, mais nuignifique. Dès ce tenqjs-là il renversait, d'un revers de son épée, des armées entières; d'un regard, il abattait les murailles, et, d'un souille, les Alpes et les Pyrénées.

Il rendait les déesses folles d'amour et tronq)ait Mars liii-mènie. Il a changé de forme avec les siècles, mais jamais de caractère. (]'est toujours le même fanfaron, tellement menteur qu'il s'en impose h lui-même.

« Puuîopoi.iMr.i:. (^)u'on ait soin que mon bouclier soit ])lus brillant qiu' n'est ordiiuiirenient le soleil dans le temps le plus pur et le j)Iiis serein : atîn que quand je m'en servirai, lorsque les deux armées seront aux prises, l'opposant aux ennemis, il les éblouisse et les aveugle. Je brûle d'envie de consoler cette épée -ci : elle se plaint, elle se désole de ce qu'il y a longtenqxs que je la laisse reposer, elle qui est dans la dernière inq)atience de hacher les ennemis en Uiorceaux ! ^lais où est donc Artotrogue ?

AiîTOTRocuK , parasiic. Le voici : il a riionneur de se tenir auprès d'un honuue également robuste et heureux, d'une beauté royale et d'une valeur héroïque. Le dieu Mars luimême n'oserait se mettre en parallèle avec vous, ni comparer ses qualités guerrières avec les vôtres.

PiRGOPOLiMCE. Parles-tu de celui que je ne voulus point renverser dans le chauip Gur^justidonien (du cabaret borgne), où Bombomachides, Cluninstaridi Sarchides, petit -fils de Neptune, commandait les troupes en qualité de généralissime?

Artotrogue. Je m'en souviens fort bien. Vous voulez dire ce général dont vous dissipâtes, par un seul souffle de votre bouche, les troupes qui étaient si remarquables par la dorure de leurs armes; vous les dissipâtes, dis- je, comme le vent dissipe les feuilles, ou le coton des roseaux.

PiRGOPOLiNicE. Par le temple de Pollux! voilà une belle bagatelle....

Artotrogue. Par Pollux! comment, d'un seul coup de poing, cassâtes -vous net le bras d'un éléphant, dans les Indes !

PiRGOPOLiMCE. Comment! le bras?

Artotrogue. Ah! je me suis trompé : j'ai voulu dire la cuisse.

PiRGOPOLiMCE. Et cependant je ne le frappai que légèrement.... Te souvient-il de quelque chose?

Artotrogue. S'il m'en souvient? ce furent cent cinquante hommes en Cilicie; cent Sicolairoltidcs; trente Sardes, et soixante 3Iacédoniens dont vous dépeuplâtes la terre en un seul jour.

PiRGOPOLixicE. Tous cos liommes-là, ramassés ensemble, combien cela fait-il ?

Artotrogue. Sept mille, tout au moins.

PiRGOPOLiNicE. Oui, justement, il faut que ce soit autant : tu comptes fort bien et fort promptement

Tant que tu me supputeras pareil nouiljre de yens tués de ma main, je te ferai toujours manjjer, et je partagerai ma table avec toi.

ÂnTOTUOGUE. Que dirai-je de la Cappadoce, où vous coupâtes la tète à cinq cents hommes, si le tranchant de répéc ne s'était pas émoussé! Mais ce n'était plus (ju'un reste d'infanterie, s'ils avaient vécu! Est-il besoin que je vous répète ce qui est dans la bouche du genre humain? Il n'y a, disent tous les mortels, il n'y a sur la terre et parmi les vivants, qu'un seul Pirgopolinice pour exceller en valeur, en beauté, en grandes actions et en héroïsme. Toutes les femmes sont amoureuses de vous; et ce n'est pas sans sujet, ma foi, puisque vous êtes d'une beauté accomplie : le feu du beau sexe éclatait encore hier pour vous, à ce grand noml)re de femmes qui m'arrêtaient par

le manteau.

PmcopoLiNicE. Que te disaient-elles hier? conte-moi un

peu cela, je te prie : cela me réjouit.

Artothogue. Ne serait-ce point là Achille, par hasard? demandait l'une. Non, disais-je, c'est son frère. Une autre en tombait d'accord : Qu'il me paraît beau, bien fait et gracieux! sa chevelure est toute charmante! Heureuses les courtisanes qui ont l'honneur de son choix ! assurément on ne peut trop envier leur sort.

Pirgopolinice. Tout de bon, elles disaient cela?

Artotkogue. Deux, entre autres, me conjurèrent de vous faire passer aujourd'hui devant leurs portes, comme si vous seul valiez toute une belle pompe, tout un spectacle enchanté.

PiRGOPOLLMCE. Avoue-moi que le trop de beauté cause

souvent du chagrin et de l'embarras

II me semble qu'il est temps que nous allions sur la grande place, pour payer les soldats que j'enrôlai hier sur mes tablettes. Car tu sauras que le roi Séleucus m'a prié instamment de lui faire des troupes, les estimant beaucoup de mon choix et de ma main. J'ai donc résolu de rendre aujourd'hui ce bon office au roi, mon lion ami.

ÂRTOTHor.uE. Puisque cela est ainsi, allons donc.

PiRGOPOLiMCE. Suivez -moi bien, mes valets; et surtout affectez de faire voir que vous êtes à moi

PmcopoLLMCE. Je puis me vanter d'être le favori de Vénus. Peut-être que cettï déesse est elle-même amoureuse de moi : cela se pourrait bien , oui !

31iLPnii)n'i'E, serrante. Monseigneur le Beau, je xous salue très-humblement.

PiRGdPdLi.MCE. Qui lui a dit mon surnom? Que les dieux vous aiment, ma fille! qu'ils vous donnent ce que votre

cœur désire! Je ne doute point que

cette fdle-là n'en tienne aussi pour moi.

Mu.pniuippE. Tous mes souhaits se terminent à passer ma vie avec vous, 3Ionsieur.

PiRGOPOLiMCE. Tu aspircs trop haut , et la prétention s'étend trop loin.

lMu.puu)ippE. Ce n'est pas de moi que je veux parler; aux dieux ne plaise que je sois si téméraire! Je parle de ma maîtresse, qui meurt d'amour pour vous.

PiRGOPOLiMCE. Il y en a bien d'autres qu'elle qui son-

haiteut le même bonheur, et qui ne peuvent pas y

atteindre De quelle maîtresse? car il y

a un si {jrand nombre de femmes qui s'offrent à moi, que

je ne puis pas me souvenir de toutes

Eh bien, «pie me veux-tu, messagère d'amour?

MiLPiin)iPi'K Çà donc! mon fameux

Achille, laissez-vous fléchir à ma prière; accordez ce que je vous demande : sauvez (jénéreusement la vie à une belle personne; obtenez de votre cœur héroïque quelques sentiments de douceur, de tendresse et de complaisance. Faites cela, grand preneur de villes, illustre tueur de rois,

PmcopoLiMCE. Oh! par Hercule, cela est fâcheux et tout à fait importun. {A son valci.) Combien de fois t'ai-je défendu de promettre ainsi facilement et communément mon service aux darnes?

Palestrion. Il ne naît que de braves guerriers des femmes qu'il honore de son amour; et ses enfants vivent au moins quatre-vingts ans.

Mu.puu)U'PE. Malheur à toi, folâtre et badin que tu es!

PiRGOPOLiMCE. Ce n'est point une raillerie : mes fds vivent mille ans, de compte fait, depuis le premier siècle jusqu'au dernier.

Palestuiu.n. Je n'ai pas voulu en dire autant qu'il y en avilit, de peur que cette fille-là ne crût que je la régalais d'un gros et impudent mensonge.

Pmoopdi.iMCE. Sais-tu, mon enfant, que je suis né le lendemain du jour mémorable que la déesse Opis accoucha de Jupiter?

Palestrion. Cela est certain : si bien que si monseigneur

LK CAPITAX. 181

mon maître était venu un jour plus tôt, l'empire du monde était pour lui. »

Après toutes ses forfanteries et ses exploits, il est pris par les valets et cuisiniers de Périplectomène, reçoit une correction ignominieuse , et s'en va battu et satisfait.

8 Pkriplectomène , à ses valets. Emmenez- le, et s'il ne veut pas suivre, enlevez -le par force : faites qu'il soit entre ciel et terre; mettez-le en pièces, déchirez-le par morceaux !

PiRGOPOLiMCE. Ah! seigneur Périplectomène, je vous conjure, au nom d'l[ercule!

Périplectomène. Il n'y a Hercule qui tienne; ta prière est inutile. Vois, Carion, si ton couteau est bien pointu et bien aiguisé....

PiRGOi'.iLiMCE. Je suis perdu! je suis mort!

Cauki.n, cuisinier. Pas encore; vous dites cela trop tôt! (.1 son maîirc.) Çà, Monsieur, vous plaît- il que je mette la main à l'œuvre? Commencerai- je l'opération?

Périplectomène. Non; je veux qu'auparavant on le bàtonne dos et ventre.

Carkin. Je vais m'y enqjloyer de bonne grâce; les coups seront de poids et à grande mesure. . . . [Il frappe.)

PiRGOPOLLNicE. Miséricordc! grâce! je vous en conjure! je suis assez battu !

Carion, à son maître. Vous plaît-il que je coupe, que je taille, que je mette mon instrument en besogne?

Pirgopollmce. Hé! Monsieur, avant qu'il agisse et qu'il m'ouvre le ventre, ayez la compassion de m'entendre, je vous en conjure

CarioiN. Jl l'aiU lui faire encore essuyer une grosse ondée de coups de bàlon; après quoi je vous conseille de le mettre à la porte et de lui donner congé.

Pjrgopolimce. Les dieux te veuillent bénir, puisque tu j)laides si bien en ma faveur!... En vérité, les coups de bâton m'ont tout à fait adouci; je suis métamorphosé en agneau. Laissez -moi, je vous en conjure.

Pi':iîiPi,i:cTOMÈiNE, Qu'on le détache.

Pinciii'oLi.NicK. Que je vous suis redevable! je vous en remercie de tout mon cœur. »

[Le Soldat fanfaron . Plaute. ) Le Capitan moderne ne parle pas autrement :

.... Anjoui'd'liLii, dos laqiini.s, me lrou\anL à l'écnrl, M'diil clonin'' quanlitû ilo bonnes l)aslonnades; Mais cet affront m'a mis on de telles boutades, Que j'en ai dévoré les murs d'un boulevard. Enfin, tout boursouflé de dépit, de rancune.

De rage et de fureur,

J'ai roué la Fortune, Écorché le Hasard et brûlé le Malbcui'.

Voyez-le arpenter au soleil les dalles des palais, le nez nu vent , l'œil à la piste d'un rôti , la main sur son effroyable raj)ièrc , dangereuse seulement pour les yeux des gens qui le suivent. A le voir mesurer le terrain , on croirait que la terre entière est sa propriété. S'il voulait, d'une chiquenaude il renverserait tous les édifices; mais il est magnanime, car combien d'insultes et de coups de trique n'a-t-il pas laissés tomber dans l'oubli!

ftlais voici la nuit! qui vient là? Un rival sans doute. Le Capilan va le terrasser de son regard; point! II le méprise trop; cela n'en vaut pas la peine, un simple mortel! Si c'était Jupiter encore! voire! Mais ils sont deux et ont une singulière démarche. — Relirons-nous; c'est plus généreux j)our ces manants, qui pourraient mourir de frayeur à ma simple vue. Je leur sauve la vie pas moins, ajoute notre héros en ouvrant davantage, comme un compas, ses longues jamhes, et en accélérant sa marche qui devient presque une fuite.

Mais, au détour d'une rue, une grêle de coups de bâton tombe inopinément sur les épaules de ce demidieu. Il est renversé; les batteurs d'estrade et malandrins s'apprêtent à lui dérober les richesses qu'il porte sur lui : la fameuse cotte de mailles, façonnée des anneaux d'or que lui ont fait accepter ses maîtresses, aura tenté ces pauvres gueux; mais, hélas! sous son pourpoint rayé qu'ils dédaignent, il n'a pas même de chemise. « Comme on est volé, cependant! » dit un de ces mécréants à son compagnon; et ils disparaissent en méprisant leur victime.

N'entendant plus de bruit, le Cai)itan ouvre un œil , puis l'autre, lève la tète, reconnaît que le danger est passé, rajuste sa rapière et les araignées qui y ont établi leurs toiles, et se dirige vers de nouveaux rivages.

« Ce capilan fait grand éclat :

Et sa valeur est si parfaite, Qu'il est des derniers au conibal, Et des premiers à la retraite. »

« Le Capiiainc , dil M. rrédéric .Mcrcey, était antérieur à la domination espagnole; nous le croyons contemporain de tous ces formidal)les chefs de bande italiens qui se distinguèrent à Anghiari, et dans ces fameuses rencontres où un cheval qui tournait la tète ou la croupe suffisait })our faire gagner ou perdre la bataille. C'est ^lachiavol qui nous l'assure.

» Sous ses nouveaux maîtres, le Cainiuinc se transforme en Matamore : il bredouille le castillan , prend la morgue espagnole et se corrige le mieux qu'il peut de sa poltronnerie. C'est alors qu'il ne passe guère de journées sans tuer un Maure, confondre un nécromant, ou séduire quelque princesse. L'étoffe des turbans des infidèles qu'il a décapités lui sert à habiller ses valets

» Aujourd'hui qu'il a subi une nouvelle transformation, il aime encore à raconter ses prouesses. Un jour, au siège de Trébizonde, il a pénétré seul dans la tente du sultan, et, le prenant par la barbe, il l'a traîné à travers son camj), tandis que, de la main qui lui restait libre, il écartait les assaillants et tenait en respect toute l'armée ennemie. Quand il rentra dans la ville, sa cuirasse était hérissée d'un si grand nombre de flèches qu'on l'eût pris pour un porcépic. C'est de ce jour que l'image d'un porc -épie fait partie de son écusson

» Sa galanterie égale sa bravoure, et, lorsqu'il s'attaque à une beauté, il a de si merveilleux moyens de séduction qu'il ne trouve jamais de cruelles. Il renverse les tours.

brise les portes de fer, on, coninic un dieu grec, s'insinue sous la forme d'une pluie d'or. II est telles de ses prouesses galantes qui, depuis, ont trouvé des imitateurs. Un jour, par exemple, que dans la compagnie de la princesse (lilyme d'Apremont il galopait sur les rives du Garigliano, celleci, fatiguée de ses protestations amoureuses, lui dit en plaisantant : — Le feu qui consume mon chevalier est donc bien ardent? — En doutez -vous, cruelle? — Nullement, mais je sais un moyen de te soulager : c'est de te jeter dans ce fleuve. — Toutes ses eaux ne pourraient éteindre ma flamme. — C'est une galante manière de t'exprimer; aussi ne te croirai-je que si je te voyais sortir de ces flots brûlant toujours du même amour. — En vérité, belle princesse? Et l'intrépide amoureux enfonce ses éperons dans les flancs de son coursier et se précipite au milieu du fleuve. Il courut grand risque de se noyer, et ce ne fut qu'en abandonnant son cheval qu'il put gagner le bord, tout ruisselant, mais dévoré des mêmes feux, La princesse tint donc parole et récompensa un si noble dévouement. Gomme les Capitans ses ancêtres, le Matamore était magnifique en paroles; mais sa bourse était toujours vide, et, sous sa belle cuirasse richement damasquinée , il ne portait .qu'un méchant pourpoint de peau de buffle tout usé. »

CLINDOR

N'èles-voiis point lassé d'abattre dos guerriers? Et vous faut-il cncor quelques nouveaux lauriers? I. 24

18G LA COMÉDIK ITALIENNE.

MATAMORE

Il est vrai que je rêve , el ne saurais résoudre Lequel je dois des deux le premier mellre en poudre , Du Grand Soplii de Perse ou bien du Grand Mogol.

CLINDOn.

Eh ! de grâce , Monsieur, laissez-les vivre encor. Ou'ajoulerail leur perte à voire renommée ? D'ailleurs, quand auriez-vous rassemblé voire armée?

MATAMOfiK.

Mon armée! ah, poltron! ah, traître! Pour leur mort, Tu crois donc que ce bras ne soit pas assez fort? Le seul bruit de mon nom renverse les murailles , Défait les escadrons et gagne les batailles.

D'un seul commandement que je fais aux trois Parques Je dépeuple l'Étal des plus heureux monarques; La foudre est mon canon , les destins mes soldats , Je couche d'un revers mille ennemis à bas, D'un souffle, je réduis leurs projets en fumée.... Et tu m'oses parler cependant d'une armée ! Tu n'auras plus l'honneur de voir un second Mars : Je vais l'assassiner d'un seul de mes regards. Veillaque!... Toutefois je songe à ma maîtresse; Ce penser m'adoucit. Va, ma colère cesse.

Quand je veux, j'épouvante, et quand je veux, je cliarme, El selon qu'il me plaît , je remplis tour à tour Les hommes de terreur el les femmes d'amour.

Du temps que ma beaulé m'était inséparable, Leurs persécutions me rendaient misérable. Je ne pouvais sortir sans les faire pâmer; Mille m.'juraienl par jour à force de m'aimer.

J'avais des rendez-vous de toutes les princesses,

Les reines à l'envi mendiaient mes caresses :

Celle d'Ethiopie et celle du Japon,

Dans leurs soupirs d'amour, ne mùlaienl que mon nom.

Les déesses aussi se rangeaient sous mes lois , Et je te veux conter une étrange aventure Qui jeta du désordre en toute la nature , Mais désordre aussi grand qu'on en voie arriver.

Le Soleil fut un jour sans se pouvoir lever.

Et ce visible dieu que tant de monde adore ,

Pour marcher devant lui ne trouvait point d'.\urore.

On la cherchait partout , au lit du vieux Titlion,

Dans les bois de Céphale, au palais de .Mcmnon.

Et, faute de trouver cette belle fourrière,

Le jour jusqu'à midi se passa sans lumière.

CLINDOlî.

Où pouvait èlre alors la reine des clartés?

MAT.\M0nF,.

Au milieu de ma chambre, à ni'olïrir ses beautés. Elle y perdit son temps, elle y perdit ses larmes; Mon cœur fut insensible à ses plus puissants charmes, Et tout ce qu'elle obtint pour son frivole amour Fut un ordre précis d'aller rendre le jour.

Les voilà , sauvons-nous ; non , je ne vois personne ! Avançons hardiment. Tout le corps me frissonne.... Je les entends, fuyons. Le vent faisait ce bruit, Marchons sous la faveur des ombres de la nuit.

Ces diables de valets me mettent bien en peine De deux mille ans et plus je ne tremblai si fort. C'est trop me hasarder ; s'ils sortent , je suis mort ;

Car j'aime mieux niouiir que leur doiinei' baLaiile, El profaner mon bras contre celle canaille. Que le courage expose à d'étranges dangers ! Toutefois, en loul cas, je suis des plus légers : S'il ne faut que courir, leur allente est dupée, J'ai le pied pour le moins aussi bon que l'épée. Tout de bon , je les vois, c'est fait, il faut mourir ! J'ai le corps si glacé que je ne puis courir.

Viens çà ! tu sais ton crime, cl qu'à l'objet que j'aime Loin de parler de moi , tu parlais pour toi-même ?

CLINDOR

Oui, pour me rendre heureux j'ai fait quelques efforts.

MATAMOUE.

Je le donne le choix de trois ou quatre morts.

Je vais, d'un coup de ])oiiig, te briser conune un verre.

Ou l'enfoncer tout vif au centre de la terre ;

Ou le fendre en dix parts, d'un seul coup de revers;

Ou le jeter si haut , au-dessus des éclairs ,

Que lu sois dévoré des feux élémentaires ;

Choisis donc proraplement , et pense h tes affaires.

CLINDOR

Vous-même choisissez.

MATAMORE

. . Quel choix proposes-tu? . .

CLINDOR

De fuir en diligence ou d'être bien battu.

MATAMORE

Me menacer. encore ! Ah, ventre! quelle audace! Au lieu d'être à genoux et d'implorer ta grâce 1 11 a donné le mol, ces valets vont sortir.... Je m'en vais comiuander aux mers de l'endoutir.

LE CAPITAX. 189

CLINDOR'

Sans vous chercher si loin un si grand cimetière, Je vous vais, de ce pas, jeter dans la rivière.

MATAMORE

Ils sont d'intelligence! ah, tète!

CLINDOR

Point de bruit.

J'ai déjà massacré dix liommes celte nuit, El si vous me fâchez . vous en croîtrez le nombre.

MATAMORE

Cadédiou ! ce coquin a marché dans mon ombre ! 11 s'est fait tout vaillant d'avoir suivi mes pas. S'il avait du respect, j'en voudrais faire cas. Écoute, je suis bon, et ce serait dommage De priver l'univers d'un homme de courage. Demande-moi pardon, et cesse, par tes feux, De profaner l'objet digne seul de mes vœux ; Tu connais ma valeur, éprouve ma clémence.

CLINDOR

Plutôt , si votre amour a tant de véhémence , Faisons deux coups d'épée au nom de sa beauté.

MATAMORE

Parbieu ! tu me ravis de générosité.

Va , pour la conquérir, n'use plus d'artifices ; Je te la veux donner pour prix de tes services. Plains-toi dorénavant d'avoir un maître ingrat!

{L'illtision comique. P. Corneille.)

« La tradition du théâtre nous apprend que ce rôle de Matamore fit la fortune de l' Illusion comirine.... Les bravades formidables du Capitan et sa piteuse déconfiture avaient pour les contemporains un intérêt comique qui

n'est plus aussi sensible pour nous. La forfanterie réj^nait alors à la cour, à la ville, à l'Académie même; elle était, pour ainsi dire, passée dans les mœurs françaises.... Témoin l'illustre Scudéry, seigneur de la Garde, qui tenait sa plume d'une main, son épée de l'autre, et qui appelait en duel Corneille pour lui prouver, d'estoc et de taille, que le Cid était une détestable tragédie.... Témoin encore cet admirable extravagant nommé Cyrano de Bergerac. Celuilà, du moins, n'était pas un faux brave; mais, si sa valeur produisit de liants faits, quelle forte dose de gasconnade nous y voyons mêlée!... Corneille n'a eu, pour faire parler son personnage, qu'à traduire en vers la prose

de ce grand duelliste

0 11 faudroit, je pense, Monsieur, que Dieu accomplît » quelque chose d'aussi miraculeux que le souhait de Cali- » gula, s'il vouloit finir mes querelles. Quand tout le genre «humain seroit érigé en une tête, quand, de tous les s vivants, il n'en resteroit qu'une, ce seroit encore un duel » qui me resteroit à faire.... Vraiment, il faut bien que » votre départ ayant déserté Paris, l'herbe ait cru par toutes s les rues, puisqu'en quelque lieu que j'aille, je me trouve » toujours sur le pré. Je m'imagine quelquefois être devenu «porc -épie, voyant que personne ne m'approche sans se

» piquer.... Ne voyez-vous pas aussi qu'il y a maintenant » plus d'ombre sur l'horizon qu'à votre départ? C'est à » cause que, depuis ce temps- là, ma main en a tellement » peuplé l'enfer qu'elles regorgent sur la terre. »

Dans la Rencontre de Gaultier Garguille avec Tabarin aux enfers, opuscule tabarinique, Gaultier Garguille dit :

1 Si tu estois encore en l'autre monde, tu rirois à gueule bée, voyant les orjjueilleux d'aujourd'hui qui, d'un pas mustaphique, iia sali Iwmines, c'est-à-dire cheminant superbement les mains sur les costés, comme pots à anses, dédaignent moustachiquement tout ce qu'ils rencontrent; leurs foudroyantes épées peuplant tous les cimetières de corps, lesquels, après avoir esté tuez de telles gens, ne laissent de se bien porter par en après. Et qui pis est, de leur regard, louchant soubs un bramballant panache, ils font frémir Jupin, qui est sur le point de leur céder son foudre et son aigle pour avoir paix envers eux, nonobstant qu'ils ne facent peur qu'aux limaçons, mouches et grenouilles, »

Aucun type n'eut autant de succès en Europe au seizième et surtout au commencement du dix- septième siècle que celui du Capitan, tant dans la comédie improvisée que dans l'autre genre. En Italie, en Espagne, en France, en Angleterre, le nombre des pièces où le Capitan, sous des noms très -différents, joue le premier rôle est considérable. Scarron tît sur ce personnage une sorte de tour de force en un acte et en vers, sur la seule rime en meni [les Boutades (lu Capitan Matamore, 1G4G) :

MATAMORE

« J'ai de l'amour infiiiiment Pour un bel œil qui , puissamment , Me trouble impérieusement ; Il demeure en ce logement , Marchons-y délicatement.

Holà ! sortez hâtivement ,

192 LV COMEniE ITALIENNE,

Sinon , parbleu ! rûbusleinent , J'écraserai le bâtiment.

A.NGÙLIQL'i:.

Ht' ! qui frappe si rudement !

MATAMORK.

C'est un faiseur d'égorgcmcnt. »

Les premiers Capitans italiens datent du quinzième siècle, et leurs costumes ont varié selon les époques. Ils portaient primitivement des buffles, la lon{jue épée, le casque ou morion, et paraissaient toujours masqués. Leurs masques étaient couleur de chair, avec un nez proéminent et d'effroyables moustaches,

« Au Capitan ancien italien, dit L. Uiccobini, a succédé » le Capitan espagnol, qui s'habillait selon la nation. Le » Capitan espagnol, petit à petit, détruisit le Capitan ancien » italien. Dans le temps du passage de Charles-Quint en » Italie, ce personnage l'ut introduit sur notre théâtre. La » nouveauté emporta les suffrages du public; notre Capitan » italien fut obligé de se taire , et le Capitan espagnol resta » le maître du champ de bataille. Son caractère était d'être » fanfaron; mais qui, à la tin, recevait des coups de b.âton » de l'Arlequin, »

En Italie et en France, des noms espagnolisés sont portés par les Capitans, tels que : cl Capiiano Sangre y fuego, cl Capiiano CiEU>o de Coi\xaz.\n, cl Caphano Escobombaruon OELLA PAPnioTOMtA, cl Capilaiio lloi)OMu>TE, ci Capitano Parafante; le Caphuine Bouuoufle, Taille-Bras (1567), Engoulevent, que l'on promenait au carnaval sous le nom de

Prince des sots, et qui, en 1652, lut le i)seiuloiiyiiie de l'acteur Nicolas Joubert.

Les Allemands eurent aussi au dix -septième siècle leur Capitan, Horribilicnhrifux , qui ne l'ut qu'une copie du Spavento milanais, du iMatamore castillan et du Capitaine Fracasse.

Le Capitan Matamouos tiil le nom prédominant. Sous ce nom de guerre, Silvio Fiorello, chef d'une troupe de comédiens italiens, parcourait l'Italie au seizième siècle. En 158i il jouait encore à Naples.

Au seizième siècle, le Capitan Spezza-Monti, connu en France sous le nom de Tranche -Montagne, « fermait les yeux lorsqu'il condjaltait ses ennemis, atîn de ne point voir les morceaux et les membres qu'il allait tailler et couper » .

Le Capitan Fracassu prit son nom du géant Fracassus (qui brise tout), père de Ferragus, dont parle Merlin Coccaie dans sa seconde Macaronée.

Callot, dans sa série des Petits Danseurs, a représenté quelques-uns de ces Capitans italiens du seizième siècle, entre autres le Capitan Tacilia-Cantom, velu d'habits étroits, coiffé d'une toque empanachée, les jarrets entourés de chiffons d'étoffe noués avec prétention, et ne dédaignant pas de croiser le fer avec Fracassu, qui est ici vêtu connue le Pullicinello du même recueil :

Le Capitan Bomi!aui)o>- , aux habits collants, à la toque et à la trousse tailladées, l'épée au tlanc et chaussé de bottes à revers dentelés. Le Capitan Zeublno, au triomphant panache et au masque orné de lunettes. Le Capitan Cei!im(jma, le jarret tendu, la main sur sa rapière, dont la pointe menace

le ciel en soulevant son manteau tout entier. 11 est fort cérémonieux, connue son nom l'indiciue, car, rencontrant la signora Lavima (Diana Ponti), il parait lui adresser un doux rejjard à travers son masque, en mettant sa toque tailladée à la main :

Les Capiluns Mala-Gamca et Bklla-Yita, cagneux tous les deux, se saluant avec précaution et défiance. Ceux-ci portent d'inmienses collerettes empesées, des jarretières exagérées par-dessus des bottes. Leurs manches, leurs trousses, leurs chausses, sont tailladées à la mode du temps de François 1".

Le Capilau Cauiulm, le Capilan Babeo (l'imbécile), les Capitans Esgangauato, Cocodiui.lo et Giui.i,(» portent le costume des danseurs.

SPAVENTO.

Dans la troupe italienne ( i Gelosi ) venue en France en L")77, les rôles de Capitan étaient joués sous le nom du CiipilaïKi Spaveato ilella Valle inferna (planche 12) par Francesco Andreini, né à Pistoie, et déjà célèbre en Italie depuis 1558. 11 jouait de tous les instruments de musique, parlait six langues différentes (l'italien, le français, l'espagnol, l'esclavon, le grec et le turc). 11 représentait aussi l)ien les Docteurs que les Capitans, et créa le personnage du DoïTonE SieiLiAKO et celui d'un Magicien nommé -fa/c/roHC. De reloiir à Florence en 1578, il rencontra, dans cette même troupe, Isabella, âgée de seize ans, admirée à bon droit pour sa beauté, ses talents et sa vertu. Francesco x^ndreini

en devint éperdument amoureux, et eut le bonheur de se faire accepter pour époux. L'année suivante (1579) Isaijella, étant encore à Florence, donna le jour à un fils, G. B, Andreini, connu plus tard sous le nom de Lelio, et auteur du Teairo Céleste et de VAdamo {voyez Lelk»). Andreini revint en France en 1600, avec les seconds Gelosi, et toujours sous la conduite de Flaminio Scala ; mais, au moment où la troupe s'en retournait en Italie, Isabella mourut subitement à Lyon (1604). Désolé, inconsolable de cette perte cruelle, Francesco Andreini quitta le théâtre avec son fils; mais celui-ci y rentra l'année suivante en qualité de directeur. Andreini le père n'y rentra plus, et ne s'occupa plus de son art qu'en qualité d'écrivain. Il fit paraître, en 1607, le Bmvure (tel Capiiaiio Sparento, qui furent traduites en français sous le titre des Bravacheries du Capitaine l'Épouvante. Francesco Andreini était membre de la Société des Spensierati de Florence.

Comédien dans la troupe de Flaminio Scala, il fut l'auteur de la préface du livre de celui-ci, ([ui contient une cinquantaine de canevas. Son fils, Gian Battista Andreini, prit l'emploi des jeunes amoureux sous le nom de Lelio [voyez Lelio).

Francesco Andreini (Spavento) mourut vers 1624.

Fabrizio de Fornaris, gentilhomme napolitain, né en 1560, fut connu, par sa verve comique et son esprit, sous le nom du Capitan Cocodhu.lo. Il vint en France avec la troupe des Confidenti, en 1584 et 1585. Il fit jouer par ses camarades et publia, chez Abel l'Angelier, en 1584, une pastorale de Bartolomeo Rossi, la FiammeUa. L'année sui-

1!»C LA COMEDTK ITALFKXNE.

vante, il fil ])araîlre tiiic (uinédic de sa fa(;oii, intitulée Axf/clica , (jn'il avait fait jouer à Vimpi-iDupin , cl (jiii avait eu un grand succès, surtout chez le duc de Joyeuse, à qui elle Alt dédiée, l'^alirizio de l'^ornaris ne revint ])liis en France, et mourut en Italie en KiôT.

En 1018, le charlatan Mondor (né à Milan), qui jouait ses parades sur les tréteaux de la place Dauphine avec son associé Tabarin, jouait dans certaines farces tabariniques sous le nom deliliDdMo.NT, anagramme de son nom, les rôles de Capitan. Tout le monde sait que ce fut l'Arioste qui, le premier, mit au jour ce terrible (lapitaine sarrasin Piodomonte,

« lioiioMoNT. ('avallierès, mousqueladeres, bombardas, canonés, morions, corseletes! Aqui, veillaco!

Tahauin. Il apj)elle le lieutenant, le corporal, le porteenseigne, les sergens, et si, il est tout seul en sa compagnie (il est bien vray qu'il en a tousjours plus de cent dans ses chausses, qui luy font escorte).

RoooMOiNï. Son il Capitanio llodomonté, la bravura, la valore de toto del mondo; la mia spada s'est rendue triom- ])hanté del toto universo.

Tabarin. Il est vray, par ma foy; il n'y a personne qui joue mieux de l'espée à deux jambes ([ue luy.

RoDOMONT. Que faslo en sta casa, Tabarin? Que fasto,

veillaco? lo te quero ablar Aqui,

veillacon? Aqui, poerco? lo te quero matar, ères moerto!

Tai'.auin. Ah! Monsieur, ne poussez pas davantage, vous effondrerez le baril à la moustarde. ■<>

Mondor était un honnne de belle mine, s'exprimant fort

T.E CAPITW. 197

bien, et ayant reçu une honne éducation, foinmc dii en peut juger par les espèces de leçons scientifiques et de cours de morale et de philosophie qu'il faisait au [)ubli(' sous forme de discours et de réponses à son valet Tal)arin. « Quant à Mondor, est-il dit dans les Opuscules tahurinkjiies , il a de l'esprit et un peu de lettres, et seroit capable, s'il vouloit, d'une vacation plus honneste. Il est honneste et courtois, ostant son chapeau bien lionnestement et avec un doux soubris, quand il renvoyé le mouchoir ou le gant. »

Dans la troupe des Fcilcii , (jiii vint à Paris en 1021 et en Ifâi sous la conduite de G. B. Andreini, les rôles de Capiiau éttiient renq)lis par Girolamo Gavarini, né à Ferrare, connu an théâtre sous le nom de Capitmm Wxsoc.viio.NTE (le Gapitaine lihinocéros). Niccolo Barbieri (Bn.- TUAMK) raconte, dans sa Siipplica, la mort de ce comédien (2 octobre 1624), et dit qu'on trouva dans son lit « un trèsrude cilice, ce qui causa quelque surprise, car nous n'ignorions pas qu'il était pieux et hnon dcroio, mais nous ne savions rien de ce cilice. » Il ajoute « qu'il ne faut pas se risquer inconsidérément à mal parler des comédiens, attendu qu'il y a souvent ])armi eux de très-galants hommes, et, qui mieux est, quelquefois des saints : tels que saint Genest, saint Ardélion, saint Sylvain, san Giovanni Buono. »

Abraham Bosse a représenté le Matamore du commencement du dix-septième siècle, armé jusqu'aux dents, en habits rayés, collants, et coiffé de ce feutre gris à plumes que porte Spavento.

SPEZZAFER.

Le Capitan Spezzafer portait d'abord le costume des seigneurs de la cour de Henri IV : chapeau rond empanaché, la moustache et la barbe, la grosse collerette, le pourpoint et la trousse très-large de lepoque. Mais, en 16G8, il modifia la l'orme du costume, et sa manière de porter l'épée passée dans un large ceinturon de buffle très- haut monté lui donne un certain rapport avec le Crispin de la comédie française. Mais les couleurs sont très-différentes : tandis que Crispin est habillé de velours noir de la tête aux pieds, Spezzafer [planche 15) est vêtu tout entier de grosse soie de couleur jaune-vif; ses vêtements sont coupés à la mode des sondars de quelques années précédentes, sous Louis XIIL II porte des moustaches, et a sur la tête un chapeau gris retroussé surmonté d'une plume.

Spezzafer, dont le nom était Giuseppe Blanchi, vint pour la première fois à Paris en 1050, puis en Kli^i avec la troupe dont il était directeur, et dont les principaux acteurs étaient : Rarbançois [Policliincllc), Bastona, Bonnetti, Caluci, Cialace (Panlalon), Bonami [danseur), Franchi, (Irandini, IMicael Lardi, Merli, Magni, Nardo, Nicoli, Pozzi, Binaldi, Usili ; mesdames Brigida Blanchi, Orsola Blanchi, Luigia Blanchi, Gand)elli, Marizini, etc.

Giuseppe Blanchi (SpEzzArKu) mourut à Paris en 1680 : « Comme on parlait de sa mort à Versailles, M. ***, médecin, prétendit (|u'il lui ressemblait; mais le prince

lÉ CAPITAN. 190

de *** l'assura du contraire, parce que le Capitau n'avait jamais tué personne. Ce Spezzafër était marié à une femme d'une conduite assez équivoque, et lorsqu'il venait, dans la comédie cVArlcciuin roi par Imsard , lui demander le {gouvernement d'une place frontière, Arlequin lui répondait : Comment feras- tu pour la garder, toi qui depuis vingt ans ne saurais venir à bout de garder ta femme? Cette plaisanterie ne manquait pas sans doute de faire rire le public, mais elle devait être Ijien amère pour celui qui en était l'objet. »

Dans le théâtre de Gherardi, le Capitan Spezzafër éprouve le besoin d'acheter du linge. C'est comme qui dirait une scène intime, car on ne voit guère agir les Capitans comme de simples mortels; ils sont toujours montés à un diapason trop élevé pour descendre aux nécessités de l'existence.

« On prétend, lui dit Arlequin, que vous ne portez point de chemise? — C'était autrefois ma coutume, lui ré})ond le Capitan, parce qu'alors, comme j'étais extrêmement furieux, aussitôt que je me mettais en colère, le poil, que j'avais abondamment sur tout le corps, se dressait, perçait ma chemise de toutes parts et y faisait tant de trous, qu'on l'aurait prise pour une passoire; mais depuis quelque temps, m'étant fort modéré, je porte du linge comme les autres. » Après le départ d'Arlequin, il s'approche d'une boutique.

« Spezzafku. Voici justement une boutique de lingére. J'ai affaire de quelque peu de linge, je veux voir si elle n'aurait pas ce qu'il me faut.

aon LA COMEDIK ITALIENNE.

Unk IjN(ii":uK. Venez voir chez nous, Monsieur, de trèsbelle toile de Hollande, des i)eaux chaussons à l'épreuve de la sueur.

Si'KZZAFKi! prounit it)ic chcinisc (jn'il noiirc sur le coiuploir. Je serais ravi d'acheter quelque chose chez vous. {A pan.) Cette fille est jolie, bien faite, les beaux yeux bleus! — Cette chemise m'acconiiuoderait assez, mais je la crois trop petite.

La LiNCKHE. Trop petite! vous n'y i)ensez })as. Elle a trois quartiers et demi de haut.

Spezzafer. Combien en voulez-vous?

La LiNGicuE. Elle vous coûtera dix écus, sans vous surfaire.

Si'EzzAi'ER. Dix écus !

La Lingèue. Oui, Monsieur, c'est en conscience; je ne }ja{{ne qu'une livre par sou.

SpEzzAKEii, Je vous en donne trente sous.

La Lingèue. Trente sous! On voit bien que vous n'êtes pas habitué à porter des chemises.

Si'EzzAFEu. Tenez! voilà un écu sans marchander. Si vous pouvez, ne me laissez pas aller ailleurs.

La Li.NGÈiu:. Çii, (;à, prenez-la; mais à la condition que vous me ferez l'iiouneur de revenir me voir. C'est à l'ensei(;ne de l(i l'ncclle. C'est moi, Monsieur, ipii fournis les layettes iiour tous les enfants des euuu<pu's du jfrand sérail. »

Le costume du Ca})itan italien ressemble, au milieu du siècle dernier, à celui d'un soldat de l'époque. 11 jjorle le tricorne, les cheveux lon^js retenus par un ruban, l'habit, la veste et la culotle militaires. Sa lonjjue épée, qu'il porle

la pointe en l'air,- lui donne encore un peu de la tournure de ses ancêtres.

GIÂNGURGOLO.

GiANGURGOLO [plaiiclie 14), ou comme qui dirait Jean le Goulu, la Grand' Gueule, est le type calabrais des Capitans. Gomme le Matamore, il est passionné pour les femmes; mais il en a peur, il craint toujours de rencontrer un homme sous leurs jupons. Il a cependant la grande épée du Capitan et ses allures soldatesques. Comme son type primitif, il est vantard, menteur d'une façon monstrueuse, peureux outre-mesure, et de plus, affamé comme un sauvage. II passera pourtant quatre jours sans manger, par crainte d'avoir à essuyer un refus et une rebuffade; il faudrait se fâcher et peut-être se battre, c'est-à-dire être battu : aussi a-t-il recours au vOl pour se nourrir, car il n'a jamais eu un (jrano (4 centimes) dans sa poche. C'est autour des marchands de macaroni qu'il rôde; à la tombée de la nuit, c'est là que, levant son grand nez de carton , il tlaire et se nourrit de la vapeur des lazagnes. Si, par l)onne fortune, il peut mettre la patte sur des aliments, c'est fabuleux de le voir faire disparaître tant de choses et en si grosse quantité. Ce sont des repas de Gamache qu'il lui faudrait, et encore ne serait-il pas rassasié ; son estomac est un gouffre. Mais pour quelques livres de macaroni, quelques platées de polenta, un ou deux salami, combien faut- il endurer de disgrâces! C'est un conq)osé de Gargantua, du Matamore et de Pierrot. 11 est, par-dessus le marché, bête et vaniteux,

202 LA COMEDIE ITALIENAE.

se dit gentilhonime sicilien. T.a terre, <lil-il, trenil)le sous moi quand je marche, et je marche toujours.

Les sbires lui sont un terrible épouvantail. Il se sent coupable, et, les flairant de très-loin, malgré tous ses titres, sa noblesse, ses armes redoutables, il se fourrerait volontiers dans un trou de souris à leur approche, yuand il est bien certain de n'avoir affaire qu'à de pauvres gens inoffensifs, il se fait servir largement, et les paye en se mettant dans de furieuses colères qui se terminent par un combat contre les pavés. Si, dans ce moment, un enfant s'amuse à crier après lui, il disparaît si vite et pour si longtemps, qu'il se passe des années sans qu'on le revoie dans le pays. Il porte un feiilre long et pointu , la rapière, le pourpoint écarlate aux manches jaune-pàle rayées de rouge, ainsi que la trousse et les jambes. Francesco Ficoroni {Disseriaiin de larvis scoiicls ft Jif/Ki-is coiiiici.s) donne la reproduction d'un mime antique, gravé sur-onyx, qui rappelle assez le. Giangurgolo par sa coiffure, son long nez et sa pose déhanchée.

IL VAPPO.

Le Yappo ou Smargiasso, c'est-à-dire le fanfaron, l'avaleur de charrettes ferrées, est un type napolitain, représentant le spadassin d'il y a soixante ans. Grand querelleur, vantard à l'excès, et, avant tout, poltron outre-mesure, comme les autres variétés de ce type. Il porte le costume que portait le Capitan au siècle dernier : l'habit carré et ample de la régence, un tricorne d'une hauteur exagérée, un haut-

tle-chausses jaunâtre niai boutonné, et une lon{>ue rapière dont la îjarde vieillie et rouillée fait un {^rand hruit de ferraille. (Test un personnage cambré, dé^jinjjandé, prenant des poses « territicques », un Fhanca-Tiui'pa de Callot qui s'est vêtu un peu plus à la moderne. 11 eût mieux fait de conserver son sayon de toile jaune et son feutre démesuré.

ROGANTIAO.

Les Romains ont aussi une sorte de Capitan, Rooantino, qui a les mêmes allures et le même caractère que leur Marco-Pepe. A Bologne, le caporal Rogantino est le même chef de sbires; il est brutal, a un accent bizarre, fait vibrer les r; et, quand il vient arrêter quelqu'un, si le coupable a échappé, il enqwigne souvent un innocent; essaye-t-on de l'en empêcher, il. veut alors frapper et incarcérer tout le monde.

La scène se termine par une mêlée générale, de laquelle Rogantino sort toujours dans un état pitoyable. « Ils m'ont bien battu, dit-il, mais je leur en ai dit! » Ce personnage est, encore aujourd'hui à Rome, avec Pulcinella et Cas- RANDRiNo, un des héros de la baraque de marionnettes de Gaetanaccio, impressario plein de verve et d'esprit, qui fait jouer à Rogantino des rôles semblables à ceux que le Sergknt du guet remplit, chez nous, dans les farces de Polichinelle.

BETTA, FRANCISQUIINE, DIAMANTINE, 31ARINETTE, VIOLETTE, CORALINE, LA GUAL4SSA.

Dans la Moslellaire de Plante, Piiileniatie, musicienne, a pour servante une certaine Scaphe, qui lui lient des discours tout semblables à ceux que Diamantine tiendrait k Aurélia, ou Colombine à Isabelle. Dans la scène qu'on va lire, nous assistons à la toilette d'une femme de l'antiquité.

« PniLEMATiE. Vois, je t'en prie, ma Scaphe, si cet habitlà me sied bien; car je veux plaire à Philolache, lin (jui est tout à la fois et mon bien -aimé et mon maître.

Scaphe. Pourquoi ne cherchez -vous pas à ac([uérir des manières provocantes, galantes, puisque vous êtes toule jolie? Les amoureux n'aiment pas une fennne pour ses habits, mais pour elle-même.

PuiLEiMATiE. A présent, qu'en dis-tu?

Page 1