‹ Masques et bouffons; comédie italienneChapitre 4 sur 41 · L\ COMKDIK 1TAI,IK\.NE · texte numérisé non relu

L\ COMKDIK 1TAI,IK\.NE

» arriva le l" octobre 1(»8!). Lorstjne je parus ])(»iir la pre- » mière fois, par ordre du roi et de iiionsei(jnenr, elle eut » tant de bonheur entre mes mains, qu'elle plut {jénérale- B ment à tout le monde, tut extraordinairenient suivie, et » par conséquent valut beaucoup d'arj^ent aux comédiens.

» Si j'étais lionnne à tirer vanité des talents ([ue la nature B m'a donnés pour le théâtre, soit à visage découvert, soit » à visage masqué, dans les principaux rôles sérieux ou » comiques, j'aurais ici un fort beau chanq) à satisfaire B mon amour -propre. Je dirais que j'ai plus fait en com- B mençant, et dans mes premières années, que les plus B illustres acteui's n'ont su faire après vingt ans d'exercice » et dans la force de l'âge. Mais je proteste que, bien loin « de m'ètre jamais enorgueilli de ces rares avantages, je les » ai toujours regardés comme des effets de mon bonheur, et » non pas comme des conséquences de mon mérite ; et si B quelque chose a su flatter mou àme dans ces rencontres, B ce n'est que le plaisir de me voir universellement applaudi, B après l'inimitalde M. DoiiiiuiquL', qui a porté si loin » l'expression du naïf du caractère d'Arlequin, que les B Italiens appellent (jdjfayiiic , (pie cpiiconque l'a vu jouer B trouvera toujours quelque chose à redire aux plus fameux B Arlequins de son temps. »

On voit que Gherardi se donne des louanges assez naïves. Il est vrai qu'elles n'étaient pas exagérées, qu'il avait un grand talent et qu'il eut du succès tout le temps qu'il fut au théâtre, c'est-à-dire jusqu'à la fermeture, en U)!)!. Il espéra le faire rouvrir par ses protecteurs de cour, mais ce fut en vain. Il donna alors un recueil fort intéressant des scènes

françaises qui s'apprenaient et s'intercalaient souvent dans les canevas italiens.

Quelques mois avant la publication de ce recueil, (ilierardi avait l'ait une chute sur la (cle, dans un divertissement joué à Saint-Maur avec Poisson et la Tliorillière. 11 ne se soi[|'na pas, et, le jour on il avait été présenter son ihcâirc iidlirn à monsei(jneur, comme il tenait, entre ses jambes, son lils (qu'il avait eu d'Elisabeth Danneret, dite Baba , la chanteuse de la troupe), il se trouva mal, et mourut subitement. C'était le 51 août 17(M).

« 11 n'clail ni bien ni mal fait ,

» Grand ni pelil, pkrs gras que niaiijre.

)) 11 avait le corps fort alli'gre,

» Le front liant, l'ivil fai])Io, mais vif.

» Le nez très-significalif,

» El qui promettait des merveilles.

» La bouche atteignait les oreilles.

)) Son teint était d'homme de feu;

» Son menton se doublait un peu ;

» Son encolure, assez petite,

» Le menaçait de mort subite. »

D'après un portrait gravé, il ressemble peu, quant à la tigure, à cette description. 11 a le Iront haut, c'est vrai; mais les yeux sont très-grands et vils, le nez a(piilin, la narine mobile, la bouche mince, bien dessinée, et imn pas fendue jusqu'aux oreilles; la mâchoire est fortement accusée; en somme, c'est tine tète très-intelligente, Iileine de tinesse, et qui annonce lui esprit vif et caustique.

!J2 LA COMEDIE ITAEIENNE.

Voici ({iiel([ues passages de Tceuvre de (llierardi, c'est-àdire des scènes recueillies et jouées jiai" lui :

Désespoir d'Arlequin dans rEmpcicit)- daiis la lune :

« Ah! malheureux que je suis! le Docteur veut marier Colombine à un fermier, et je vivrai sans Colombine? Non, je veux mourir! Ah! Docteur ijTfnorant! ah! (lolondune fort peu constante! ah! fermier ])eaucoup trop fripon! ah! Arlequin extrêmement misérable! courons à la mort. On 'écrira dans l'histoire ancienne et moderne : Arlequin est mort pour Colombine. .le m'en irai dans ma chambre, j'attacherai une corde au plancher, je monterai sur une chaise, je me mettrai la corde au cou, je donnerai un coup de pied à la chaise, et me voilii pendu! [Il Jiiii /" posinrc d'un pendu.) C'en est fait! rien ne peut m'arrèter; courons à la potence... — A la potence! Et fi donc, monsieur, vous n'y pensez pas. Vous tuer })our une tille? ce serait une {grande sottise... — Oui, monsieur; mais une tille trahir un honnête homme, c'est une grande friponnerie.... — D'accord; mais quand vous vous serez pendu, en serez-vous plus gras? — Non, j'en serai jilus maigre; je veux être de belle taille, moi! qu'avez-vous à dire à cela? Si vous voulez être de la partie, vous n'avez qu'à venir.... — IIo! pour cela, non, vous ne vous en irez pas.... — IIo! je m'en irai.... — Ho ! vous ne vous en irez pas.... — ,1e m'en irai, vous dis-je. (// lire son conlelds, s'en frappe, jinis d'il :) Ah! me voilà délivré de cet importun. A présent, qu'il n'y a plus personne, allons nous pendre. {Il fait semblant de s'en aller et s'arrête tant edurl.) Mais non! se pendre, c'est une mort ordinaire, une mort

({u'on voit tous les jours, cela ne me ferait point d'honneur. Cherchons (juclque mort extraordinaire, quelque mort héroïque, quelque mort arlequinique. (// souf/c.) ,1e l'ai trouvé! Je me boucherai la Ijouche et le nez, le vent ne pourra pas sortir, et comme cela, je mourrai. Voilà (jui est fait. (// se bouche le liez cl lu bouche urec les ilcux ))i(ii)is, cl après cire reslé (jueUjue temps duus cetlc posture , il dit :) Non. le vent sort par le bas, cela ne vaut pas le diable. Ilélas! que de peine pour mourir! [Vers le parterre.) 3Iessieurs, si quelqu'un voulait mourir pour me servir de modèle, je lui serais bien obligé... Ah! par ma foi, j'y suis. Nous lisons, dans les histoires, qu'il y a du monde qui est mort à force de rire. Si je pouvais mourir en riant, ce serait une mort fort drôle. Je suis fort sensible au chatouillement; si on me chatouillait longtemps, on me ferait mourir de rire. Je m'en vais me chatouiller, et comme cela, je mourrai. » [Il se chatouille , rit , et tombe pur terre.)

Dans la même pièce, à quelques scènes plus loin, il vient trouver le Docteur et se doime pour le fds du fermier, Colin, qui doit épouser Colombine. Le Docteur est dupe, jusqu'au moment où arrive un courrier qui annonce que le fils du fermier est malade et ne peut venir. Le Docteur se tourne vers Arlequin, le regarde en le toisant du haut en bas, et lui dit : « Vous n'êtes pas Colin !

— Excusez-moi, Monsieur, répond Arlequin, « Je croijais de l'être. » Désolé de n'avoir pas encore réussi, il cherche un nouveau moyen pour obtenir Colombine. Il se met à courir d'un côté à l'autre du théâtre, et, après s'être bien essoufflé, il crie : « Eh! quelqu'un, par charité, ne

pourrait -il m'appreudre où demeure le docteur Grazian Balouard? » {MclUml la inain à sa l/miclir cl iinildiil le so)i de la iro)upciu\) Pu, pu, pu! à quinze sous le docteur Balouard!

Le Doctuu, il paii. ()ne veut dire ceci? [A Arleriuin.) Le docteur Grazian lîaloiuird? Le voici, Monsieur; que Ini voulez-vous?

Arlequin. Ah! Monsieur, soyez le bien trouvé; faitesmoi l)i('ii des conqtliments et bien des révérences. Je suis ambassadeur extraordinaire, envoyé par l'empereur du monde de la Lune, pour vous demander Isabelle en maria^jc.

Le Docteur. A d'autres, à d'autres, mon ami! je ne donne pas si aisément dans le panneau. Dans la lune, un enq)ereur ! [A part.) Cela pourrait pourtant bien être: puisque la lune est un monde comme le nôtre, apparemment qu'il y a quelqu'un pour la gouverner. {A Arlc<jnbu) jMais, mon ami, êtes-vous de ce pays-là, vous?

Arleouix. Xon, Monsieur, je ne suis ni de ce pays-là ni de ce pays-ci. Je suis Italien d'Italie, pour vous rendre mes services, né natif de la ville de Prato, l'une des plus charmantes de toute la Toscane.

Le DdCTEun. Mais comment avez-vous donc fait pour monter à l'empire de la Lune?

Arleouin. Je m'en vais vous le dire. Nous avions fait une partie, trois de mes amis et moi, pour aller manger une oie à Vaugirard. Je fus député par la conq)agnie \)0\xy aller acheter l'oie. Je me transportai à la Vallée de misère : j'y fis mon achat et je m'acheminai vers le lieu du rendez-vous. Lorsque je fus arrivé dans la plaine de Vaugirard, voilà six vautours aflàmés qui se ruent sur mon oie et qui l'enlè-

ARLKQIIX. 95

vent. Moi, (jui craijjiiais de la perdre, je la tenais ferme par le eou, de manière qu'à mesure que les vautours enlevaient l'oie, ils m'enlevaient aussi avec elle. Quand nous fûmes iiicn haut, un nouveau régiment de vautours venant au secours des premiers, se jette aussi à corps perdu sur mon oie, et, dans le moment, nous fait perdre, à elle et à moi, la vue des plus hautes montagnes et de tous les plus hauts clochers; moi, toujours ohstiné comme un diable à ne point lâcher prise, jusqu'à ce que le cou de mon oie manque, et je tombe d;.ns un lac... Des pêcheurs y avaient heureusement tendu des tilets, j'i) tombai dedans. Les pêcheurs me tirèrent hors de l'eau, et, me prenant pour un poisson de conséquence, me chargèrent sur leurs épaules et m'apportèrent en présent à monsieur l'Empereur. On me met d'abord par terre, et monsieur l'Empereur, avec toute sa cour, m'environne. On dit : « Quel poisson est-ce là? » Monsieur l'Empereur répond : « Je crois que c'est un anchois. — Pardonnez-moi, Monseigneur, repreiul un gros seigneur qui faisait l'homme d'esprit, c'est plutôt un crapaud. — Entîn, dit l'Empereur, qu'on m'aille frire ce poisson -là tel qu'il soit. » Quand j'entendis qu'on m' allait frire, je commence à crier : — Mais, 31onseigneur.... — Comment, dit-il, estce que les poissons parlent? » ,1e lui dis comme quoi je n'étais pas poisson, et de quelle manière j'étais arrivé à l'enqîire de la I^une. 11 me demanda aussitôt : « Connaistu le docteur Grazian Balouard et sa fdle Isabelle? Eh bien, va la lui demander en mariage de ma part. » Mais je lui répondis : — Je ne pourrai jamais trouver le chemin pour m'en retourner, car je ne sais pas par où je suis venu. —

96 I.A COMKDIK ITA 1. 1 KN NK.

Que cela ne t'embarrasse pas, je t'enverrai à Paris dans une influence que j'y envoie, chargée de rhumatismes, de catarrhes, de fluxions de poitrine et autres petites bagatelles de ce genre-là. » 11 dit encore : « Je garde au Docteur une des meilleures j)laces de mon empire. »

Le DocTKun. Est-il bien possible? Vous a-t-il dit ce que c'est?

Arlequin. Vraiment oui; il dit qu'il y a environ quinze jours que, dans les douze signes du zodiaque, le Scorpion est mort, il veut vous mettre à la place. »

Le Docteur croit tout, fait mille questions sur ce souverain lunaire, demande comment sont les maisons, les villes, la manière de vivre à la cour de ce pays. Arlequin lui donne des détails sur la manière dont l'empereur mange. On lui décoche à manger au moyen d'arbalètes, et on lui seringue à boire. « C'est fort curieux, dit-il. Un jour, un arbalétrier maladroit visa mal la bouche du roi, et lui envoya un œuf au beurre noir dans l'œil. Ce qui a été cause que ces œufs -là ont été depuis appelés des œufs pochés. Dans ce pays-là, on ne se sert d'aucun instrument semblable aux nôtres. On y joue du nez, c'est un nazotcment fort agréable, » Puis, après s'être fait donner par le Docteur bourse et bijoux, il s'en va et revient habillé en Empereur de la Lune.

Le Docteur lui fait des questions sur son empire et sur ses sujets.

« Arlequin. Mes sujets? ils sont quasi sans défauts, parce qu'il n'y a que l'intérêt et l'ambition qui les gouvernent.

CoLOMuiNE. C'est tout comme ici.

ÀRi.KoriN. Chacun tâche de s'y étabhr du mieux qu'il peut aux dépens d'autrui; et la plus grande vertu dans mon empire, c'est d'avoir beaucoup de bien.

Le Docteltu. C'est tout comme ici.

Arleouix. Dans mon pays, il n'y a pas de bourreaux; mais, au lieu de faire expédier les gens en un quart d'heure sur une place publique, je les baille à tuer aux médecins, qui les font mourir aussi cruellement que leurs malades.

CoLOMBiNE. Quoi! Scigueur, là-haut les médecins tuent aussi le monde? ^lonsieur, c'est tout comme ici!

Isabelle. Et dans votre empire. Seigneur, y a-t-il dos beaux esprits?

Arlequin. C'en est la source. Il y a plus de soixante -dix ans que l'on travaille après un dictionnaire qui ne sera pas encore achevé de deux siècles.

CoLOMBiNE. C'est tout comme ici. Et dans votre empire, fait-on bonne justice?

Arlequin. On l'y fait à peindre.

Isabelle. Et les juges, Seigneur, ne s'y laissent -ils point un peu corrompre?

Arlequin. Les femmes, comme ailleurs, les sollicitent. On leur fait parfois quelques présents; mais, à cela près, tout s'y passe dans l'ordre.

Le Docteur. C'est tout comme ici. Seigneur, dans votre empire, les maris sont-ils commodes?

Arlequin. La mode en est venue presque aussitôt qu'en France. Dans les commencements, on avait un peu de peine à s'y résoudre; mais présentement tout le monde s'en fait honneur.

GoLOMBiNE. C'est tout comme ici.... Et les femmes, sontelles heureuses dans votre empire?

Aiu.F.nuiN. Ola ne se peut comprendre. (]c sont elles qui manient tout l'arjjent et qui l'ont (ouïe la dépense. Les maris n'ont d'autre soin que de faire payer les revenus , et réparer les maisons.

CoLOMBiNE. (Test tout comme ici.

Arlequin, .lamais nos fennnes ne se lèvent qu'après midi. Elles sont régulièrement trois heures à leur toilette; ensuite elles montent en carrosse et se font mener à la Comédie, à l'Opéra, ou à la promenade. De là, elles vont souper chez quelque ami choisi. Après souper, on joue, ou on court le bal, selon les saisons; et, sur les quatre ou cinq heures après minuit, les femmes se viennent coucher dans un appartement séparé de celui du mari, en telle sorte qu'un pauvre diable d'homme est quelquefois six semaines sans rencontrer sa femme dans sa nuiison; et vous le voyez courir les rues à pied, pendant que madame se sert du carrosse pour ses plaisirs.

Tous ensemble. C'est tout comme ici ! ! »

Page 1