II AN S W U RS T
Le Polichinelle allemand, IIanswurst (Jean Boudin), est, pour le caractère et l’esprit, un mélange de Pulcinella et d’ Arlequin, mais fort dissemblable pour ce qui est du costume. — Au seizième siècle, Ilanswurst ressemble, par son extérieur, au Pulliciniello napolitain d’alors, mais bien plus gras et replet que celui-ci : « C’est, dit Al. Alagnin, une espèce de franco -tripe (farceur de haute graisse....) Depuis deux siècles, le type physique et moral de Hans-
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wurst a peu varié. Ce bouffon, suivant Lessing, possède deux qualités caractéristiques : il est balourd et vorace, mais d’une voracité qui lui profite, bien différent en cela d’ Arlequin, à qui sa gloutonnerie ne profite pas, et qui reste toujours léger, svelte et alerte. En Hollande, Hanswurst ne fait plus, depuis longtemps, que l’office de Paillasse : il bat la caisse à la porte , et invite la foule à entrer. Comme acteur et comme marionnette, il a été supplanté par Hans Pickelharing ( Jean- hareng -sa lé ), nous dirions plutôt dessalé, et plus récemment par Jan-Klaassen ( Jean-Nicolas ). Celui-ci, devenu le héros des marionnettes hollandaises, s’est approprié, non sans succès, les mœurs turbulentes et gaiement scélérates du Punch anglais et du Polichinelle parisien.... En Allemagne, Hanswurst a eu plusieurs rivaux: il a dû céder plusieurs fois le pas à Arlequin, à Polichinelle et à Pickelharing. » Au siècle dernier, ce personnage était joué dans la troupe allemande improvisatrice, par Preliauser, qui en avait fait une sorte de valet ayant quelque rapport avec le Brighella. Mais le théâtre improvisé viennois ayant dû céder la place au genre classique, le Hanswurst a été remplacé par Casperle, le joyeux paysan autrichien.
MEO-PATACCA.
A Home, les habitants du Trastevere ont deux types qui sont certainement de la famille de Polichinelle; types qui ont cependant un peu vieilli : c’est Meo-Patacca et son fidèle compagnon Marco-Pepe.
Meo-Patacca est Trasteverin, il prétend descendre de
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jMaccus comme Pulcinella, ce qui est très-possible. Il est, comme lui, spirituel et insolent. Il ne peut pas non plus souffrir la contradiction, et son meilleur moyen de persuasion, c’est son bâton. 11 commence par frapper, et quand il a assommé son homme, il s’explique avec lui. Il a l’œil vif et brillant, le visage brun, le profil exagérant le type romain de l’ancienne Rome. Il est la personnification du Trasteverin, le descendant de Néron ou de Maccus, dont le sang s’est légèrement mélangé en route. Il parle le dialecte romain, et ne prononce pas une phrase sans répéter deux fois le mot le plus énergique, comme : « Je veux que vous fassiez cela, je le veux. » « 11 avale, dit M. Mercey dans son Théâtre en Italie, toutes les syllabes finales des infîni- » tifs. Il dit sape pour sapere, et fa pour [are; ou bien, il » remplace les dernières syllabes de ces mots par la parti- » cille ne, qu’il place à tout propos; alors il dit fane pour » fare, sapene pour sapere, chine pour chi, (/aine pour qui. » Il se .plaît encore à déplacer les / et les r : quand il parle » de sa gloire, il ne dit pas gloria, mais grolia, etc. »
Giuseppe Berneri a écrit tout un poème en dialecte populaire de Rome ( It Linguaggio romanescho) en douze chants, imprimé à Rome en 1685, sur Meo-Patacca, et ce poème serait peut-être tombé dans l’oubli, si Rartolomeo Pinelli, le dessinateur romain, ne l’eût illustré en 1823.
Le poème de Berneri commence ainsi :
« Je chante la gloire du plus brave des jeunes plébéiens de Rome... le plus redouté de tous les chefs de leur bande. »
(« Il capo-truppa délia gente sgherra. ») Comme qui dirait de
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la race querelleuse, tapageuse et tant soit peu assassine.... « Et, quoique né dans une simple boutique, un souffle guerrier embrase son âme, et il a du sel dans sa salière. E sa/e in zacca. »
Meo-Patacca s’irrite de l’audace de « ces canailles de 'l’iircs infâmes » qui osent assiéger Vienne, cette cité chrétienne, il forme le projet d’aller la délivrer, et s’arrêtant devant la statue de Marc -Antoine, « qui a la main levée en signe de triomphe », il la regarde et dit : « Qui sait si l’on ne verra pas un jour dresser ici une autre » statue? Qui sait si un homme que j’appelle moi ne s’en » montrera pas digne? » Ses compagnons, au nombre de dix, qui le suivent comme les moutons suivent le premier de la bande, l’admirent déjà et s’inclinent devant lui. Alors il les promène parmi les ruines de l’ancienne Rome et enflamme leur courage par des discours belliqueux. Il lui suffira, leur dit -il, d’une troupe de cinq cents jeunes Trasteverins , courageux et bien armés de crache - feu (arquebuses), dorindanes , braqaemarls et frondes, pour chasser le Turc. Il leur parlerait encore si la troupe, fatiguée de ne rien dire, n’eût interrompu ses harangues par des Vira Meo-Patacca! vira! à réveiller les cendres des vieux Romains du Campo Vaccino; et, au milieu des acclamations de la foule, il est porté en triomphe à son logis.
Au commencement du second chant, tous ces héros sont prêts à partir, « c’était l’heure où les charcutiers, les frui- » tiers et autres marchands de victuailles, étendent, avec » des perches, des toiles devant leurs boutiques pour les
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» protéger contre la chaleur qui devient insupportable, » afin de faire plaisir à ceux qui vendent de l’eau glacée.
» C’était midi, » quand Meo-Patacca est entouré d’une
troupe de femmes qui arrivent en poussant des cris de désespoir. Ce sont les épouses plus ou moins légitimes des héros qui vont suivre Patacca. Puis, après bien des discours, il sort triomphant de cette lutte, « qu’il regarde comme la » plus pénible qu’il eût jamais soutenue; rien n’arrête plus » cette brave armée. Elle va partir, quand arrive la nou- » velle de la délivrance de Vienne par Sobieski. 9 Meo- Patacca n’est pas bien sûr de 11’avoir pas été pour quelque chose dans la déconfiture du Turc. ïl convoque ses compagnons, et 011 se livre à de grandes réjouissances. Pendant la tête, on apprend que Bude a été prise d’assaut par les chrétiens, et que les juifs se sont joints aux Turcs pour repousser l’attaque. « Vengeance! vengeance sur les juifs! 9 Cette parole, jetée au milieu de la foule, 11’est bientôt plus qu’un cri, et toute l’armée de Patacca se rue dans le ghetto (quartier des juifs), qu’elle attaque et pille, à la plus grande gloire de Dieu.
C’est au théâtre de Pallci- Corda, dit M. Mercey, que Meo-Patacca, plutôt héros épique que dramatique, figure dans une foule de petits drames à coups de bâton. « Mais il 9 n’est plus si méchant homme qu’autrefois. 11 est vrai que 9 le bravo a changé de costume, de caractère et d’état. 9 Au lieu du fingo, de la veste et de la culotte de velours à 9 double rang de boutons argentés, il a revêtu de mé- 9 chantes guenilles, et tient, par son costume bigarré, le 9 milieu entre Brighella et Polichinelle. 9
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Lors de son séjour à Rome en 1740, le président de Brosses écrivait ceci : « Toutes les troupes de comédiens que j’ai vues en ce pays -ci sont au moins aussi bonnes que celles de Paris; ils ont des personnages que nous n’avons pas; tel qu’un Briguelo (Brighella), premier Zanni, qui tient lieu d’ Arlequin et qui en a le masque, mais avec un habillement différent; pour second Zanni, une espèce de Polichinelle en guenilles, fait tout autrement que le nôtre, et plus semblable à l’ancien Pierrot. Vous ne lui voudriez pas de mal, si vous le voyiez dans le milieu d’une synagogue, empruntant de l’argent des juifs, qui, après lui avoir fait une usure damnable, exigent encore, pour lui compter son capital, qu’il se fasse juif... C’est alors che va in collera, et qu’avec le grand bois dont il est armé, cia loro bastonate tante e tante. En un mot, ils me font souvent rire et hausser les épaules. Ce sont d’excellents comédiens et de misérables comédies. »
D’après les dessins de Pinelli, les costumes de Meo- Patacca et de Marco -Pepe se ressemblent beaucoup. Les cheveux sont retenus dans une sorte de résille en étoffe; le col est dégagé, bien qu'ils portent une sorte d’écharpe qui sert d’ornement sur les épaules et qui se noue en une grosse rosette sur la poitrine. Une large ceinture retenait jadis un poignard; mais les armes ayant été défendues, ils le remplacèrent par une forte trique. La veste, ou plutôt le le gilet à manches, se boutonne de côté. Les culottes sont ouvertes aux jambes comme au temps de Berneri; mais les jarretières nous semblent plus modernes, ainsi que les escarpins à boucles d’acier, que Meo-Patacca n’a jamais dù
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porter au dix-septième siècle. Il porte aussi le fungo à larges bords et le manteau.
Pinelli a certainement pris ses types parmi ses amis et compatriotes du Trastevere, ce qui donne à Meo-Patacca, ainsi vêtu ( planche 10), plutôt l’air d’un bravo que d’un Pulcinella en guenilles, tel qu’il était il y a encore quelques années.