‹ Masques et bouffons; comédie italienneChapitre 16 sur 41 · FRANCISQUINE · texte numérisé non relu

FRANCISQUINE

Dès 1530, les servantes portent, dans la troupe des Jnironnti , les noms de Colombina, Oi.iva, Fiamltta, PasoLELi.A , Aespdla, Spim-tta. ^lais la plus célèhre actrice dans cet emploi fut Siivia Pioncagli, née à Bergame, qui, sous le nom de FiiAxcEscniNA , vint en France avec la troupe des Gclosi en 1578. Elle retourna en Italie avec la troupe, et joua à Florence les rôles de servante d'Isahelle (Isahella Andrcini) ou les Trarcsiis sous le nom de J^eshimi. Cette

210 LA COMEDTK ITALIHNNE.

actrice possédait parfaitement notre langue, et se permettait parfois l'improvisation tout en français. Vitthiua, dont le nom était Antonella I?ajardi, Oi.ivetta, Outk.nsia et Nespola , avaient le même emploi dans celte troupe.

La soubrette qui faisait partie de la troupe des Fedeli, et qui vint à Paris avec G. B. Andreini, portait encore le même nom, mais orthographié Fracischina.

La femme légitime ou supposée de Tabarin, qui improvisait sur les tréteaux de la place Dauphine, portait aussi le nom de guerre de Francisquine. L'Étoile prétend qu'elle était Italienne; il la confond certainement avec Silvia Roncagli. Son véritable nom était Anne Begot, dont la réputation valut mieux que celle qu'on lui fit, le badaud peuple de Paris prenant à la lettre les farces qu'elle jouait et les sottises qu'elle débitait.

Dans une farce tabarinique, Francisquine se plaint amè- 1 rement de son mari Tabarin : « N'est-ce pas une chose misérable, dit-elle, d'être mariée aujourd'hui à un ivrogne qui ne prend d'autre soin que de sa cuisine! Il est toujours au cabaret! » Tabarin, qui l'a écoutée, lui demande si c'est de lui (pi'elle parle : « Fais attention à ce que tu dis, ou je me jetterai sur ta friperie et n'en bougerai de trois heures. » Elle s'arrange de manière à donner rendez-vous au sieur Piphagne, qui jargonne l'italien, et à Lucas, l'un à minuit, l'autre à deux heures, moyennant chacun cent écus. Tabarin, ayant entendu le marché, dit qu'il sent déjà les cornes lui percer la tête.

« Taharin. Eh bien, madame la carogne! quel marché avez-vous fait?

COLOMBINE. 2tl

Francisquine. Voilà comme Tabarin me traite ordinairement, ^[erci de ma vie, je ne suis pas de ces {rens-là!

Taiiaiun. Comment, mort-diable! ne t'ai -je pas entendue faire le marché?

Francisquine. Je n'eusse pas voulu faire cela sans vous avertir, mon mari ; mais c'est pour attraper leur argent.

Tai.arln. Encore as-tu de l'esprit ! Laisse-moi manier cette affaire-là; va-t'en au logis, appréte-moi tes vieux habits et , me laisse faire. »

Tabarin, habillé en femme, vient à l'heure et au rendezvous; il reçoit les cent écus de Piphagne et l'attache à un poteau. Lucas vient à son tour, donne l'argent, et, sur l'ordre de la fausse Francisquine, il bâtonne Piphagne. Cela fait, Tabarin se démasque à Lucas et l'attache au même endroit, puis le fait battre par Piphagne. Francisquine arrive et fait cesser les corrections réciproques en corrigeant son mari. La farce finit par une mêlée générale.

Maria Antonazzoni joua d'abord dans la troupe des ■ Gclosi sous le nom de Ricciolina. Après la disparition de cette troupe, elle entra dans celle d'Andreini (les Feileli) en 1615, à Florence.

Callot l'a représentée dans sa série des Peiks Acteurs.

En 104i, sous le nom de Bettina, Elisabetta Dafflizio jouait les rôles de servante ou de paysanne, à Venise.

DIAxMANTINE.

Patricia Adami, née à Rome en 1055, connue sous le nom de Diamantine, joua d'abord en Italie avant devenir

en France. Après la mort do son mari, Adami, comédien

qui mourut jeune, elle vint débuter à Paris en IGGO, et son

talent varié fil bientôt oublier l'actrice qui l'avait précédée,

en 1G5Ô, dans la troupe appelée en France par Mazarin. De

celle-ci on ne connaît que le nom d(\ théâtre, Bkatp.ix, par

ces quatre vers de Loret :

« Mais pour enchanler les oreilles , Pâmer, pleurer, faire merveilles, Mademoiselle Béalrix Emporta, ce jour-là, le prix. »

Patricia Adami était petite, un peu brune de peau, mais extrêmement jolie , et d'une [jrande vivacité sur la scène. Au;]ustin Lolli, qui jouait les Docicurs, devint amoureux d'elle et l'épousa. Elle continua ses succès et remplit son emploi jusqu'à ce qu'une nouvelle (gloire vint l'éclipser, c'est-à-dire jusqu'au début de Catherine Biancolelli [Colomhi)ic). En 1683, Diamantine, se sentant déjà vieille, se retira tout à fait du théâtre.

C0L03IBINE.

Ce type de la soubrette est toujours le même; depuis Plante jusqu'à Gherardi, et depuis Cherardi jusqu'à nos jours, il a peu varié; mais la soubrette s'est personnifiée dans le personnage de Colombine par Thérèse, Catherine et la seconde Thérèse Biancolelli, la grand'mère, la petitetîlle et rarrière-petite-fdle, toute une génération de Colombines. La plus remarquable, par son talent varié et ses créations nombreuses, est Catherine Biancolelli (plam-lic 15),

fillo du célèbre Dominique, et femme de Vïcrw l^'iioir de la Thorillière, élève de Molière et acteur distingué dans la (l'oupe de celui-ci. Elle est tantôt soubrette, tantôt maîtresse, avocat, danseuse, cbanteuse, homme à bonnes forlunes, etc. Elle remi)lissait éjjalement bien, dit-on, tous les emj)l()is, et parlait facilement plusieurs lan^jues, dialectes et jar'jons. Elle semble avoir été une personne très-instruite et d'un véritable talent. « Elle était petite, un peu brune de peau, mais d'une tîjjure très- agréable. Elle avait plus que la beauté, elle avait de la physionomie, l'air très-fin, le geste aisé et la voix douce et gracieuse. » Née en 1665, de Joseph-Dominique Biancolelli et d'Ursula Cortèze, connue au théâtre sous le nom d'EuL.viïiA, elle prit le surnom de Colomh'mc, surnom déjà en vogue au théâtre depuis 1560, parce que sa grand'mère du côté paternel l'avait déjà porté, et s'était fait peindre en habit de ville, tenant un panier qui renfermait deux colombes, par allusion à son nom de théâtre. Ce portrait était dans la maison que Dominique habitait au village de Bièvre, préside Paris.

Catherine débuta, le 11 octobre 1685, dans Arlequin Proiéc. Elle entrait en scène où son père était en Arlequin , et lui disait en italien : « On m'a dit que Votre Seigneurie voulait me parler. IMais quelle drôle de figure a Votre Seigneurie! elle me fait l'effet d'un dindon à la daube....

— Comment cela , un dindon ? répliquait Arlequin ; je suis comédien et chef d'une troupe de dindons... je veux dire d'une troupe de comédiens. IMais je vous ai fait demander parce que je sais que vous avez de grandes dispositions pour la comédie, et je vais vous donner un rôle

214 LA COMKDIK ITALIENNE.

dans l'Incendie de Truie: je ferai le cheval, vous ferez l'iiiceiidie, » etc. Colombine refuse cette pièce, qui liiiirail en fumée et ferait mal aux yeux des spectateurs. On s'arrête au choix des Amours de Tilus cl de Bércnicc. Colondjinc dit qu'elle va s'cinbérénieer [imberenicciarmi), et Arlequin va se lilusincr ( inlilusinarmi) .

Elle eut un ;;rand succès, et dès ses débuts elle lâcha la bride à toute sa verve et à toute son audace d'improvisation. Soubrette d'Isabelle, elle fait des remontrances à sa maîtresse, désolée d'épouser un homme qu'elle n'aime pas.

« Vous vivrez, lui dit- elle, comme vivent les femmes de Paris. Les quatre ou cinq premières années, vous ferez bonne chère et grand feu; et puis, quand vous aurez mangé la meilleure partie du bien de votre mari en meubles, en habits, en équipages, en pierreries, vous vous séparerez de corps et de biens; on vous rendra votre mariage, et vous vivrez après cela en grosse madame. Ce que je vous dis là, c'est le grand chemin des vaches. Que vous êtes l)onne! est-ce qu'on épouse un homme riche pour l'aimer ? »

Ailleurs elle dit de franches vérités à son maître :

« Tout franc, monsieur, si vous n'y prenez garde, avec vos millions, vous allez devenir la risée de tout Paris. On sai( bien que, dans la vie, il n'est si petit ni si grand qui n'ait parfois quelque chose en la tête : mais c'est une honte de vous voir, sans sujet, lamenter votre vie, et lésiner depuis le matin jusqu'au soir sur le plus nécessaire de la maison. Hélas! où est le temps que vous jetiez tout par les fenêtres et qu'il n'était mention que de vos bombances et

de votre belle Imincur? Reveniez -vous de la ville, vous causiez un moment avec moi; vous me passiez la nuiiu sous le menton : Colombine par-ci, Colombine par-là; tantôt des ndjans, tantôt une bajoue, tantôt un éventail. Enlin on avait, de temps à autre, quelque petite marque de votre souvenir. Présentement, vous rentreriez cent fois sans dire : Dieu te gard. Vous ne dé[j;rondez point; vous êtes vilain comme lard jaune, bourru comme ini diable. De cinquante valets, vous en avez congédié quinze. 11 n'y a plus que trois carrosses chez vous, et je crois. Dieu me pardonne! que vous retrancheriez jusqu'à votre femme, pour en épargner les habits. »

A propos de coquetterie, Colombine parle ainsi à Isabelle :

« 11 ne faut pas que les choses aillent dans l'excès. Mais je vous assure qu'une petite pincée de coquetterie répandue dans les manières d'une femme la rend cent fois plus aimable et plus appétissante.... Et si, je ne parle que d'après ma mère, qui était une merveilleuse femme sur ces matières-là.... ,le lui ai entendu dire cent fois qu'il en est de la coquetterie comme du vinaigre : quand on en met trop dans une sauce, elle est piquante et insupportable; quand il y en a trop peu, elle est si fade qu'on n'en saurait tàter; mais quand on attrape cette médiocrité qui réveille l'appétit, on mangerait ses doigts. Il eu est de même d'une femme. Quand elle est coquette aux dépens de son honneur, li ! cela ne vaut pas le diable ; quand elle ne l'est point du tout, c'est encore pis, sa vertu semble confondue avec son tempérament, et vous diriez d'une beauté en

2l(i L\ COMEDIK ITAMKiNNE.

léthargie. 3Iais quand iino Iielle se sent, et ((ifelle ii'.i d'enjouement que ce qu'il en tant pour plaire, ma toi, franchement, si j'étais lioinme, j'en voudrais par hi. »

Dans /(■ Ihtmjiicrouncr, pour prouver ;i Isabelle {ju'eile a le cœur plus tendre qu'elle ne l'avoue, voici ('c ({u'elle ima^jine :

« (^oLoMiiiM-:. More! apporte-moi ici un manteau, une écliarpe, une perruque et un chapeau (hi licre de mademoiselle. Pendant que nous avons le temps, il faut que je fasse la folle. Je veux contrefaire un de ces soui)iranls du jjcl air.

IsAi'.i.i.i.E. 3Iais encore comment t'appellerai-je?

Colomdim:. Vous m'appellerez chevalier.... Or çà, tenezvous bien sur vos gardes. Je vais vous pousser, ma foi, des fleurettes aussi franches.... Vous riez? Si Dieu m'avait faite homme, j'aurais été un dangereux pendard. {PJIlc sort et revient eu Ixilnl de eheralier.) Ce n'est, ma foi! pas sans peine, mademoiselle, <pi'on parvient à votre appartement.... Si votre brutal de portier avait des chausses froncées, on le prendrait pour un suisse. Savez -vous qu'il y a deux heures, au pied de la lettre, que je suis à votre porte, et que ce maroutte-là n'aurait point ouvert si je ne m'étais avisé de dire que j'étais de vos parents ?... Tenez- moi pour un coquin si je vous ments.... A propos, vous ai-je dit que je vous aime?

IsAi;KLi.r:. Cela n'est point encore parvenu jusqu'à moi !

CoLoMBiNE. Nous autres gens de cour, nous sommes tellement dissipés que, très-souvent, il faid qu'on nous devine.... Je vous trouve d'un fleuri... (pu louche.

IsAiini.i.E. Ah li ! chevalier, ne me regardez pohit; je iio suis point aujourd'hui une personne; voilà deux nuits que je suis malade comme une hête, ce qu'on appelle à ne pas fermer l'œil. Vous croyez bien qu'on n'est pas jolie après une si grande déroute de santé ?

CoLOMBixE. Vous avcz , Dieu me damne! plus de santé qu'il ne m'en faut. Tout ce que je crains, c'est que votre maladie soit au cœur. Aimable comme vous l'êtes, il n'est pas possible que vous n'ayez quelque passion dans l'âme? Écoutez, si cela est, cachez-le-moi bien. Car je veux que cinq cents diables m'emportent si....

Isabelle. Quoi! chevalier, vous êtes jaloux?

CoLOMBiNE. Comme un diable!... Ma belle, me ferez-vous soupirer encore longtemps? Quand vous donnerai -je à souper chez Lamy?

Isabelle. Vous perdez le respect, chevalier.... une fdle de qualité au cabaret!

CoLOMBixE lui baisani la main. Ah! ma belle, qu'il me serait doux d'émouvoir votre tendresse, et d'être l'objet de vos premiers feux ! »

Peu à peu Colombiné se passionne et joue assez bien son rôle d'amoureux pour qu'Isabelle lui réponde en soupirant : « iVh! Colombiné! quel dommage que tu ne sois pas garçon!

CoLOMBiNE. Ne vous avais-je pas bien dit que vous n'étiez pas de bronze? Vraiment, ce serait bien autre chose si j'étais homme ! »

Colombiné dit toutes choses comme elles sont. Mnh si parfois sa maîtresse ne l'écoute pas, elle feint de vouloir la quitter, sachant bien qu'elle en sera empêchée.

218 LA COMKDII-: ITALIENNE.

« Coi.o.MiiiNF.. Quand vous me (loniicricz ti'dis fois plus de {{a{;es, je ne voudrais pas rester un quart d'Iicure avec vous. C'est l)ien l'argent, vraiment, ((ui nie gouverne! .l'ainie ma réputation, mademoiselle, et puis c'est tout.

IsAiiEii.i;. Il me sendile, ('olombine, que ta réputation n'a pas couru de risques avec moi?

CoLOMiiiNE. Tout cela est bel et bon, mais je veux sortir.

Isabelle. Q)uoi ! ne me diras-tu ])oint pourquoi tu me quittes ?

('.(•LoMBLNE. Je vous quitte parce que j'ai le cœur ])ien placé, et que je meurs de honte de voir qu'en six mois de temps, vous n'êtes pas plus façonnée que le premier jour. Depuis le matin jusqu'au soir, je me tue le corps et l'àme à vous remontrer que la beauté toute seule ne prend point de dupes, et qu'une fille à marier doit jouer toutes sortes de rôles pour se bien établir. Au lieu d'en faire votre profit, vous vous reposez tranquillement sur vos charmes, et vous laissez le soin de votre fortune à votre étoile. C'est bien comme cela, ma foi, ([u'on les attrape !

Isabelle. Tu as grand tort de me gronder, Colombine. Depuis que tu es avec moi, je ne suis que l'écho de tes remontrances et je ne parle jamais, en compagnie, que sur la tablature que tu me donnes.

C<ii,iiMBi.\E. Vous vous y prenez d'un bon biais ! Vertu de ma vie! quand on a le mariage en tète, il faut bien ruser d'une autre sorte!... Je vous ai recommandé cent fois d'affecter un air sévère et hautain avec ceux qui vous recherchent en mariage. L'homme est une espèce d'animal (fui veut être maîtrisé et qui ne s'attache qu'à ce qui le

rebute. Dès que vous paraissez douce et complaisante, un fat d'épouseur s'imagine que vous en tenez et que ses perfections vous garrottent le cœur. Mais quand vous le traitez avec indifférence et que vous paraissez haute à la main, vous voyez mon drôle souple, rampant, qui s'empresse, et qui n'épargne ni dépenses ni soins pour parvenir à vous plaire.

Isabelle. Je suis donc encore bien novice! car je ])ensais, moi, qu'une humeur sincère, soutenue de beaucoup de probité, engageait plus fortement.

CoLOMBiNE. Et d'où venez -vous, avec votre probité? Il n'y a qu'à chanter sur ce ton-là pour mourir gueuse et vieille fille. Mademoiselle, mettez-vous en tête qu'avec les hommes d'aujourd'hui il faut être rusée, fourbe, alerte, scélérate même quand le cas y échoit. Le grand talent est de devenir femme, tout le reste va comme il plaît à Dieu. »

Dans l'Homme à bonnes fortunes, Colombine est sœur cadette d'Isabelle. Elle n'a pas quinze ans, et veut déjà se marier.

« Colombine, habillée en petite fille , et Isalelle.

Isabelle. En vérité, vous êtes bien folle de farcir votre tète de vos sottes imaginations d'amour et de mariage I Est-ce là le parti que doit prendre une cadette? et ne devriez-vous pas renoncer au monde?

Colombine. Mon Dieu ! ma steur, cela est bien aisé à dire, mais vous ne parleriez pas comme vous faites si vous sentiez ce que je sens.

IsALELLE. Et que sentez-vous donc, s'il vous plaît? Vrai- *

ment, je vous (rouve une jolie mi;;nonne, pour senlir quelque chose ! Et que sentirai-je donc, moi, qui suis voire aînée? Est-ce qu'on m'entend plaindre des ennuis que cause l'état de fdle ? Vous êtes encore une i)laisante morveuse !

CoLOMBiNE. Plaisante morveuse? Mon Dieu, je ne suis pas si morveuse que je le parais; et il y aurait déjà lon;;temps que je serais femme, si mon père avait voulu; car l'on m'a dit qu'on pouvait l'être à douze ans.

IsAiELLE. Mais savez-vous lùen ce que c'est qu'un mari, pour parler comme vous faites ?

CoLOMBiNE. Bon! si je ne le savais pas, est-ce que j'en voudrais avoir un ?

Isabelle. Hé ! qui donc vous a appris de si belles choses ?

CoLuMBiiNE. Cela ne s'apprend-il pas tout seul ? Quand je son(]e que je serai mariée, je serai si aise! si aise! Oh! il faut que ce soit quelque chose de fort joli que le mariajjc, puisijue la pensée seule fait tant de plaisir.

Isabelle. Vous vous trompez fort à ce calcul, si vous vous figurez tant de plaisir dans le mariage. Le hcau régal qu'un mari qui gronde toujours! Les soins des domestiques! L'incommodité d'une grossesse ! Non, quand il n'y aurait que la peur d'avoir des enfants, je renoncerais au mariage pour toute ma vie !

CoLOMBiNE. La peur d'avoir des enfants? Hon! on dit (pie c'est pour cela qu'il faut se marier ?

Isabelle. Vous n'êtes point propre au mariage. Ce n'est pas un jeu d'enfant.

CoLOMDiNE. Et moi, je vous dis que j'y suis aussi projjre que vous; et quoique je sois jeune, si j'étais mariée présentement, je suis sûre que je n'en mourrais pas.

Isabelle. En vérité ! il faut que j'aie bien de la bonté de soutFrir tous les travers de votre esprit !... 11 n'y a ])ersonne d'assez dépourvu de bon sens pour vouloir se charger de votre peau.

CuLOMui.NE. Eh! la la, cette charge n'est pas si pesante et ne fait pas peur à tout le monde. 11 n'y a pas encore huit jours que je trouvai, dans une boutique du Palais, un monsieur de condition qui me dit que j'étais bien à son gré et qu'il serait bien aise de rn'épouser.

Isabelle. Et que lui répond! tes-vous ?

CoLOMBiNE. Je lui dis que j'étais encore bien petite pour cela; mais que l'année qui vient....

Isabelle. Vous serez plus grande et plus folle. Vous ne voyez donc pas qu'il se moquait de vous, et que vous vous donnez un ridicule dans le monde? Allez! vous devriez mourir de honte.

Pierrot arrive. Qu'est-ce donc, mesdemoiselles? Voilà bien du bruit! 11 me semble que vous vous flattez comme chien et chat. Est-ce que vous ne sauriez vous égratigner plus doucement?

Colombine. Pierrot, c'est ma sœur qui se fâche; elle veut qu.'il n'y ait de mari que pour elle.

Pierrot. Oh ! la goulue!

Colombine. Mon pauvre Pierrot, toi qui es si joli, est-ce qu'il faut que je demeure toute ma vie fille?

222 LA COMEDIK ITALIENNE.

Pierrot. Est-ce que cela se peut? Voyez-vous, il faut marier les filles quand elles sont jeunes; ce [jibier-là ne se {jardc pas, la mouche s'y met.

IsAiiELLE. Mais, aussi, est-il juste que je cède mes droits à une cadette !

Pierrot à Colombine. Il est vrai que vous n'êtes encore (ju'un embryon, et j'en ai vu dans des bouteilles de bien lilus grandes que vous.

CoLOMBi.NE. Je conviens, Pierrot, que je suis encore petite; mais....

Isabelle. Taisez -vous! il n'y a plus moyen de tenir à vos impertinences, je vous laisse. »

Après la sortie d'Isabelle, Colondjine charge Pierrot de porter une lettre au monsieur qu'elle a rencontré au Palais : « Puisque je sais écrire, dit-elle, pourquoi n'écrirais-je pas? — Vous avez raison » , répond Pierrot; et il va porter le billet doux en disant : « C'est une belle chose que la nature, cela songe au mariage dès la coquille! »

A quelques scènes plus loin. Pierrot rapj)orte la réponse de ce monsieur de comlition que Colombine aime déjà, et qui n'est autre qu'Arlequin.

« Colombine, Eh bien, mon pauvre Pierrot, as-tu porté ma lettre à monsieur le vicomte?

Pu:nRoT. Assurément, et si, il m'a donné un petit mot de réplique.

Colombine lui prenant le billel. Eh! donne donc vite!

PiEiu'vOT. IMalepeste! comme vous èles âpre à la curée!

Colomeim: lisant. « L'amour est comme la gale, on ne le saurait cacher. C'est ce qui fait que je vous irai voir aujourd'hui ou je veux que la peste m'étouffe.

» Le vicomte de Bergamottï:. »

Pierrot. Yoilîi un homme qui écrit bien tendrement.

Coi.oMBiNE. Il m'aime bien, car il me l'a dit; et j'espère que nous serons bientôt mariés ensemble. Il n'y a qu'une chose qui m'embarrasse, c'est que je ne sais pas encore tout à fait ce que c'est que le mariage. Ne pourrais -tu pas me le dire ?

Pierrot. Assurément, il n'y a rien de si aisé. C'est comme qui dirait une chose.... Oh ! vous ne pouviez jamais mieux vous adresser qu'à moi.

Colombine. Eh bien donc?

Pierrot. C'est comme, par exemple,... une chose où l'on est ensemble.... Votre père... avait épousé... votre mère; ça faisait qu'ils étaient deux. Et comme ça, votre grandpère... d'un côté,... la nature.... On ne saurait bien expliquer ce brouillamini -là, mais vous n'aurez pas été deux jours ensemble que vous saurez toutes ces drogues-là sur le bout du doigt. »

C'est toujours Arlequin qui est, sera ou a été l'amant ou le mari de Colombine. IMais Arlequin ne se pique pas d'être fidèle; il courtise d'autres femmes, et va même jusqu'à en introduire une dans le domicile conjugal, lui faisant croire qu'il est garçon : nuds la supercherie se découvre, et Colombine s'étant entendue avec Angélique, sa rivale, elles se vengent en bàtonnant cet Arlequin trop perfide.

■2'2l LA COMEDIE ITALIENNE.

Ailleurs,. Arlequin, après l'avoir séduite à Venise, l'a abandonnée pour venir chercher fortune à Paris sous les habits du marquis Sbruffadclli. Colombine le poursuit de sa vengeance, prend toutes sortes de déguisements pour l'eflrayer, car elle s'est fait passer pour morte, ce qui a causé une grande joie à Arlequin, pressé d'épouser Isabelle. Colombine se ligue avec Pasquariel , et c'est à qui jouera le plus de tours à l'ingrat. Elle vient d'abord en Espagnole, parle castillan à Arlequin, qui ne comprend pas un mot et interprète ses paroles à sa manière. Après l'avoir fait enrager, elle se fait reconnaître en lui disant : « Pcrjhlo, traditore, m'avisai nerjll occlii , se non in liai ne/ ciiorc! (Perfide, traître, tu m'auras dans les yeux, si tu ne m'as pas dans le cœur.) » Arlequin, épouvanté, crie au secours. Elle fuit, et revient en soubrette pour entrer au service de sa rivale, Isabelle. Arlequin lui fait des agaceries et lui demande de venir lui blanchir et raccommoder les trois seules chemises qu'il ait. Colombine, feignant de ne pas le connaître, lui parle de lui-même en le traitant de maroufle, de cancre, de misérable; il a fait mourir de chagrin une certaine Colombine. « Franchement, dit Arlequin, il y a de grands scélérats dans le monde! Mais est-elle bien morte, aussi? — Hélas! il n'est que trop vrai », dit-elle. Alors Arlequin de philosopher sur l'amour et la mort. Colond)ine lui coupe la parole en se faisant connaître : « Pcijhlo , iraditorc, m'avrai ncf/li occlii, se non in liai iicl cuore! » (À'tte menace revient sans cesse; c'est la goutte d'eau qui, tombant incessamment sur le roc, finit par le percer. Elle reparaît en Gasconne, et parle patois; puis en Mauresque, et se livre à la

COLOMBIISE. 225

danse en arrachant la barbe d'Arlequin. Elle fait des armes, paraît en peinture, en docteur; elle plaide en femme contre Arlequin, et revient en avocat plaider pour lui. Enfin Arlequin, repentant et fati^^ué de cette incessante persécution , l'épouse.

Catherine Biancolelli joua jusqu'à la fermeture de la Comédie-Italienne (1697), après quoi elle se retira tout à fait du théâtre.

C'est sur le théâtre de la (ilomédie-Italienne que Colombine prit, pour la première fois, le costume d'ARiEyiiNE, dans le Retour de la jhirc de Bcson.s , en 1693. Depuis, ce costume fut très- goûté sur les théâtres forains et dans les travestissements. Le personnage popularisé de Colombine fut traditionnellement vêtu en Arlequine sur les tréteaux, dans les parades, et très-souvent dans les pantomimes [planche 16). Il en fut de même pour Pierrette, qui devint la femelle de Pierrot, se vêtit de blanc et s'enfarina le visage. Le costume de Colombine est très-varié : tantôt soubrette, tantôt cavalier, tantôt petite fille, tantôt avocat, tantôt médecin, tantôt femme d'Arlequin, dont elle prend le costume et le masque. Dans le théâtre de Gherardi, elle porte le rayon, sorte de coitïure qui ne la distinguerait pas des jeunes premières, sans ce petit tablier resté traditionnel au théâtre et caractéristique dans les rôles de soubrette.

Dans la pantomime moderne, Colombine est ordinairement fille, nièce ou pupille de Cassanore. Ses amours avec Arlequin sont toujours traversées par la volonté paternelle, qui protège Léandre, le riche et puissant Léandre,

le beau Léandre, ainsi nommé par dérision. Mais elle a toujours aussi une fée ou marraine magicienne qui la sauve, et, nuilgré Cassandre, Pierrot et Léandre, elle épouse l'Arlequin de ses rêves.

MAllINETTE.

En 1G85, Angélique Toscano débuta sous le nom de Mauinette, qui avait déjà été porté par la femme de Fiurelli, et qui resta au théâtre comme celui de Colombine et de DiAMANTi>E. Elle avait épousé Joseph Tortoretti {Pasrjtiariello) : « C'était une grande femme fort maigre, assez jolie, mais d'un talent médiocre. » A la fermeture du théâtre elle suivit les vicissitudes de son mari.

En 1697 , après la retraite de Françoise Biancolelli (Isabelle), une actrice débuta à Paris, sur le théâtre de la Comédie-Italienne, sous le nom de théâtre de Splnetta. Elle était belle-sœur de Constantini {Mezzeiin) qui l'avait fait venir d'Italie, où elle remplissait l'emploi des soubrettes. Elle aurait probablement remplacé Isabelle si, à quelques jours de ses débuts, le théâtre n'eût été fermé.

Elle était d'une figure ravissante et d'un talent très-varié; elle représentait cinq et six personnages dans la même pièce, « ce qui lui a attiré de grands applaudissements et le nom d'actrice universelle ». Elle avait joué à Bruxelles ainsi que dans la troupe de l'électeur de Bavière. Elle retourna en Italie, où elle eut encore de grands succès.

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