‹ Masques et bouffons; comédie italienneChapitre 3 sur 41 · MU. KO LIN · texte numérisé non relu

MU. KO LIN

Miini ccnlunculi) désijjik' riiahil d'Ariocjuin, composé de pièces lie plusieurs couleurs. Suu iuas(pie noir est exprimé ])nv fiill;iiii(' fiicicin olxhiciam , el sa lèle rasée, selon Vossius, par Samiioiics 7iiiniiiiii (i(jch(nil nisis capililnis (les lioun'ous rei)résentaient leurs paaldiiiiiiies la tète rasée).

Arle([uin et Brijjliella sont ajjjjelés en Italie zamii , idiii ou s(i)i)ii , de sainiid , ((ui , en latin, veut dire boulî'on, moqueur; s(i)i)iiiiiii , sdinid , inotpierie, raillerie, grimace.

« J'ai cherché, dit Iliccoboni dans son Histoire du » tliéâlre italien , d'où ce nom de zanni pouvait tirer son » ori[;ine, et je pense que c'est le changement de la pre- » niière lettre qui cause cet embarras. Nous voyons que , » bien souvent, nos prédécesseurs, à la place de l'S se sont | B servis du Z. On dit zmirnc pour stiiinic. Tous les auteurs y> de la langue italienne et les plus a])i)rouvés ont dit zam- » bnco pour saiiihiico, znnipnfpia pour sdinpof/iia , zanna pour » sauna. »

« Qiiid cnifH potest lam ridiciihnn (juam sannio cssc ? qui T> urc , vullu , imitandis )nol il/us, rocc , ilciii(iuc corporc ridclur j> ipso y (Cicero, De vraloïc , lib. II.)

ï Plauij)cs tjra'ce dicilur )iiinius, idcn auleni latine plaiiipef; » fptod (ii'Iorcs planis pedihus , id est , uudi prosvemuui introiieiit. r> (Diomed., lib. III.)

» La chaussure d'Arlequin n'est-elle pas désignée par là ? K 11 a les pieds simplement enveloppés d'un cuir et sans y » talon; depuis les pieds jusqu'à la tète, l'habit d'Arlequin » n'est donc autre chose que celui des mimes latins... J'ai » trouvé ini livre, qui n'est pas aussi ancien que je 1 aurais

1) souhaite; mais ce i\[[\)n y Iruiive Mif(H jxnu' voir la » difTéivncc (jifil y a do l'habit de ce leinps-là à cehii » d'à présent.

». . . . Du temps de Henri IV, une troupe de comédiens » italiens vint à Paris. L'Arlequin de cette troupe voulait » en[j,a{jer le roi à lui taire })résent d'une chaîne d'or avec » une médaille. 11 inuijjina de l'aire un livre, de rimprinui' » et de l'adresser au roi... A la première pa{je, il y a une ' -) ti[jure d'Arlequin, qui est de trois pouces et trois lignes » de haut. »

Le costume de cet Arlequin , que Riccoboni a l'ait graver, se compose d'une jaquette ouverte i>ar devant et attachée par de nuuivais rubans; d'un pantalon étroit, collant, \ couvert de morceaux d'étoffes de plusieurs couleurs, placés au hasard. La jaquette est également toute rapiécée. 11 a une barbe noire et roide, le demi -masque noir, et une toque tailladée comme celles du temps de François 1"; pas de linge; la ceinture, l'escarcelle et le sabre de bois. Ses pieds sont chaussés de souliers très-minces recouverts sur le cou-de-pied i)ar le pantalon qui fait guêtre.

Quant au masque avec lequel Arlequin parut en France et qu'il porte encore aujourd'hui, on dit que c'est Michel- Ange qui l'a restauré d'après un masque de satyre antique. Son costume, au dix -septième siècle, s'est métamorphosé comme son caractère : ce sont bien toujours les mêmes morceaux d'étoffes de différentes couleurs, mais posés avec symétrie.

Depuis Dominique, le transformateur de ce type, le costume n'a que fort peu changé. La jaquette s'est rac-

ARI.KQUIN. 73

coiircir peu à i)eu, le pantalon s'est rétréci, il est revenu à sa forme primitive. Les losanjjes de ditTérenles couleurs se sdiil allongés; mais le masque, la niciiloiinière , la tète iu)ii'e, la queue de lapin endjlème de la poltronnerie, la batte et la ceinture sont demeurés tels ({u'ils ont toujours été.

Cette queue d'animal (jiii orne le chapeau d'Arlequin est encore une tradition de l'anticiuité. ()n attachait une queue de renard ou des oreilles de lièvre à ceux que l'on voulait tourner en ridicule.

Une innovation, ce sont les paillettes, qui font de l'Arlequin moderne une espèce de poisson ruisselant d'écaillés d'or et d'arjjent.

Dans les premières troupes italiennes du seizième siècle, troupes nomades qui tenaient autant des bohémiens et des bateleurs que des comédiens, nous trouvons Tiuvhi.imi, Mestiiunu, Zaccagmno , Trvffaldi.no , GiAZETo, BA(^Ari.\o, qui sont le même type sous des noms différents et souvent sous le même costume. Ce n'est que sous Henri III qu'un zaïii de ce genre vint à Paris.

On a prétendu que, comme il était sans doute protégé par le premier président au parlement, Achille de Harlay, ses camarades ra})pelaient IIaisi.kolino, le petit protégé de Ilarlay [plduchc "2). Ce nom lui resta, ainsi qu'à ses successeurs dans ce type. 31ais cette étymologie est victorieusement réfutée par un intéressant passage des savants commentateurs de Rabelais, Johanneau et Esnumgard :

« Douât nous apprend que les entremetteurs [Icnones), dans les anciennes comédies, étaient vêtus d'habits bigarrés

74 LA COMEDIK IT VLIEIVNE.

(le diverses eoiileiii's, sans doute ii rexeiiijjle de Mercure leur patron, re (|ui nous persuade que le personnafje de comédie que nous nommons /Ir/cr/»/» n'est autre aussi que Mercure, et que c'est pour cela qu'on lui donne un habit ■ l)i;]arré, cliai'^jv de pièces de différentes couleurs. Arlequin est un diniinnlif de harlc ou lierle, nom d'un oiseau de rivière, et non pas un dérivé de celui de M. de llarlay ou d'Hercule. On dit en Italie Ilarlequino; on lit dans l'anlichopin Harlequinus, et dans une lettre de Ilaulin, de 15!2l, Herleqninus. »

« Le jeu des Arlequins avant le dix- septième siècle, dit » Riccoboni, n'était qu'un (issu de jeux extraordinaires, » de mouvements violents et de polissonneries outrées. 11 ^ » était tout à la fois insolent, railk'ur, i)lat, bouffon et

» surtout infiniment ordurier. Je crois aussi qu'il mêlait » à tout cela une a[jilité de corps qui le faisait toujours » être en l'air; et je poun-ais même assurer qu'il était » sauteur. »

Notre Arlequin moderne est sauteur, danseur avant tout; c'est une affinité de jdus avec l'ancien type.

Dans certaines conq^ositions de Callot, on voit, dans les fonds, des Arlequins qui sautent, dansent, et font le saut de carpe en arrière. Ainsi, de son temps, l'Arlecjuin était encore danseur sur les places publiques.

Cependant, k partir de 1500, nous voyons l'Arlequin, orijjinaire de Bergame, n'être plus si niais, si balordo affoiio. Il est toujours gourmand, poltron, mais ce n'est plus le type de ce valet de ferme des environs de Bergame, qui cherchait l'âne sur lequel il était monté.

« Son caractère, dit Marmontol, est un niélan{je d'i^niorance, de naïveté, d'esprit, de l)ètise et de {|ràce; c'est une espèce d'honnne ébauché, un jjrand enfant qui a des lueurs de raison et d'intelligence, et dimt toutes les méprises ou les maladresses ont quelque chose de piquant. Le vrai modèle de son jeu est la souplesse, l'agilité, la gentillesse d'un jeune chat, avec une écorce de grossièreté qui rend son action plus plaisante; son rôle est celui d'un valet patient, fidèle, crédule, gourmand, toujours amoureux, toujours dans l'embarras, oa pour son maître ou pour luimême; qui s'afflige, qui se console avec la facilité d'un enfant, et dont la douleur est aussi amusante que la joie. Ce rôle exige beaucoup de naturel et d'esprit, beaucoup de grâce et de souplesse. «

3Iais, en même tenqis que le zaïii Aui.kcihm) fut un sot, l'autre zani bergamasque, Bukuiella, fut un rusé et un fourbe. Arlequin et Brigliella sont toujours de la ville de Bergame. Cette ville est bâtie en anq)hithéàtre, sur des collines, entre le Brembo et le Serio qui descendent des montagnes de la Valteline. On dit que les caractères des b.abilants de la haute et de la basse ville sont tout à fait opposés. Ceux de la haute ville, personnitiés dans le type de Brigliella, sont vifs, s})irituels et actifs; ceux de la ville basse sont paresseux, ignorants et presque stupides, comme Arlequin. J'en demande pardon aux habitants de la basse ville, nuiis je suppose que, comme Arlequin, ils sont devenus, depuis le seizième siècle, aussi vifs et aussi spirituels que leurs compatriotes de la ville haute. Ou dit, dans le nord de l'Italie, qu'ArlechiiU) ]'ind)écillc (lequel?) avait,

7H LA C()Mï:I)IK ITALIKWK.

sur l'd.'il [fiuiclu', une loupe (|ui lui couvrail, la niuitié de lu joue, et ({lU' c'est pour cette raison ([u'il prit le masque qu'il a toujours yardé depuis.

Vers la fin du seizième siècle, ce persouna^je, tout eu conservant ses allures sautantes, ses manières de chat, tradition probable du jeu des anciens mimes, devient moins simple, et de tenq)s à autre se permet un bon mot. C'est ainsi que, en 1578, le jouait en Italie Simone di Bologna,

Mais c'est au dix-septième siècle que se transforma complètement le rôle d'Arlequin. Il devint spirituel, rusé, grand diseur de bons mots, et tant soit peu philosophe. Même dans les troupes italiennes, les acteurs qui le jouèrent sous les noms de Zaccagnino, en 1080, et de TiiuFrALuiNo, imitèrent Dominique Biancolelli, homme de mérite, instruit, ami des gens de lettres, qui mit son esprit à la place de celui d'Arlequin.

GIUSEPPE-DOMENICO BIANCOLELLI

Joseph-Dominique lUancolelli était né à Bologne en lOW). Son père et sa mère étaient comédiens dans une troupe établie à hologne. Dès sa plus tendre enfance, Biancolelli joua la comédie avec ses parents et fit de si rapides progrès, qu'à un âge où l'on commence ordinairement sa carrière, il était déjà compté parmi les bons acteurs de l'Italie.

En 1059, le cardinal Mazarin , voulant augmenter sa troupe italienne, fit venir plusieurs acteurs desqiu^ls fut

lîiuiicolelli, qui joiitiit alors à Vienne en AiiU'ielie, dans la li'()iil)e de Tabarini. Ce Talnirini était déjà venn en Kranee sous Louis XIll e( la minorité de Louis XIV. Le jeune Biancolelli vint doue en France avec Eui.aiua, 1)iam.\mi.\e , Ottavio, en ll>()().

Locatelli jouait alors les Tuivei.in, espèce d'Arlequin; mais cela n'empêcha pas Biancolelli de jouer les Arlequins, comme second conùque, à côté de Trivelin, jusqu'à ce (pie ce dernier mourût : ce fut en Itwl. A i)artir de ce moment , toute la scène appartint à Domin'Kfuc , car c'est sous ce nom qu'il acquit la réputation du plus [jrand acteur de son siècle et rendit populaire le noui d'ARi.EcniNo (pkniclic ô). 11 mourut à quarante-huit ans, d'une fluxion de poitrine qu'il prit en dansant devant Louis XIV.

« Le sieur Beauchamp, maître à danser de Louis XIV, et » compositeur de ses ballets, avait dansé devant Sa ÎMajesté » une entrée très-sin^julière, qui avait été {joùtée de toute » la cour, dans un divertissement que les comédiens italiens » joijjuirent à une de leurs pièces, Dominique, (pii dansait » tort bien, imita d'une façon extrêmement comique la » danse de Beauchamp. Le roi parut prendre tant de plaisir » à cette entrée, que Dominique la fit durer le plus lon[j- » temps qu'il lui fut possible, et il s'y échautTa tellement » que, n'ayant pu changer de linjje au sortir du théâtre » (parce qu'il lui fallut exécuter son rôle tout de suite), il » lui survint un gros rhume qui se tourna en lluxion de » poitrine; la fièvre s'y étant jointe, il ne fut pas plus de » liuit jours malade, et, après avoir renoncé au ihcàivc , il ï mourut le lundi !2 août 1(588, à six heures du soir, et fut

78 LA COMKDIK ITALIENNE.

ï onterré à Snint-Eustache, derrière le ehœur, vis-à-vis la ï chapelle de la Vierjje. 11 demeurait rue Monluiarlre, près » l'égout, il e(jlé (If rancicn hntid de (lliarùt. ^

Les plaisirs le suivaienl sans cosse; Il répandait partout la joie et l'allégresse. Les jeux avec les ris naissaient dessous ses pas. On ne pouvait parer les traits de sa satire;

Loin d'ofTenser, elle avait des appas.

Cependant il est mort; tout le monde en soupire : Qui l'eût jamais pensé sans se désespérer, One l'aimable Arlequin qui nous a tant fait rire

Dût sitôt nous faire pleurer!

{Mercure de 1688, par DtvisÉ.)

La perte de Dominique fut un coup de foudre pour la comédie italienne. Ses camarades fermèrent le théâtre pendant un mois, et, lors de la réouverture, ils posèrent l'affiche suivante :

« Nous avons lon^ftemps marqué notre déplaisir par » notre silence, et nous le prolongerions encore si rai)pré- » hension de vous déplaire ne l'emportait sur une douleur » si léjjitime. Nous rouvrirons notre théâtre mercredi pro- » chain, premier jour de st^ptemhre 1088. Dans l'impossi- » hilité de réparer la perte que nous avons faite, nous vous » offrirons toid ce que notre application et nos soins nous » ont pu i'omnir de meilleur. Apportez un peu d'indul- » {jence, et soyez persutidés que nous n'omettrons rien de » tout ce qui jieut contrihuer à votre plaisir. )^

Dominique avait épousé, à Paris, en 1602, Ursula Corteze, qui jouait sous le nom d'Eularia, dont il eut douze enfants. Cincj lui ont survécu, qui sont :

ARLKQl IN. 79

Françoise Biancolelli, née en KilVi, ([iii joua les Isabelle;

Catherine Biancolelli, née en 1605, qui joua les Colombine;

Louis Biancolelli, chevalier de Saint- Louis, capitaine au ré{}inient royal des vaisseaux, directeur des forts de Provence, in{]'éniein' militaire, mort ii Toulon l'u I72i); il était filleul de Louis XIV et auteur de plusieurs pièces qui furent jouées à la comédie italienne et qui font partie du théâtre de Gherardi ;

Philippe Biancolelli de Jîois-Morand, né en 1()72, conseiller du roi, doyen des conseils de Saint-Doniinjjue, connnissaire de marine;

Pierre-François Biancolelli, né en l()8l, ([ui joua sur les théâtres de la foire et à la Comédie-Italienne, sous le nom de Domlu'Kjite, les rôles de Tiuvelln, et mourut en 1754,

Se trouvant au souper du roi, Dominique (Arlequin) avait les yeux fixés sur \m certain plat de perdrix; Louis XIV, qui s'en aperçut, dit à l'ofticier qui desservait :

« Que l'on donne ce plat à Dominique.

— Elles perdrix aussi? demanda Dominique.

— Et les perdrix aussi, » reprit le roi, qui avait compris le trait. Le plat était d'or.

Louis XIV avait assisté incoyniio, au retour de la chasse, à une pièce italienne que l'on avait donnée à Versailles; le roi dit, en sortant, à Dominique : « Voilà une mauvaise pièce. — Dites cela tout bas, lui répondit Arlequin, parce que si le roi le savait, il me congédierait avec ma troupe. » Le roi admira la présence d'esprit du comédien.

T)<)))ii)ti(juc était petit et d'une jolie li^jurc; mais, une dizaine d'années avant sa mort, il était deveini trop [jros

80 I. \ COMKDIK ITAI.FKNM:.

pour 1111 ark'ciiiiii. Au lias de son portrait jieiut par Ferdinand, {jravé par Hubert, on lit le quatrain suivant :

Bologne est ma patrie et Paris mon séjour, J'y règne avec éclat sur la scène comicjue ; Arlequin sous le masque y cache Dominique, Qui réfoi'me en riant et le peuple et la cour.

Après la mort de Dominique, il [larut eliez Klorentin Delaulne un livre intitulé : Aui.kuuima.na, on les huns mois, les liisloircs j)l(iis(tiilcs cl (ujrvahlcs , icciieillics des convcvsat'w)is il'Arlaiiiiii: I(>!H. L'ouvrage eommenee ainsi : « Samedi dernier, 50 du moi«, sur le minuit, en sortant de mon cabinet, Arlequin m'apparut. Il avait son petit chapeau, son masque, et l'habit qu'il portait sur le théâtre. Je fus (l'abord surpris de le voir; mais un moment après, je me rassurai, persuadé que je ne devais rien craindre d'un homme que j'aimais encore ati delà du tombeau. « N'appréhende point, me dit-il; je suis ravi de te voir. » A ce mot, je courus pour l'embrasser. « Non, pas cela, reprit-il; mon corps n'est plus que de matière subtile, mal propre à recevoir ces marques de ton amitié. Quelle folie te porte à publier les choses que nous avons dites ensemble quand je vivais? Crois-tu réjouir le monde par mes contes?... Étaisje si connu, que mon nom ne soit pas encore oublié? etc. »

L'auteur lui répond que son nom est immortel, que sa personne était aimée, estimée dans toute l'Europe; que, dans les rôles qu'il a représentés, il n'a ajji que selon la justice et l'honnêteté. « Quand tu as représenté les friponneries des praticiens, les contorsions des femmes, les fourberies

dcs-baiiqueroutiers, les impertinences des bourgeois, croistu avdir fait un grand mal?... » La conversation dure ainsi entre l'auteur et le défunt Dominique pendant un volume. Dans cette conversation viennent des iiistoires plaisantes, des anecdotes scandaleuses du temps, des bons mots, facéties, moralités, idées philosophiques, etc. (Test un pot-pourri sur Dominique.

Dans une comédie, Arle([uin veut vendre sa maison; il vient trouver l'acheteur en scène, et, alin, lui dit-il, qu'il n'achète pas chat en poche, il veut lui faire voir un échantillon de la marchandise, et tire de dessous son casaquin un gros plâtras. Dans une autre scène, Arlequin est mendiant; Ottavk) l'interroge sur plusieurs choses; entre autres, il lui denumde combien il a de pères.

« Mais je n'en ai qu'un, répond Arlequin.

— Mais pourquoi n'as-tu (lu'iiii père? lui demande Ottavio en se fâchant.

— Que voulez -vous? je suis un pauvre homme, je n'ai pas le moyen d'en avoir davantage. »

Pasquaiukli.o veut mener Arlequin au cabaret; mais, dans cette pièce, il est sobre et lui répond : « Le verre est la boîte de Pandore, c'est de là que sortent tous les maux. »

Citons encore quelques traits du caractère tracé par Dominique dans les différents Arlequins qu'il a représentés.

MiczzETiN promet à Arlequin de lui faire épouser Colombine s'il veut le seconder dans une nouvelle fourberie. Pendant que Mezzetin songe à son projet, Arlequin compte les boutons de son justaucorps, et, à chaque bouton, dit : « J'aurai Colombine, je ne l'aurai pas; je l'aurai, je ne

82 LA COMETIIE 1T \I.I K.NNE.

l'aurai pas; je l'aurai, je ne l'aurai pas; je l'aurai, je ne l'aurai pas. [Il pleure.) Je ne l'aurai pas!

3Iezzetin. Qu'avez-vous? pourquoi pleurez-vous?

Arleol'in jilciirdiii. .le n'aurai pas Çolonil)ine! hi! hi! lii!

Mkzzetin. Qui est-ce (pii vous a dit cela?

AuLEot'iN inoiii 1(1)11 SCS Ixiuinns. ("est la boutonomancie! »

Dans l'Homme à Ixmnes fortunes, Arlequin, travesti en marquis, reçoit beaucoup de présents des femmes auxquelles il a su i)laire. 11 vient déjà de recevoir et de mettre sur son dos deux robes de chambre, quand on lui en apporte une troisième de la part d'une veuve (]ui va venir voir l'effet de son cadeau. On frappe à la })orte, c'est elle! Arlequin n'a que le temps de passer cette troisième robe j)ardessus les deux autres, ce qui le rend semblable à un éléphant. La veuve entre malgré la défense.

« Arleouin en colère. Eh morbleu! 3Iadame, ne vous avaisje pas fait dire que je n'étais pas visi])le aujourd'hui?.,.

J^A \EivE. Pour vous trouver, Monsieur, il faut vous prendre au saut du lit; le reste du jour vous êtes inabordable.

AuLEorix. Il est vrai que je n'ai pas une heure à moi. Je suis si courbatu de ces aventures que le vul^jaire appelle bonnes fortunes, que mon superflu suftirait à vingt fainéants de la cour.

La veuve. Je crois, Monsieur, que c'est aujourd'hui un de vos jours de conquête, V( us voilà fleuri connue un petit Cupidon !

Arlequin. Je n'ai pourtant encore fait la conquête que d'un bouillon postérieur, qui me cause des épreintes hor-

l'ibles.... Il faut que uui t'cuiiiie de chauihrc ne nie l'ait pas (lonnr de (li'oit lil.

J.A vixvi:. J'ai été aussi incommodée toute la nuit, de tranchées; je suis aujourd'lini h faire i)eur.

Aiu.F.oiiN. En vérité, -Madame, cela est vrai. Il y ii aujuurd'iiiii liien des erreurs à votre teint; mais il est resté là-bas un j)eu de décoction, ue vous vn faites point faute.

La ^^.^•VI•. Ce n'est pas avec des simples que l'àcreté de mon mal peut se {j;uérir. Ma maladie est là. (Elle se loiiclie au cœxr.)

Ai'j r.nii.N. On sait bien qu'une iéunne {{rosse a toujours de petits maux de cœur.

La vF.rvK. Moi {grosse?... moi?... Ali! (|iii'lle ordure! Il y a trois ans que M. Grattefeuille, mon nuiri, est mort. Grosse! quelle obscénité !

Ari.eqiin. Ah! Madame, je vous demande pardon, je vous croyais fdle; on s'y trompe quelquefois.

La veuvk. ^lais, Monsieur, je vous trouve bien gros: qu'ave/.-vous?

Aui.i-QLiN. Je n'ai rien, c'est qne je soiijiai furieusement hier au soir.

IjA VKuvi:. 11 faut qu'il y ait autre chose. N'ètes-vous point liydropique?

Aui.KQUiN. J'en serais bien fâché!

F^A VKUVr:. Voyons!... [Elle lui 1ère ses rnhcs de chambre l'aite après l'attire.)

Aiu.r.oïKN .se (Icfentlaiii. E\\ ti! .Madame, que faite.s-vous lîi? Cela n'est point honnête!

La vi-rvn; . Une, deux, trois robes de cluunbre? c'est-à-dire

trois uiailresses!... Ali! truilii'! c'csl donc aiii.->i qui' lu me joiR's?... Va lu (lis ([lie lu ii"aiiiics que moi!

Alu.Kgi i.N Jhismil sciiilildiil de i'ouIdw (dicv à lu (jiirdc-rubc. Madame, je n'eu puis plus!

I^A VKivi:. Voilà l'eilet de tes serments?...

Ani.Kon.N. -Madame, je vais, si je ne sors....

\.\ vKivK. Scélérat!

Aiu.KQriN. Madame, j(> ne réponds i)lus de la discrétion de

r.A VKrvi:. N'as-tu point de lujnle?... Non, je ne veux plus de commerce avec toi... Uends-moi ma robe de cliandtre. » [Elle rciil lui arraclicr sa robe de ctidnilirc ; ils se Ixiltent. Arlequin la décuijje; elle perd une de ses jupes el s'en va.)

Quant à l'étymologie dn nom d'Arlequin, c'est ainsi que Dominique l'explique :

CiNTuii) dit à Arlequin, son valet : « A propos, depuis que tu es à mon service, je n'ai pas encore songé à te demander ton nom? — Je m'appelle Arlfxuino Sr.uiFAuKi.Li. » A ce nom de Sbrufadelli, Cintliio éclate de rire. « Ne prétendez pas railler, lui dit Arlequin; mes ancêtres étaient gens de conséquence. Sbroutiidel, premier du nom', était chaireniier de son métier, mais si supérieur dans sa profession que Néron ne voulait manger que de ses saucisses... De Sbroufadel na([uit Fret/ocula , grand capitaine; il épousa mademoiselle Custa'jna (cliàtaigne), qui était d'un tenqiéramenl si vif qu'elle accoucha de moi deux jours après son mariage. Mon père en fut enchanté, mais sa joie fut de courte durée, à cause de certaines chicanes que lui clierchèrent les {jens de justice. Lorsque mon i)ère rencontrait, de jour, quelque

ARLEQUIN. 8ô

lioiiiuHe lioinmc sur le {frand cluMiiin, il uo iiiaiiqnait jamais de lui ùler son cliajieau; cl, si c'élail de nuit, il lui ùtait son chapeau et sou manteau. La justice trouva i\ redire à cet excès de civilité, et donna ordre de l'arrêter. .Mon père ne l'attendit pas, il me prit dans mon maillot, et m'ayant mis dans un chaudron et le reste de ses me^djles dans un panier, il sortit de la ville en poussant devant lui l'àne qui [jortait sa maison et son héritier. II frappait souvent le jjauvre animal en lui criant : « Ai! ar! qui , en lan{ja(fe asinique, si{j,nilie : Marche! inarchc! » En marchant ainsi, il aperçut derrière lui un homme qui le suivait. Cet homme, voyant que mon père le re.;jardait avec attention, se caclia derrière un huisson où il s'accroupit [se )ncs\c cliiii); mon })ère, ([ui le prenait pour l'exenqjt char^jé de l'arrêter, croyant ([u'il se mettait en cette posture pour le mieux surprendre, l'rappa alors plus fortement l'àne, en disant : « Ar le cl, in, c'est-à-dire : Marche! il csl accroii])i. » Mais il s'aperçut hientôt de son erreur; cet honnne, qui lui avait fait si l)elle peur, « était un simple paysan qui, pour avoir manjjé trop de raisin, avait un cours de ventre. » De sorte que n'ayant pas encore de nom, mon père se souvenant de la peur qu'il avait eue, et des paroles qu'il avait si souvent répétées, ar le elilii , ar le chin , m'apjjela Arleeliino. >^

Dans une autre scène italienne, nous voyons Pasquariel donnant des conseils à Arlequin endjarrassé de trouver une honne profession.

« Pasqi-ariei.. Fais-toi médecin. Si la fortune te sourit, tu seras bientôt riche. N'ois le docteur, combien il [jajjne depuis qu'il est en vogue pour la {]outte ! il a amassé

L V CO.MHDIK ITMJK.MVI-:

plus de deux cent mille i'riincs, et il n'en sait pas plus que toi.

AitLKQuiN. Il faut doue (pi'il eu sache liieu peu, car je ue sais rien,

Pasquaiuki,. Cela ue t'euipèchera pas d'èli'e habile médecin.

Arlkouin. Parbleu, tu te moques! .le ue sais ni lire ni écrire.

Pasquaiukl. N'importe, te dis -je. Ce n'est pas la science qui lait le médecin heureux. C'est le janjon de l'etlVûnterie.

Ani.EouiN Mais encore! Connnent est-ce qu'ils font

avec leurs malades?

Pasqi'aiukl. ,1e vais te montrer cela dans le moment. On commence par avoir une nnde, et on se iiromène dessus par tout Paris. D'abord un homme vient, ([ui dit : « 3lonsieur le médecin, je vous })rie de venir jusque chez mon parent qui est malade. — Volontiers, monsieur. » L'homme marche devant et le médecin le suit sur sa mule. (Ici l'os- (luaricl bnitc l'Iicrnuuc rjui marche , il se rclaiinic cl dit à Arlc- (jitin qui le suit en Ivolltinl :) Que faites-VoUS là?

Aiu.Koi'i.N. ,1e fais la mule.

Pasolaiuki.. On arrive au lo(}is du malade. L'homme frappe; on vient ouvrir; le médecin descend de dessus sa mule, et ils montent tous deux l'escalier.

Arlequin. Et la mule, monte-t-elle aussi l'escalier?

Pasquauiel. Eh non, la mule reste à la porte. C'est l'homme et le médecin ([ui montent l'escalier. Les voilà dans l'antichambre du malade. L'homme dit au médecin :

AIILKQUIN. 87

« Suivez-moi, Monsieur; je vais voir si iinin parent dort. » [Ici l\is(juuvicl iiKirclic Jhii douroiioil , (ilhnKjc. le bras cl /'ciiil (l'oucrif les rideaux d'iiii lit.)

Aiu.F-oiiiN. D'où vient que vous marchez si doucement?

P.vsQrAïuKi.. C/est à cause du malade. Nous voici dans sa chandu'e et tout auprès de son lil.

Aiiii.orix. Auprès de son lil? Prenez donc garde de renverser le pot de cliandjre.

Pasoiaiuki.. « Monsieur, le malade ne dort point; vous pouvez vous approelier. » Aussitôt le médecin se met sur le fauteuil auprès du lit, e( dit au malade : « 3lontrez-moi votre lan{jue. [Pasfiuarivl lire une /(Du/ae énorme ,eonlrcfaiiianl te malade , ei dii :) Ali! Monsieur, je suis bien nuU.

AiiLEQUhx regardant la laïujne de Pasquariel. Ah! la vilaine maladie!

PAS(jrAi\ir.i.. Voilà une langue bien sèche et bien échauffée.

Aui.Koi i.\. Il faut la mettre à la glace!

PASorAiiiKi.. Voyons le pouls? [Il feint de tàter te ponts dn malade.) Voilà un i)ouls qui va diablement vite! Tâtons le ventre ! Voiià un ventre bien dur!

AuLi'uri.N. 11 a peut-être avalé du fer?

Pasolaiuf.l. Vite, qu'on m'apporte les matières.

Arlequin. Et quelles matières, Monsieur?

Pasoi'aiuki,. Les matières du malade, ne savez-vous pas?

Arlequin. Ah! oui, oui! (// s'étoit/ne, pnis rerieni tenant S(ni cluipean snr une ïiiain , en t/uise de hassiii , et ai/ant l'antre main devant son ne:.) Tenez, Monsieur, voilà les matières.

Pasql'ariel. Les matières sont louables!

Arlequin. Voilà de belles matières à louer, vraiment!

88 LA COMF.niK ITM.IK>NE.

Pasquauii.i,. Ou'dii me donne du papici', une iilmiieetde l'encre. (Il fnii counnc s'il rcriraii.) Recipe ce soir un lavement, demain matin ime saijjnée, et demain an soii' une médecine. [Toitl ceci se /i(/iirf jxir Vdsijiuiriel , cininnr si on (Idinidil rnildlilciiioU un /(irciiiciil , si on piisail iiiw sditpirc cl (fit on (iraldl une nicdccinc.) Après, on prend ( (»nj;('' du malade, et on s'en va en disant : « Monsienr, demain je viendrai à pareille heure, et j'espère dans peu vous tirer tout à fait d'affaire. » Aussitôt riiomme ([in vous a introduit vous reconduit et vous met dans la main un demi -louis d'or. Vous remontez sur votre mule et vous vous en allez.

Aiu.KQi IN. >!ais comment iiourrai-je jamais deviner quand il y aura de la fièvre?

Pasol'aiiiki.. ,1e m'en vais te l'apprendre. Quand le pouls est égal, c'est-à-dire f|u"il fait tac, lac, tac, il n'y a point de fièvre. Mais cpiand il est interrompu et qu'il va vite, en faisant ti, ta, ta; ti, ta, la; ti, ta, la, il y a de la fièvre.

Aiu.KoriN. Voilii ipii est joli : tac, tac, lac, point de fièvre; ti, la, la; ti, ta, la; li.la, la, de la fièvre!

Pasuiauiki.. Te voilà aussi savant que les maîtres; allonsnous-en.

AuLEOLiN. Ti, la, la; ti, la, la; je suis i)Our le ti, ta, ta. »

Arlequin, devenu médecin, prescrit les ordonnances suivantes :

« Le (]apilan lui ayant demandé un remède pour le mal de dents. « Prenez, lui dit Arlequin, du poivre, de l'ail et du vinaigre, et frotlez-vous-en le derrière, cela vous fera oublier votre mal. « Lorsque le Caj)ilan est prêt à sortir, Arlequin le rappelle: « Monsieur, Monsieur! dit-il, j'oubliais

le meilleur;' prenez une pomme, coupez- lu en quatre parties é}{ales : mettez un des quartiers dans votre bouche ; et ensuite tenez-vous ainsi la tête dans un four, jusqu'à ce que la ponmie soit cuite, et je réponds que votre mal de dents se trouvera guéri. »

Dans le tableau fort curieux que possède le Théâtre- Français, et qui porle pour inscription, écrite en lettres d'or : F\\ncEURs fuançois kt italiens, depuis soixante ans. Peint en 1071, nous trouvons Domin'Kjuc sous son costume ù' Arlc(juin , ainsi (jue beaucoup d'autres types italiens, conmie : Brif/liclld , Scdramoiiclic , le Ihclciiv, Pantalon, Mczzci'tn , le MdiaïDorc , mêlés aux types français: Tiirhipin , (Îros-Ciiillaiimc , (iaiillicr-Gavfjitillc , (iiiillol-Gorjii , Jodcicl , Gros-liené et Molière.

ÉVARISTE GHERARDf.

En 1089, Évariste (jherardi continua les rôles d'Arlequin. Il était fds de Jean (iherardi [Flauiin], et né à Prato, en Toscane. Il fit ses débuts dans la reprise du Divorce, par le rôle d'Arlequin qu'avait créé avant lui Dominique, l'année précédente. Voici ce qu'il en dit lui-même :

« Cette comédie n'avait point réussi entre les mains de n ]M. I)onnni([ue. On l'avait rayée du catalogue des pièces » qu'on reprenait de temps en temps, et les rôles en avaient » été brûlés. Cependant (moi qui de ma vie n'avais monté » sur le théâtre et qui sortais du collège de la ^larclie, où B je venais d'achever mon cours de philosophie sous le » docte M. Bublé), je la choisis pour mon coup d'essai, qui

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