‹ Masques et bouffonsChapitre 9 sur 46 · L \ C O ME DI E I T A L I E N N E · texte numérisé non relu

L \ C O ME DI E I T A L I E N N E

esclave. Les Turcs, saisissant dans ma physionomie les signes certains de ma noble origine et admirant la majesté de mon ventre, m’évaluèrent sur le marché la somme de cinquante philippes. Mon acheteur ayant éprouvé dans divers travaux combien j’étais mon ar chiquement porté à les mépriser tous, me revendit pour cinquante livres. Le troisième acheteur m’attela avec un à ne. Là je devins si célèbre par mon indifférence pour toute espèce d’occupation , hormis celle de manger, que le dernier acheteur me revendit pour vingt-sept livres et demie. Enfin, je fus décoré d’un honorable coup de pied au derrière, et sortis ainsi de la servitude avec honneur et gloire.... j’y étais aussi déplacé que des poissons sur un pré ou du fromage dans une bibliothèque. Après tout ce que je viens de vous dire, vous pouvez facilement voir à quel emploi je suis propre. »

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POLICHINELLE

PULCINELLA, PUNCH, IIANSWURST, MEO-PATACCA , MARCO-PEPE, IL SITONNO, BIRRICHINO.

« Brrrrr.... Brrrr . Oui, mes enfants! c’est moi! moi

Polichinelle avec mon gros bâton, me voilà! petit bonhomme vit encore ! Je viens pour vous égayer, le plus agréablement que je pourrai, car certains quidams m’ont dit que vous étiez tristes ! Tristes, morbleu! et de quoi? La vie n’est-elle pas une agréable chose, une bonne plaisanterie, une vraie farce de comédie, dont le monde est le théâtre, et où il y a de quoi rire, allez ! pour tant peu que vous vous donniez la peine d’y regarder? Voilà près de quatre mille ans, mes enfants, que je roule mes bosses sur la surface du globe, au milieu des hommes, qui ne sont pas moins féroces et sauvages que les tigres et les crocodiles; et voilà quatre mille ans que je ris, mais, parfois, à eu avoir mal dans le dos. N’est- ce pas drôle, bien drôle,

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dites-moi, de voir sur un si petit espace, qu’on appelle le monde, cette fourmilière de créatures qui, chacune prise à part, se croit la privilégiée de la nature entière? Demandez à un de ces atomes s’il changerait de peau avec son voisin? Non! soyez tranquilles! elle lui plaît trop, son écorce! Mais demandez -lui s’il changerait de bourse avec ce môme voisin. Oh ! oui, si la sienne est plus ronde que la mienne, dira-t-il. Et chacun se démène, va, vient, amasse, remue, roule, grouille et pense au lendemain plus qu’à la veille. Il semblerait, à les voir, qu’ils vivront toujours. Ils sont tous fous! Voyez celui-ci! il amasse et empile écu sur écu, attendant, pour s’en servir, l’heure de sa mort. Son fils se dépêche de tout éparpiller en se donnant beaucoup de peine aussi pour se ruiner le corps et la bourse; souvent il meurt avant d’y avoir réussi. C’est la loi, faire et défaire. Voyez celui-là qui s’alambique la cervelle à chercher un moyen de se faire remarquer de quelques autres malheureux, lesquels ne voudraient pas être dérangés de la voie qu’ils suivent, que leurs pères ont suivie, et que leurs fils suivront. Il a eu une idée quelconque, l'idée de déranger ses voisins, qui le prennent, l’enferment, le font rôtir ou noyer, n’est-ce pas drôle? Ah! vous auriez ri de voir pendiller des milliers de carcasses humaines aux arbres des chemins, alors que je ne sais quel turlu avait passé dans la tête de quelques lunatiques. Je ne me suis jamais tant diverti qu’il y a une quinzaine de siècles. C’étaient des fournées entières de gens plus faibles que ceux qui étaient les plus forts en ce moment-là; c’était là leur tort. C’était très-drôle de les voir déchiquetés et mangés par les uni-

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maux féroces. Vous allez m’appeler grosse bête, balourd! disant que je n’ai pas compris ce que j’ai vu. Cliut! mes enfants! mieux vaut prendre la chose en riant, car les fils de ces étripés s’en revengèrent bien plus tard !

» Mais ce qu’il y a de plus drôle, ce sont les femmes, ou la femme. Ah! voilà un étrange animal ! Que de vanité, que de malice dans ces petits êtres pour lesquels je ferais encore des bêtises! Par Pluton ou par le diable! (c’est tout un, et je me moque de l’un comme de l’autre, car ce sont encore là des inventions humaines!) il fait beau voir l’homme et la femme se rechercher, se tromper, se haïr, le tout ensemble. Les deux sexes se sont déclaré la guerre, et 11e peuvent pourtant vivre l’un sans l’autre. Demandez à un homme ce qu’il pense des femmes. Il répondra : Ce sont des coquettes, vaniteuses et menteuses. A une femme ce qu’elle pense des hommes. Ce sont des égoïstes, des perfides ! Allons! allons! il y a du vrai de part et d’autre. Car, pour de l’or, vous aurez des uns et des autres tant et plus. Soyez riche et vous serez honoré, aimé, flatté; vous serez beau, jeune si vous voulez, vous aurez amour, considération, honneurs, etc. Soyez pauvre, vous ne vaudrez pas une botte d’oignons!

» J’aperçois d’ici certaines gens qui ne partagent pas mon opinion: libre à eux! ils sont encore jeunes! S’ils avaient, comme moi, vu des cités entières disparaître sous les cendres volcaniques, s’ils avaient eu leurs chaussures brûlées par les laves du Vésuve, s’ils avaient vu se ruer les peuples sanguinaires du Midi sur les peuples farouches du Nord, et réciproquement.... J’eus beau faire le gros dos, je vous assure que je m’en souviens, mes enfants!... S’ils

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avaient dit, comme moi, aux puissants de la terre leurs vérités en trois mots, aux nations les plus orgueilleuses de la terre qu’elles n’étaient que des peuplades de brutes et de sauvages, ils penseraient différemment, ils y regarderaient peut-être à deux fois avant de me contredire.

» J’ai la conscience large et facile? Sans doute ! ce qui est aux autres est à moi, et je n’ai qu’à me baisser pour ramasser, à plein chapeau , l’or et les richesses de mes voisins. Vous trouvez cela mauvais? C’est ma manière de voir; je méprise tant les hommes, que je me soucie peu de ce qu’ils peuvent penser et dire de moi.

» Cependant n’allez pas me qualifier de voleur ! ce n’est pas le mot qui me blesse, c’est l’intention. Prenez garde! on ne m’a jamais insulté impunément et je ne suis jamais plus à craindre que lorsque je suis en belle humeur; à bon entendeur, salut ! Vous n’ètes pas dignes d’entendre mes joyeux propos, car ce qui devrait vous faire rire a l’air de vous contrarier. Quoi ! voulez-vous pleurer, parce que tout va mal? Regardez - moi ! j’ai souffert autant qu’un autre, mais j’ai cuirassé ma bosse et mon cœur. Je suis le rire en personne, le rire triomphant, le rire du mal. Tant pis pour ces rangées de capucins de cartes qu’un souffle abat. Moi , je suis de fer et de bois, aussi vieux que le monde ! »

Polichinelle a raison de le dire, il a le cœur aussi sec que son bâton, c’est un égoïste dans toute l’acception du mot. Sous une apparente belle humeur, c’est un être féroce; il fait le mal pour le plaisir de le faire. Se souciant de la vie d’un homme comme de celle d’une puce , il aime et cherche les querelles, et se plaît fort dans les massacres.

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Loin d’être fanfaron, il ne se vante pas toujours de ses méchantes actions, et, lorsque vous l’entendez rire aux éclats, soyez sûr qu’il a tué son homme. Il ne craint ni Dieu ni diable, lui qui a vu passer, sous son nez crochu et verruqueux, tant de sociétés et de religions; mais, quand il le faut, il sait se taire sur ces matières-là.

Après son bâton , son salon aux grosses créances , comme il l’appelle, car c’est de cette monnaie-là qu’il paye ses dettes, ce qu’il aime le plus, c’est la bouteille et les femmes. U est bien vrai , comme il le dit lui-même, que pour avoir des femmes, il faut de l’argent, et il n’en a pas. Bien qu’il prétende n’avoir qu’à se baisser pour en prendre dans le coffre de ses amis, ses amis ne sont pas si simples; ils se cachent avec leurs richesses à son approche. Sans argent, il faut être persuasif auprès du beau sexe, et malgré ses bosses et sa figure peu faite pour séduire, il est si caustique, si persuasif, si entreprenant et si insolent, qu’il a des succès. « Je 11e me fais pas d’illusions sur le compte de mon physique, dit-il, et je 11e vous expliquerai pas mon secret, car je ne le connais pas; d’ailleurs, m’expliquerez-vous les femmes, vous, beau curieux? O11 leur plaît parce qu’on leur plaît, il n’y a pas d’autres raisons. La femme est un être bizarre et mystérieux, c’est la seule lionne chose en ce monde, après le vin et les coups. »

Il aime également toutes les belles, car il n’y en a pas une qui puisse se vanter de l’avoir fixé longtemps.

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