PULCINELLA
Ce fut vers l’an 540 de Rome que les Romains introduisirent chez eux le genre des pièces improvisées dites atellcmes, avec les types principaux, Maccus, Bucco, Pappus et Casnar, parlant l’osque, le grec et le latin.
C’étaient presque toujours des sujets champêtres, les mœurs des paysans de la Campanie, puis les ridicules des habitants des petites villes. C’est Pappus prœieritus, comme qui dirait Pantalon éconduit; Maccus soldat; Maccus dépositaire testamentaire; le Médecin; les Peintres; le Boulanger; Pappus agricola , etc. Les atellanes possédaient deux sortes de bouffons, deux sanniones. Le Maccus : vif, spirituel, insolent, un peu féroce; et le Bucco : suffisant, flatteur, fanfaron, voleur et lâche. Le Pulcinella moderne a ces deux caractères tout à la fois : c’est un mélange de bravoure et de lâcheté, de vanité bête et d’insolence spirituelle.
On prétend que ces deux caractères différents avaient été attribués de même à Maccus, le paysan osque, aussi célèbre et aussi aimé alors que Pulcinella l’est aujourd’hui.
« Le Maccus, personnage osque, dit M. Ferdinand Fouque, a pour caractère la sottise, l’impertinence, le désordre, comme son nom l’indique; — car, en grec, pay.y.oxaOvi signifie faire le bouffon, radoter, être fou.... Le Maccus, dans les atellanes, répond quelquefois à l’Arlequin, mais le plus souvent au Polichinelle. C’est un Maccus que la statuette en métal conservée au musée du marquis Capponi. Il a une espèce de manteau qui lui descend
POLICHINELLE
aux genoux, et des sandales aux pieds; sa tète est rasée, son nez est gros, courbe et crochu.... On trouve encore un Maccus sur une cornaline : il est vêtu de pourpre; ses pieds sont nus; sa tête est rasée; son nez lui tombe sur la bouche et lui couvre le menton, ce qui lui donne un air stupide; sa posture est flegmatique, et ses bras, qu'il tient croisés sur sa poitrine, sont entortillés dans son habit. 11 représente un Maccus philosophe comme dans la comédie intitulée Polichinelle, travesti en docteur (Pulcinello finto dottore).
» Bucco est d’origine osque.... Par son nom et par sa figure, il ressemble au parasite de la grande comédie. Son caractère est un composé de hauteur et de bassesse, de ridicules et de folies. 11 fait le plaisant au besoin, l'impertinent selon les circonstances; souple, officieux, insinuant, bouffon, bavard, paresseux, gourmand, famélique, il a tous les vices qui cadrent avec les mœurs d’une nation corrompue; aussi connaît- il le secret de plaire aux grands et de se rendre nécessaire : il étudie leurs penchants, se prête à leurs fantaisies, sert leurs passions, favorise leurs entreprises libertines.... Le Bucco avait des joues monstrueuses et une bouche démesurée. »
Pulcinella descend donc en ligne droite de Maccus; mais comment le nom de Pulcinella a-t-il été substitué à celui de Maccus? C’est une question à peu près résolue aujourd’hui. On sait que le Maccus avait le nez crochu, les jambes longues, le dos légèrement voûté, l’estomac proéminent, et qu’à l'exemple de tous les anciens mimes, il égayait autant par ses gestes et ses cris que par ses bons mots.
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La spécialité de M accus était d’imiter avec la bouche le cri des oiseaux et le piaulement des poulets, au moyen d’une sorte d’appeau qui devint la pratique, le sglierlo ou pivetia. Cet instrument ne devait pas être de son invention ; il l’avait pris aux schœnobates ou joueurs de marionnettes grecs, qui avaient inventé ce sglierlo pour imiter, faire la charge, pour ainsi dire, de la voix des véritables acteurs passant par le porte-voix du masque, et pour en reproduire le son métallique. M accus fut donc surnommé, à cause de ses cris de volaille effarouchée, peut-être aussi à cause de son nez en bec et de sa démarche bizarre, Pullus gai.linaceus, puis, par contraction , Pulcino,
et PüLCINELLA.
En 1727, on trouva sous terre, à Rome, une figurine de bronze qui est au musée Capponi, et qui rappelle Maccus.
« Mais ce qui paraîtra peut-être singulier, dit l’abbé de » Saint-Non dans son voyage de Naples, en 1782, c’est de » retrouver ici un Polichinel absolument semblable au » nôtre pour les traits essentiels, la bosse devant et der- » rière, à l’exception de quelques petites différences d’ajus- » tement qui ne sont qu’une affaire de mode; car, en Italie, » où le Polichinel joue encore un bien plus grand rôle que » sur nos théâtres, il est habillé autrement que le nôtre, » mais il lui ressemble pour le masque et pour le caractère » (il donne le dessin de cette figurine). Cette figure bizarre » est prise d’après un bronze antique qui a été trouvé à » Rome en 1727 : l’original est conservé dans le muséum » du marquis Capponi, qui l’a fait graver avec la plus
PüLCINELO
POLICHINELLE
» grande exactitude, ainsi que l’histoire de ce grand per- » sonnage, dont on 11e peut disconvenir que les titres et la » généalogie 11e soient de la première antiquité :
« Vêtus liistrio personatus in Esquiliis reperdis an. 1727 » ad magnitudinem æri archetypi expresses, cui oculi et » in utroque oris angulo Sannæ seu globuli argentæi sunt. » Gibbus in pectore et in dorso, inque pedibus socci. » Ilujus generis moriones et ludiones, verbis gestuque ad » risum movendum composili, locum habuerunt in jocu- » laribus fabulis Atellanis, ab Àtella Oscorum opido, inter ? Capuam et Neapolim, ubi primum agi cœperunt deno- » minatæ. Unde homines absurdo babitu oris et reliqui » corporis cacbinnos a natura excitantes, etiamnuin pro- » deunt; lniic nostro persimiles et vnlgo Pulliciinellæ dicun- » tur, a Pullicexo fortasse : qua voce Lampridius in Severo » Alexandro , Pullum gallinaceum appellat. Pulciniellæ » auteni speciatim excellunt adunco, prominentique naso, » rostrum pullorum et pipionum imitante. »
( Musée du marquis Capponi, à Rome.)
Louis Riccoboni donne à la fin de son Histoire du théâtre italien le dessin de cette même figurine. Il est à remarquer qu’elle a, dans chaque coin de la bouche, une petite boule qui 11e peut appartenir qu’à une sorte de sqhcrlo ou de pratique.
« Dans mon Histoire du théâtre italien, dit- il en parlant » du Mimus cenlunculus, j’avais fait des conjectures sur le » personnage de Polichinel des Napolitains, et je l’avais » cru un Mimus al bus , en lui donnant une dérivation aussi
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» ancienne que celle de notre Arlequin ; niais comme je » n’avais point trouvé de preuves qui, en quelque façon, «eussent autorisé mon opinion, lorsque je fus prêt à » l’imprimer j’en supprimai le chapitre. Si, dans ce temps- « là, j’avais connu le monument dont je viens de parler « (la figurine de bronze), j’aurais travaillé sur Diomède « et sur Apulée, pour en faire autant que nos savants « d’Italie ont fait.... ,1e n’en demande point davantage pour « m’assurer que je ne m’étais point trompé lorsque j’ai « cru le Polichinel descendu en droite ligne du Mimus « olbus de la comédie des atellanes. «
Dans un article sur la comédie italienne (G. Sand), daté de 1852, on lit : « Le plus ancien de tous les types, « c’est le Polichinel napolitain. Il descend en droite ligne « du Maccus de la Campanie, ou plutôt c’est le même per- « sonnage. Le Maccus antique ne figurait point dans la « comédie régulière, mais dans ces espèces de drames sati- « riques fort anciens qui s’appelaient atellanes, du nom de « la ville d 'Atella, où ils avaient pris naissance. Une statue « de bronze retrouvée à Rome en 1727 ne peut laisser de « doute sur l’identité de Maccus et de Polichinel. Le Poli- « cliinel des atellanes porte, comme son descendant, deux « énormes bosses, un nez crochu comme le bec d’un oiseau « de proie, et de grosses chaussures reliées sur le cou- de - « pied, qui ne s’éloignent pas trop de nos sabots modernes. « Il a l’air railleur, sceptique et méchant : deux boules « d’argent, placées aux coins de ses lèvres, lui agrandissent » la bouche et donnent à sa physionomie quelque chose b de bas et de faux, expression complètement étrangère à
POLICHINELLE
» celle du Polichinel moderne. Cette différence dans l’exté- » rieur des deux personnages me paraît accuser une diffé- » rence plus profonde entre les caractères. L’acteur des » anciens devait être quelque chose de plus bas, de plus » haineux que le Polichinel moderne : comique surtout par » ses difformités, je me figure voir de loin une espèce de » Thersite populaire aux prises avec l’oppression de l’escla-
vage et de la laideur. Polichinel, c’est déjà la révolte; il » est affreux, mais il est terrible, rigoureux et vindicatif; » il n’y a ni Dieu ni diable qui le fasse trembler quand il » tient son gros bâton. A l’aide de cet instrument, qu’il » promène volontiers sur les épaules de son maître et sur » la nuque des officiers publics, il exerce une espèce de » justice sommaire et individuelle, qui venge le faible des » iniquités de la justice officielle. Ce qui me confirme dans » cette opinion, c’est que dans les farces napolitaines on » trouve deux Polichinels : l’un, bas et niais, véritable fils » de Maccus; l’autre, hardi, voleur, batailleur, bohémien, » et création plus moderne. »
Quand les théâtres païens furent détruits, et avec eux les tragédies et les comédies, on sait que les atellanes continuèrent sur les places publiques; le Polichinelle y figurait, ainsi que l’Arlequin, qui était aussi très-aimé des Romains.
Pendant tout le moyen âge, à l’époque où l’on ne représentait sur les théâtres que des mystères, Pulcinella disparut. Ce n’est qu’au seizième siècle, à la renaissance des théâtres, qu’un comédien nommé Silvio Fiorello tira ce personnage de l’oubli, et introduisit Pulcinella dans les
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parades napolitaines. Fiorello était chef d’une troupe de comédiens. Il jouait lui -même sous le nom du capitaine Matamore, et confia le rôle de Pulliciniello (comme on 1 appelait alors) à Andrea Calcese, d’abord tailleur, surnommé le Ciuecio, qui imitait dans la perfection l’accent et les manières des paysans d’Acerra, près de Naples. Le Ciuccio mourut en 1656.
Le costume de Pulcinella a peu varié depuis André Calcese. Pulliciniello, c’est ainsi qu’il est encore appelé au commencement du dix-septième siècle, porte une sorte de blouse blanche ample, serrée à la taille par une ceinture de cuir dans laquelle sont passés un sabre de bois et une escarcelle; son pantalon est large et plissé ; souliers de cuir. Il ne porte pas de collerette, mais il a un chiffon d’étoffe blanche, bordé d’un galon vert, qui lui sert de tabaro; il porte le demi -masque noir à longues moustaches et à barbe; sa tête est couverte d’une calotte blanche et d’un immense chapeau gris, dont les ailes sont relevées de chaque côté et forment une casquette démesurée, de la forme de celle que l’on portait encore sous Louis XL
C’est ainsi qu’il était représenté par Argieri, né à Rome., et connu à Paris sous le nom du Polichinel romain. Au bas d’une image qui le représente, on lit : « masque burlesque qui parle la langue des paysans napolitains, et qui est vestu de toile blanche, contrefaisant la beste et le stupide. »
Au milieu du dix-septième siècle, Pulcinella change tout à coup de costume sur le théâtre de la Comédie- Italienne à Paris, en 1045. Barbançois, le Pulcinella de la troupe de Mazarin, imite Jupilles, le Polichinel français de 1040. 11
POLICHINEL LE
prend la veste et le pantalon aux couleurs ronge et jaune galonné de vert, mais il porte la toque et le manteau traditionnels à tout type italien (planche 6).
En 1697, Michel-Ange da Fracassano exagère les deux bosses du costume, et se coiffe d’un feutre gris orné de deux plumes de coq, ce qui le rend tout à fait semblable au Polichinel de la foire. C’est ainsi que l’a représenté Wafteau.
Au commencement du dix-huitième siècle, il subit aussi en Italie l’influence française; car, sous le nom de Pulcinello, Coleson, qui eut une si grande vogue à Florence, à Venise, à Milan et à Paris sur les théâtres forains, le représente avec un ventre qui garnit tout son large vêtement boutonné de haut en bas. Il porte le demi-masque noir, à nez protubérant avec une grosse verrue, la collerette et le chapeau gris à haute forme et à larges bords; le pantalon est large et un peu court. Il est toujours vêtu de toile blanche, et porte un gros bâton à la main. Ce personnage, appelé encore à Bologne Purricinella , me fait l’effet d’être plutôt romain que napolitain, car le costume de celui de Naples s’est, peu modifié depuis sa création. D’après Riccoboni, ce personnage épais et lourd (planche 7), serait le second Pulcinella napolitain, le type du balordo. «Les comédies napolitaines, dit- il, à la place du Scapin » et de l’Arlequin, ont deux Policbinels : un fourbe, et » l’autre stupide. Dans le pays, l’opinion commune est que » c’est de la ville de Bénévent, qui est la capitale des Sam- » nites des Latins, qu’on a tiré ces deux caractères opposés. » On dit que cette ville, qui est moitié sur la hauteur d’une
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» montagne, et moitié an bas, produit des hommes d’un » caractère tout différent. » Bénévent est bâtie comme Bergame, où nous avons dit que la même tradition existait pour Arlequin le Stupide, représentant les habitants de la ville basse, Brighella le Spirituel, ceux de la ville haute. Pulcinello serait alors le type de la balourdise et de la grossièreté, un digne descendant de Maccus; tandis que le Pou uciNiELLA napolitain serait le fin, le rusé, le sensuel rejeton de Bucco. Ce type devint européen. En France il devint Polichinelle; en Angleterre, Puncii, par abréviation de Punchinello, et Jack Pudding; en Allemagne, Hanswurst (Jean Saucisse) et Pulzinella; en Hollande, Toneelgek; en Espagne, don Christoval Pulichinela, et, jusqu’en Orient, le Karagheus n’est qu’un Polichinelle.
Pulcinella est, tour à tour, et selon la pièce, maître, domestique, magistrat, poète, danseur, mais pas acrobate; au fond, c’est toujours le même caractère. En ce qui le concerne, la pièce se plie à son rôle, et non lui à la pièce. Quelquefois, mais rarement, on l’a vu marié à une Pulcinellina , et avoir femme et enfants; mais cela n’a guère lieu que dans les théâtres de marionnettes. Dès que l’on s’éloigne de Naples seulement de trente milles, le type cesse d’être le portrait du Napolitain. « Il y a trente ans, nous disait un homme d’esprit, il n’y avait pas à Naples un seul individu qui n’eût quelque chose de Pulcinella. Cela se perd un peu aujourd’hui, mais il en reste encore suffisamment. »
A Naples, Pulcinella a élu domicile au théâtre de San-Carlino. « C’est là, dit M. Fréd. Mercey, que soir et
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matin il est le héros d’aventures bouffonnes et merveilleuses. En effet, quoique le Polichinelle de San-Carlino ne soit pas de bois, il ne se repose jamais, et quand on a annoncé pour le matin et pour le soir quelque pièce nouvelle, giocosissima in lutte le sue scene, ricca di bizarri avenimenli... cou Pulcinella, Pulcinella doit être sons les armes et gambader mort ou vivant. Voulez-vous avoir une idée de ces pièces, divertissantes d'un bout à l'autre et riches d’ événements bizarres, pièces qui ne doivent cependant leur succès qu’à Pulcinella? Nous allons en analyser quelques-unes, choisissant de préférence celles qui font le mieux connaître le peuple napolitain.
» Pulcinella chef de brigands. La scène se passe dans les Calabres. Pulcinella, qui a fait de mauvaises affaires dans le commerce, se livre à une autre industrie : il exploite les grands chemins... Pulcinella a tout ce qu’il faut pour être un excellent chef... J1 est sans scrupule et sans pitié, il professe le plus souverain mépris pour la vie des hommes... Le nouveau chef a des projets sur une meunière des environs de Nicastro, qui, outre ses appas, a, si l’on en croit la renommée, un grand sac rempli d’écus dans son armoire. Pulcinella laisse sa bande dans la forêt voisine, et, suivi d’un seul de ses compagnons, il va faire une visite à la meunière. Pour ne pas lui donner d’ombrage, il fait cacher son camarade derrière un buisson et se présente seul à la porte. C’est un dimanche; le brigand a choisi ce jour-là, parce qu’il sait que le meunier est à l’église de la bourgade voisine, et que la meunière reste seule au logis avec un enfant. Pulcinella se présente comme un
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garçon meunier sans ouvrage. J1 est bien accueilli par la meunière; mais tout à coup, profitant d’un moment où l’enfant s’est éloigné, il tire un grand couteau et menace la meunière de lui couper la gorge, si elle ne lui donne surle-champ tout l’argent qu’elle possède... — Mon argent est là-haut, dit-elle, dans mon armoire; venez avec moi, je vous le donnerai. Pulcinella la suit... Tandis qu’il fouille dans l’armoire, la femme s’esquive lestement et ferme la porte à double tour. Les fenêtres sont garnies de barreaux de fer, la porte a un demi-pied d’épaisseur; Pulcinella est pris au piège comme un étourneau. La meunière ne perd pas de temps, elle appelle son enfant : — Cours à Nicastro, lui dit-elle, et va chercher ton père et les carabiniers; cours vite, dis- lui qu’il y a un brigand dans la maison. — L’enfant part, mais le compagnon de Pulcinella, qui entend les cris de son chef, lui barre le passage et l’arrête. La meunière ne perd cependant pas courage, elle verrouille les portes et barricade les fenêtres. Sa situation est des plus critiques. Elle entend Pulcinella qui, à l’aide d’un marteau, commence à démolir le parquet sur sa tète; elle voit son enfant que l’autre brigand menace de mort si elle n’ouvre pas... Cependant le brigand du dehors garrotte l’enfant, et le jette dans un coin; rôdant ensuite autour de la maison, il cherche quelque porte ou quelque fente par laquelle il puisse pénétrer et délivrer son chef. Tout à coup l’idée lui vient de se glisser par la roue du moulin et par l’ouverture de l’arbre tournant; mais dans ce moment la meunière a, de son côté, la pensée de mettre cette roue en mouvement... Le brigand vient de se glisser
PoLLICINIELLA
POLICHINELLE
à moitié dans l’intervalle laissé entre le mur et l’arbre tournant, lorsque la meunière détache la cheville qui retient les engrenages; la roue se met en mouvement, et, avant qu’elle ait fait deux tours, le bandit est broyé comme sous le pilon d’un mortier. Pendant ce temps, Pulcinella a achevé son trou, et il va se précipiter dans la chambre, quand le mari de la meunière arrive avec un détachement de carabiniers. Pulcinella 11e perd pas courage. Comme ceux-ci montent l’escalier qui conduit à la chambre où il est renfermé, il saute par le trou du plafond, s’échappe par un autre escalier, et grimpe sur le toit de la maison.
» Le reste de la pièce n’est plus qu’une sorte de divertissement burlesque dans lequel figurent la meunière, les soldats, les paysans et Pulcinella poursuivi, déployant son adresse et faisant toutes sortes de tours de force. O11 le voit, par exemple, prendre la place de la girouette et tourner à tous les vents; mais au moment où on met en joue ce personnage fort peu métallique, il fait un bond, saute sur le toit, du toit dans le jardin, et se blottit dans un coin où il figure une borne. Un soldat monte sur cette borne pour regarder par une fenêtre, la borne se dresse et s’enfuit; puis Pulcinella se glisse sous un van et tâche de gagner le bois, cheminant connue une tortue. A la fin on le prend, et on le mène à Nicastro pour être pendu. L’histoire de sa pendaison est connue. Pulcinella se laisse tranquillement conduire sur l’échafaud; mais, lorsque la corde est prête, il fait toutes sortes de façons avec le bourreau, s’y prend maladroitement, et feint toujours de ne
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pouvoir trouver l’ouverture. — Quel balourd! s’écrie le bourreau impatienté; tiens, regarde, c’est ainsi qu’il faut s’y prendre! et il passe sa tête dans le nœud coulant. Pulcinella saisit le moment favorable, se pend à la corde et étrangle le bourreau, en lui criant : — Eh bien, suis-je encore un balourd?
» . Dans les Ruines de Pompëia , Pulcinella, qui aime la
fdle d’un custode de l’endroit, s’est mêlé à une troupe de visiteurs étrangers, qu’il amuse de ses faillies et aux dépens desquels il se régale, volant les meilleurs morceaux du déjeuner,, et escamotant toujours le carlin que les visiteurs mettent dans la main des custodes. Ceux-ci finissent par s’apercevoir de la chose, trouvent la plaisanterie fort mauvaise, et veulent prendre au collet Pulcinella, qui se fâche, crie très-fort, et s’indigne qu’on ose soupçonner un galant homme comme lui, un personnage de son importance.
II contrefait tour à tour un lord anglais, un officier français; mais bientôt convaincu d’imposture et serré de près, il joue du bâton, s’enfuit à travers les ruines, et disparaît tout à coup au moment où on croyait le tenir. On le trouve à la fin dans une des caves nouvellement découvertes, couché sur un tas d’amphores vides, en compagnie.... de la fille du custode. Tout s’arrange, et la pièce se termine par un mariage qui paraît fort nécessaire.
» . Les personnages qui figurent dans ces pièces tout
à fait nationales, sont, outre le Polichinelle et le Scararnouche, le paysan, la Romaine, le soldat. »
Le Polliciniella (planche 8), comme on l’appelle en dialecte napolitain, passionne encore maintenant tout aussi
POLICHINELLE
bien le roi et la cour que le dernier des lazzaroni. 11 porte une sorte de blouse courte, assez ample, avec ou sans ceinture; les manches sont serrées au poignet, ainsi que le pantalon à la cheville; souliers blancs et un peu forts de semelle. Il ne porte pas de collerette; son demi-masque noir est imberbe, mais sillonné de rides; sa coiffure est un feutre gris ou blanc, sans bords, en forme de pain de sucre. Dans certaines occasions, quand il faut faire un peu de toilette, il change son chapeau de feutre contre un autre chapeau en percale blanche comme son vêtement, d’une forme aussi haute et aussi singulière, mais enjolivé de nœuds de faveur rose. Il porte le demi-masque noir, à long nez aquilin, orné d’une verrue, et les joues sillonnées de rides profondes annoncent que Polliciniella n’est pas né d’hier.
L’esprit de ce Polliciniella diffère beaucoup du Polichinelle français et du Punch anglais. Il est farceur, taquin, railleur, mais non scélérat. C’est le type du bourgeois napolitain dans sa grossièreté naturelle, empreinte toutefois de cet esprit mordant dont l’abbé Galiani est un type épuré. Il est lent dans ses mouvements (les Pulcinella célèbres sont très-sobres de gestes), l’air niais, mais de l’esprit argent comptant, surtout dans les a parte qu’il adresse toujours directement au public.
Polliciniella joue encore aujourd’hui à Naples sur plusieurs théâtres; mais la scène par excellence est San- Carlino, où, deux fois par jour, se presse un public formé de tous les rangs de la société. San-Carlino a une troupe renommée qui se compose principalement de masques ou
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types nationaux inaltérables. Depuis le commencement de ce siècle, plusieurs acteurs s’y sont fait une grande réputation : Celesi Balli et Tomaso Fabioni en 1800, Lucio Bebio en 1805, Camerano en 1805, etc. Un Polliciniella célèbre y a été applaudi pendant vingt-cinq ans. Après avoir été un des plus brillants capitaines de cavalerie du roi Murat, après s’être trouvé avec lui à plusieurs grandes et victorieuses campagnes, décoré par l’empereur Napoléon I'r, il fut réformé lors du retour des Bourbons à Naples. C’est alors que, soit nécessité de vivre ou fantaisie, il endossa la casaque de Polliciniella, avec laquelle il a amassé une trèsbelle fortune. 11 a été l’idole de tous les Napolitains et de tous ceux qui comprennent le dialecte. Sobre de mouvements, froid, lent, plein de goffagine (balourdise), parlant le moins possible, mais le peu de mots qu’il disait marqués au coin de l’esprit le plus vif et le plus mordant, il arrivait, malgré le masque qui lui couvrait la moitié du visage, à une miraculeuse expression de physionomie. Une des facéties qu’il répétait souvent, surtout en temps de carnaval, car pendant le carême il est défendu à Polliciniella de porter ni masque ni costume, c’était de manger dans un énorme cantaro (vase de nuit), des monceaux de macaroni dont ce personnage est très-friand. On le voyait alors tirer ces longues pâtes, et se les faire descendre dans la bouche de toute la hauteur de son bras, aux grands éclats de rire de l’assistance.
En parlant de Pulcinella, M. Ch. Magnin dit : « Le Pulcinella de Naples, grand garçon aussi droit qu’un autre, bruyant, alerte, sensuel, au long nez crochu, au demi-
POLICHINELLE
masque noir, au bonnet gris et pyramidal, à la camisole blanche, sans fraise, au large pantalon blanc plissé et serré à la ceinture par une cordelière à laquelle pend une clochette, Pulcinella, dis-je, peut bien à la rigueur rappeler le Mimus al bus et, de très-loin, le Maccus antique; mais il n’a, sauf son nez en bec et son nom d’oistau, aucune parenté ni ressemblance avec notre Polichinelle. Pour un trait de ressemblance, on signalerait dix contrastes. »
POLICHINELLE
« Polichinelle, dit M. Charles Magnin, tel que nous l’avons fait ou refait, présente au plus haut degré l’humeur et la physionomie gauloises. Je dirai même, pour ne rien cacher de ma pensée, que, sous l’exagération obligée d’une loyale caricature, Polichinelle laisse percer le type populaire, je n’ose dire d’Henri IV, mais tout au moins de l’officier gascon, imitant les allures du maître dans la salle des gardes du château de Saint-Germain ou du vieux Louvre. Quant à la bosse, Guillaume Bouchet nous apprend qu’elle a été de temps immémorial l’apanage du badin ès farces de France. O11 appelait au treizième siècle Adam de la Halle le bossu d’Arras , non pas qu’il fût bossu, mais à cause de sa verve railleuse :
On m’appelle bochu , mais je ne le suis mie.
Et quant a la seconde bosse, elle rappelle la cuirasse luisante et bombée des gens de guerre, et les ventres à la poulaine alors à la mode, et qui imitaient la courbure de la
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cuirasse. Le chapeau même de Polichinelle (je ne parle pas de son tricorne moderne, mais du feutre à bords retroussés qu’il portait encore au dix -septième siècle) était la coiffure des cavaliers du temps, le chapeau à la Henri IV. Enfin, il n’y a pas jusqu’à certains traits caractéristiques du visage, jusqu’à l’humeur joviale, hardie, amoureuse du bon drille, qui ne me rappellent en charge les qualités avantageuses et les défauts du Béarnais. Bref, malgré son nom napolitain, Polichinelle me paraît un type entièrement national, et une des créations les plus spontanées et les plus vivaces de la fantaisie française. »
Ce fut vers 1050 que Polichinelle passa, dit- on, des tréteaux dans les troupes de marionnettes. Mais ce qui est certain, c’est qu’en 1649 Polichinelle avait son théâtre sur la rive gauche de la Seine, chez Brioché ou Briocci.
« Je suis Polichinelle Qui fait la sentinelle A la porte de Nesle. »
« Une tradition qui subsiste encore, dit M. Charles Ma gnin, le savant historiographe de Polichinelle, et que se transmettent tous les vrais enfants de Paris, de Chartres et d’Orléans, a conservé l’air et les couplets de la fameuse chanson de Polichinelle :
« Je suis le fameux Mignolet,
Général des Espagnolets.
Quand je marche, la terre tremble :
C'est moi qui conduis le soleil ,
Et je ne crois pas qu’en ce monde On puisse trouver mon pareil.
POLICHINELLE
Les murailles de mon palais Sont bâties des os des Anglais ;
Toutes mes salles sont dallées De têtes de sergents d’armées Que dans les combats j’ai tués.
Je veux, avant qu’il soit minuit,
A moi tout seul prendre Paris.
Par-dessus les tours Notre-Dame,
La Seine je ferai passer;
Des langues des lilles, des femmes,
Saint-Omer je ferai paver.... »
Cette chanson rattache avec certitude Polichinelle au règne d’IIenri IV et à nos longs démêlés avec l’Espagne. »
La vraie patrie de Polichinelle fut les foires Saint- Germain et Saint- Laurent, chez Bertrand et chez Francisque, où pendant plus d’un siècle il railla et plaisanta toutes gens et toutes choses; mais on lui passa bien des méchancetés à cause de sa taille et de sa personne de bois.
u Les acteurs y sont de niveau,
Aucun d’eux ne s’en fait accroire;
Les mâles au porte-manteau ,
Et les femelles dans l’armoire.
Isabelle sous les verrous,
Laisse Colombine tranquille,
Et Polichinelle à son clou Ne cabale pas contre Cille. »
En 1721, quand le Théâtre - Français fit fermer les théâtres forains, Polichinelle railla et ricana de plus belle. L’année suivante, Polichinelle couvrit encore de
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son bâton une vengeance que Lesage, Fuzelier et d’Orneval voulurent tirer des théâtres de l’Opéra, de la Comédie-Française et de la Comédie -Italienne réunis. Ils s’entendirent avec Laplace, entrepreneur de marionnettes, et lui donnèrent trois opéras-comiques inédits qui attirèrent tout Paris et firent délaisser les théâtres royaux. Polichinelle chanta et se moqua encore davantage. Nos trois associés avaient fait peindre un Polichinelle plus grand que nature comme enseigne, avec cette devise : « J’en valons bien d’autres. »
Le nombre d’auteurs qui ont travaillé pour Polichinelle est incroyable. Parmi les pièces qui firent le plus de bruit, citons : Polichinelle Grand Turc; Polichinelle colin-maillard ; la Noce de Polichinelle et /’ accouchement de sa femme; les Amours de Polichinelle ; Polichinelle magicien; Polichinelle à la guinguette de Vaugirard ; Polichinelle maçon; Polichinelle don Quichotte; Polichinelle Gros-Jean, etc.
En 1797), le Vieux Cordelier s’écrie : « Cette multitude » égoïste est faite pour suivre aveuglément l’impulsion des » plus forts. On se battait au Carrousel et au Champ de » Mars... à côté du tranchant de la guillotine, sous lequel » tombaient des tètes couronnées, et sur la même place et » dans le même temps, on guillotinait aussi Polichinelle, » qui partageait l’attention de cette foule avide. » Mais, après le 10 thermidor, Polichinelle prit sa revanche sur le bourreau et sur le diable lui-même, il recommença de plus belle à les battre et à les pendre tous les deux à la même corde.
En 1819, Àrnault écrivait, en parlant du rôle de Poli-
POLICHINELLE
chinelle joué à l’Opéra par Ély et à la Porte-Saint-Marlin par Mazurier ( planche 9) : « C’est un personnage important, c’est l’homme du jour; personne, pour le quart d’heure, ne lui dispute la faveur publique, si ce n’est lui-même; car Polichinelle est double, comme autrefois le fut Amphitryon, et, comme ce héros, il combat aussi contre lui-même, à la grande satisfaction du public. Quand on songe à toutes les qualités que doit réunir un Polichinelle parfait, on ne peut trop féliciter le siècle qui produit deux fois un pareil modèle.... En fait de difformités, le Polichinelle doit être ce qu’est Apollon en fait de perfections. Bossu par devant et par derrière, juché sur ses jambes de héron, armé des bras du singe, il doit se mouvoir avec cette roideur sans force, cette souplesse sans ressort, qui caractérisent le jeu d’un corps qui n'a pas en lui le principe du mouvement, et dont les membres, mis en action par un fd, ne sont pas attachés au tronc par des articulations, mais par des chiffons. Le but de l’acteur dans ce rôle est d’imiter la machine avec autant de fidélité que, dans un autre rôle, cette machine en mettrait à imiter l’homme. C’est à quoi réussit merveilleusement le Polichinelle de la Porte -Saint -Martin (Mazurier). Il n’a rien d’humain; à la nature de ses mouvements et de ses chutes, on ne le croirait pas de chair et d’os, mais de coton et de carton; son visage est un vrai visage de bois: il fait illusion à un tel point, que les enfants le prennent pour une marionnette qui a grandi, et peutêtre ont-ils raison. »
Quant à Ély, de l’Opéra, « quoi de plus savant que ses gestes et que ses attitudes, soit quand, adossé à la coulisse,
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il y semble accroché plutôt qu’appuyé; soit quand, s’affaissant tout à fait sur lui-même, il semble avoir été abandonné par la main ou par le clou qui le soutenait? C’est vraiment sublime !... On vient d’accorder à Polichinelle les honneurs de la lithographie. L’on peut inscrire à volonté, suivant la prédilection que l’on porte à l’un ou l’autre de ces virtuoses, le nom de Mazurier ou d’Ély. »
Le même écrivain a consacré aussi en vers l’éternelle vogue de Polichinelle :
« Quels succès par les siens ne sont pas effacés?
Les Roussel passeront , les Janot sont passés !
Lui seul, toujours de mode, à Paris comme à Rome,
Peut se prodiguer sans s’user;
Lui seul , toujours sûr d’amuser,
Pour les petits enfants est toujours un grand homme. »
Il y a quelques années, M. Champfleury donna au théâtre des Funambules plusieurs pantomimes très-originales. 11 avait cherché à remettre en lumière le personnage de Polichinelle; il lui avait donné autre chose à faire, dans ses canevas, que de se casser perpétuellement. Il voulait rajeunir le personnage; mais l’ancienne tradition était déjà perdue, et Yauthier, qui est un admirable Polichinelle de bois, ne put rendre que ce qu’il savait, c’est-à-dire les traditions de Mazurier et d’Ély.
« O Polichinelle, dit M. Charles Nodier, fétiche original et capricieux des enfants! — grotesque Achille du peuple! — modeste et puissant Iloscius des carrefours! — inappréciable Falstaff des âges infortunés qui n’ont pas connu Shakspeare ! . . .
POLICHINELLE
» O Polichinelle, simulacre animé de l’homme naturel abandonné à ses instincts naïfs et ingénieux! — type éternel du vrai dont les siècles paresseux ont tardé trop longtemps à saisir le galbe difforme, mais spirituel et plaisant! — O Polichinelle, dont le thème original enchanta souvent les loisirs de Bayle, et ranima plus d’une fois la paresse assoupie de la Fontaine!
» O Polichinelle, inépuisable orateur, philosophe imperturbable, intrépide et vigoureux logicien! — grand moraliste pratique, infaillible théologastre, politique habile et sûr!
» O Polichinelle, seul arbitre légitime (il faut bien en convenir une fois à la face des nations), seul juge compétent et irrécusable des Codes et des Institutes, des Digestes et des Pandectes, des Novelles et des Authentiques, des Constitutions et des Chartes, des Extravagantes et des Canons !
» O Polichinelle, toi dont la tête de bois renferme essentiellement, dans sa masse compacte et inorganique, tout le savoir et tout le bon sens des modernes ! »
« ....Ne serait- il pas à propos de réveiller un peu Polichinelle? dit M. Ch. Magnin.... Surtout ne dites point qu’il est mort : Polichinelle ne meurt pas. — • Vous en doutez? Vous ne savez donc pas ce que c’est que Polichinelle? C’est le bon sens populaire, c’est la saillie alerte, c’est le rire incompressible. Oui, Polichinelle rira, chantera, sifflera tant qu’il y aura, par le monde, des vices, de la folie, des ridicules. — Vous le voyez bien, Polichinelle n’est pas près de mourir.... Polichinelle est immortel! »
LA COMEDIE ITALIENNE