PAVE N TO
LE CAPITAN
SPAVENTO, SPEZZAFER, GIANGURGOLO, IL VA P PO, ROGANTINO.
Digavsted? Me connaissez -vous? non! Vous ne me connaissez pas? Ventre! tète! Sangre y fuego! io son chi son! L’Italie tremble au nom du capitan Spavento! L’Espagne me révère sous le nom de Matamoros, et je terrifie la France, quand je veux, sous le nom du capitaine Fracasse, car je suis homme fort redoutable, je vous assure.
<( Tout m’aime ou tout me craint, soit en paix, soit en guerre,
Je croquerais un prince aussi bien qu'un oignon. »
u .... Ce capitan, plein de boutades,
Eslalant, en rodomontades,
Sa grand’ valeur aux assistants,
A tant d’artifice et de grâce,
Qu’il nous fait, en la moindre farce,
Rire et trembler en même temps. »
Ce Capitan, à la moustache de léopard, à la fraise empesée, au feutre emplumé, est né, selon les uns, sur
LA COM ED IL ITALIENNE
les Lords du Guadalquivir; selon les autres, sur les bords de la Garonne. Mais il est plus âgé qu’il n’en a l'air; qu’aurait -il fait sur les bords de ces fleuves, alors qu’ils n’étaient encore habités que par des nations sauvages? G’est à Athènes et à Home , sous les Césars , qu’il se montra, non pas brave, mais téméraire; non pas généreux, mais magnifique. Dès ce temps -là il renversait, d’un revers de son épée , des armées entières ; d’un regard , il abattait les murailles , et , d’un souille , les Alpes et les Pyrénées.
Il rendait les déesses folles d’amour et trompait Mars lui-même. Il a changé de forme avec les siècles, mais jamais de caractère. G’est toujours le même fanfaron, tellement menteur qu’il s’en impose à lui-même.
« P m g o p o l i n i c e . Qu’on ait soin que mon bouclier soit plus brillant que n’est ordinairement le soleil dans le temps le plus pur et le plus serein : afin que quand je m’en servirai, lorsque les deux armées seront aux prises, l’opposant aux ennemis, il les éblouisse et les aveugle. Je brûle d’envie de consoler cette épée -ci : elle se plaint, elle se désole de ce qu’il y a longtemps que je la laisse reposer, elle qui est dans la dernière impatience de hacher les ennemis en morceaux ! Mais où est donc Artotrogue ?
Artotrogue, parasite. Le voici : il a l’honneur de se tenir auprès d’un homme également robuste et heureux, d’une beauté royale et d’une valeur héroïque. Le dieu Mars luimême n’oserait se mettre en parallèle avec vous, ni comparer ses qualités guerrières avec les vôtres.
LE C API T AN
Pirgopolinice. Parles- tu de celui que je ne voulus point renverser dans le champ Gurgustidonien ( du cabaret borgne), où Bombomachides, Cluninstaridi Sarclndes, petit-fils de Neptune, commandait les troupes en qualité de généralissime?
Artotrogue. Je m’en souviens fort bien. Vous voulez dire ce général dont vous dissipâtes, par un seul souffle de votre bouche, les troupes qui étaient si remarquables par la dorure de leurs armes; vous les dissipâtes, dis-je, comme le vent dissipe les feuilles, ou le coton des roseaux.
Pirgopolinice. Par le temple de Pollux! voilà une belle bagatelle....
Artotrogue. Par Pollux! comment, d’un seul coup de poing, cassâtes -vous net le bras d’un éléphant, dans les îndes !
Pirgopolinice. Comment! le bras?
Artotrogue. Ah! je me suis trompé : j’ai voulu dire la cuisse.
Pirgopolinice. Et cependant je ne le frappai que légèrement.... Te souvient-il de quelque chose?
Artotrogue. S’il m’en souvient? ce furent cent cinquante hommes en Cilicie; cent Sicolatrohicles; trente Sardes, et soixante Macédoniens dont vous dépeuplâtes la terre en un seul jour.
Pirgopolinice. Tous ces hommes-là, ramassés ensemble, combien cela fait-il?
Artotrogue. Sept mille, tout au moins.
Pirgopolinice. Oui, justement, il faut que ce soit autant : tu comptes fort bien et fort promptement .
LA COMEDIE ITALIENNE
Tant que tu me supputeras pareil nombre de gens tués de ma main, je te ferai toujours manger, et je partagerai ma table avec toi.
Artotrqgue. Que dirai -je de la Cappadoce, où vous coupâtes la tête à cinq cents hommes, si le tranchant de l’épée ne s’était pas émoussé! Mais ce n’était plus qu’un reste d’infanterie, s’ils avaient vécu! Est -il besoin que je vous répète ce qui est dans la bouche du genre humain? Il n’y a, disent tous les mortels, il n’y a sur la terre et parmi les vivants, qu’un seul Pirgopolinice pour exceller en valeur, en beauté, en grandes actions et en héroïsme. Toutes les femmes sont amoureuses de vous; et ce n’est pas sans sujet, ma foi, puisque vous êtes d’une beauté accomplie : le feu du beau sexe éclatait encore hier pour vous, à ce grand nombre de femmes qui m’arrêtaient par le manteau.
Pirgopolinice. Que te disaient- elles hier? conte -moi un peu cela, je te prie : cela mè réjouit.
Artotrqgue. Ne serait -ce point là Achille, par hasard? demandait l’une. Non, disais-je, c’est son frère. Une autre en tombait d’accord : Qu’il me paraît beau, bien fait et gracieux! sa chevelure est toute charmante! Heureuses les courtisanes qui ont l’honneur de son choix ! assurément on ne peut trop envier leur sort.
Pirgopolinice. Tout de bon, elles disaient cela?
Artotrogue. Deux, entre autres, me conjurèrent de vous faire passer aujourd’hui devant leurs portes, comme si vous seul valiez toute une belle pompe, tout un spectacle enchanté.
LE C API T AN
Pirgopolinice. Avoue -moi que le trop de beauté cause
souvent du chagrin et de l’embarras .
11 me semble qu’il est temps que nous allions sur la grande place, pour payer les soldats que j’enrôlai hier sur mes tablettes. Car tu sauras que le roi Séleucus m’a prié instamment de lui faire des troupes, les estimant beaucoup de mon choix et de ma main. J’ai donc résolu de rendre aujourd’hui ce bon office au roi, mon bon ami.
Artotrogue. Puisque cela est ainsi, allons donc. Pirgopolinice. Suivez -moi bien, mes valets; et surtout
affectez de faire voir que vous êtes à moi .
Pirgopolinice. Je puis me vanter d’être le favori de Vénus. Peut-être que cette déesse est elle-même amoureuse de moi : cela se pourrait bien , oui !
Milpiiidippe, servante. Monseigneur le Beau, je vous salue très-humblement.
Pirgopolinice. Qui lui a dit mon surnom? Que les dieux vous aiment, ma tille! qu’ils vous donnent ce que votre
cœur désire! . Je ne doute point que
cette fille-là n’en tienne aussi pour moi.
Milpiiidippe. Tous mes souhaits se terminent à passer ma vie avec vous, Monsieur.
Pirgopolinice. Tu aspires trop haut, et ta prétention s’étend trop loin.
Milpiiidippe. Ce n’est, pas de moi que je veux parler; aux dieux 11e plaise que je sois si téméraire! Je parle de ma maîtresse, qui meurt d'amour pour vous.
Pi rgopolinice. Il y en a bien d’autres qu’elle qui sou-
LA COMÉDIE ITALIENNE
haitent le même bonheur, et qui ne peuvent pas y
atteindre . De quelle maîtresse? car il y
a un si grand nombre de femmes qui s’offrent à moi, que
je ne puis pas me souvenir de toutes .
Eh bien, que me veux-tu, messagère d’amour?
Milpiiuuppe . Çà donc! mon fameux
Achille, laissez-vous fléchir à ma prière; accordez ce que je vous demande : sauvez généreusement la vie à une belle personne; obtenez de votre cœur héroïque quelques sentiments de douceur, de tendresse et de complaisance. Faites cela, grand preneur de villes, illustre tueur de rois.
Pii \gopolinice. Oh! par Hercule, cela est fâcheux et tout à fait importun. [A son valet.) Combien de fois t’ai-je défendu de promettre ainsi facilement et communément mon service aux dames?
Palestrion. 11 ne naît que de braves guerriers des femmes qu’il honore de son amour; et ses enfants vivent au moins quatre-vingts ans.
Milphiuippe. Malheur à toi, folâtre et badin que tu es!
Pirgopolinice. Ce n’est point une raillerie : mes fils vivent mille ans, de compte fait, depuis le premier siècle jusqu’au dernier.
Palestrion. Je n’ai pas voulu en dire autant qu’il y en avait, de peur que cette fille-là ne crût que je la régalais d’un gros et impudent mensonge.
Pirgopolinice. Sais-tu, mon enfant, que je suis né le lendemain du jour mémorable que la déesse Opis accoucha de Jupiter?
Palestrion. Cela est certain : si bien que si monseigneur
LE CAPITAN
mon maître était venu un jour plus tôt, l’empire du monde était pour lui. » . . .
Après toutes ses forfanteries et ses exploits, il est pris par les valets et cuisiniers de Périplectomène, reçoit une correction ignominieuse, et s’en va battu et satisfait.
« Pt ïriplectomène , à ses vcilels. Emmenez- le, et s’il ne veut pas suivre, enlevez -le par force : faites qu’il soit entre ciel et terre; mettez-le en pièces, déchirez-le par morceaux!
Pirgopolinice. Ali! seigneur Périplectomène, je vous conjure, au nom d’Jlercule!
Périplectomène. Il n’y a Hercule qui tienne; ta prière est inutile. Vois, Carion, si ton couteau est bien pointu et bien aiguisé....
Pirgopolinice. Je suis perdu! je suis mort!
Carion, cuisinier. Pas encore; vous dites cela trop tôt! [A. son maître.) Çà, Monsieur, vous plaît-il que je mette la main à l’œuvre? Commencerai-je l’opération?
Périplectomène. Non; je veux qu’auparavant on le bâtonne dos et ventre.
Carion. Je vais m’y employer de bonne grâce; les coups seront de poids et à grande mesure. . . . (Il frappe.)
Pirgopolinice. Miséricorde! grâce! je vous en conjure! je suis assez battu !
Carion, à son maître. Vous plaît-il que je coupe, que je taille, que je mette mon instrument en besogne?
Pirgopolinice. Hé! Monsieur, avant qu’il agisse et qu’il m’ouvre le ventre, ayez la compassion de m’entendre, je vous en conjure .
LA COMEDIE ITALIENNE
Carion. Il faut lui faire encore essuyer une grosse ondée de coups de bâton ; après quoi je vous conseille de le mettre à la porte et de lui donner congé.
Pirgopolinice . Les dieux te veuillent bénir, puisque tu plaides si bien en ma faveur!... En vérité, les coups de bâton m’ont tout à fait adouci; je suis métamorphosé en agneau. Laissez -moi, je vous en conjure.
Périplectomène. Qu’on le détache.
Pirgopolinice. Que je vous suis redevable! je vous en remercie de tout mon cœur. »
[Le Soldat fanfaron. Plaute.)
Le Capitan moderne ne parle pas autrement :
.... Aujourd’hui, des laquais, me trouvant à l’écart,
M’ont donné quantité de bonnes bastonnades;
Mais cet affront m’a mis en de telles boutades,
Que j’en ai dévoré les murs d’un boulevard.
Enfin, tout boursouflé de dépit, de rancune,
De rage et de fureur ,
J’ai roué la Fortune ,
Écorché le Hasard et brûlé le Malheur.
Voyez -le arpenter au soleil les dalles des palais, le nez au vent, l’œil à la piste d’un rôti, la main sur son effroyable rapière , dangereuse seulement pour les yeux des gens qui le suivent. A le voir mesurer le terrain , on croirait que la terre entière est sa propriété. S’il voulait, d’une chiquenaude il renverserait tous les édifices; mais il est magnanime, car combien d’insultes et de coups de trique n’a-t-il pas laissés tomber dans l’oubli!
LE CAPITAN
Mais voici la nuit! qui vient là? Un rival sans doute. Le Capitan va le terrasser de son regard; point! Il le méprise trop; cela n’en vaut pas la peine, un simple mortel! Si c’était Jupiter encore! voire! Mais ils sont deux et ont une singulière démarche. — Retirons-nous; c’est plus généreux pour ces manants, qui pourraient mourir de frayeur à ma simple vue. Je leur sauve la vie pas moins, ajoute notre héros en ouvrant davantage, comme un compas, ses longues jambes, et en accélérant sa marche qui devient presque une fuite.
Mais, au détour d’une rue, une grêle de coups de bâton tombe inopinément sur les épaules de ce demidieu. 11 est renversé; les batteurs d’estrade et malandrins s’apprêtent à lui dérober les richesses qu’il porte sur lui : la fameuse cotte de mailles, façonnée des anneaux d’or que lui ont fait accepter ses maîtresses, aura tenté ces pauvres gueux; mais, hélas! sous son pourpoint rayé qu’ils dédaignent, il n’a pas même de chemise. « Comme on est volé, cependant! » dit un de ces mécréants à son compagnon; et ils disparaissent en méprisant leur victime.
N’entendant plus de bruit, le Capitan ouvre un œil, puis l’autre, lève la tète, reconnaît que le danger est passé, rajuste sa rapière et les araignées qui y ont établi leurs toiles, et se dirige vers de nouveaux rivages.
a Ce capitan fait grand éclat :
Et sa valeur est si parfaite,
Qu’il est des derniers au combat, Et des premiers à la retraite. »
LA COMEDIE ITALIENNE
« Le Capitaine, dit M. Frédéric Mercey, était antérieur à la domination espagnole; nous le croyons contemporain de tous ces formidables chefs de bande italiens qui se distinguèrent à Anghiari, et dans ces fameuses rencontres où un cheval qui tournait la tète ou la croupe suffisait pour faire gagner ou perdre la bataille. C’est Machiavel qui nous l’assure.
» Sous ses nouveaux maîtres, le Capitaine se transforme en Matamore : il bredouille le castillan, prend la morgue espagnole et se corrige le mieux qu’il peut de sa poltronnerie. C’est alors qu’il ne passe guère de journées sans tuer un Maure, confondre un nécromant, ou séduire quelque princesse. L’étoffe des turbans des infidèles qu’il a décapités lui sert à habiller ses valets .
» Aujourd’hui qu’il a subi une nouvelle transformation , il aime encore à raconter ses prouesses. Un jour, au siège de Trébizonde, il a pénétré seul dans la tente du sultan, et, le prenant par la barbe, il l’a traîné à travers son camp, tandis que, de la main qui lui restait libre, il écartait les assaillants et tenait en respect toute l’armée ennemie. Quand il rentra dans la ville, sa cuirasse était hérissée d’un si grand nombre de flèches qu’on l’eût pris pour un porcépic. C’est de ce jour que l’image d’un porc-épic fait partie de son écusson .
» Sa galanterie égale sa bravoure, et, lorsqu’il s’attaque à une beauté, il a de si merveilleux moyens de séduction qu’il 11e trouve jamais de cruelles. 11 renverse les tours,
LE CAPITAN
brise les portes de fer, ou, comme un dieu grec, s’insinue sous la forme d’une pluie d’or. Il est telles de ses prouesses galantes qui, depuis, ont trouvé des imitateurs. Un jour, par exemple, que dans la compagnie de la princesse Gilyme d’Apremont il galopait sur les rives du Garigliano, celleci, fatiguée de ses protestations amoureuses, lui dit en plaisantant : — Le feu qui consume mon chevalier est donc bien ardent? — En doutez-vous, cruelle? — Nullement, mais je sais un moyen de te soulager : c’est de te jeter dans ce fleuve. — Toutes ses eaux ne pourraient éteindre ma flamme. — C’est une galante manière de t’exprimer; aussi ne te croirai-je que si je te voyais sortir de ces flots brûlant toujours du même amour. — En vérité, belle princesse? Et l’intrépide amoureux enfonce ses éperons dans les flancs de son coursier et se précipite au milieu du fleuve. Il courut grand risque de se noyer, et ce ne fut qu’en abandonnant son cheval qu’il put gagner le bord, tout ruisselant, mais dévoré des mêmes feux. La princesse tint donc parole et récompensa un si noble dévouement. Comme les Capitans ses ancêtres, le Matamore était magnifique en paroles; mais sa bourse était toujours vide, et, sous sa belle cuirasse richement damasquinée, il ne portait qu’un méchant pourpoint de peau de buffle tout usé. »
CLINDOR
N’êtes-vous point lassé d’abattre des guerriers?
Et vous faut-il encor quelques nouveaux lauriers?
LA COMÉDIE ITALIENNE
MATAMORE
11 est vrai que je rêve , et ne saurais résoudre Lequel je dois des deux le premier mettre en poudre, Du Grand Sophi de Perse ou bien du Grand Mogol.
CLINDOR
Eh! de grâce, Monsieur, laissez-les vivre encor. Qu’ajouterait leur perte à votre renommée?
D’ailleurs, quand auriez-vous rassemblé votre armée?
MATAMORE
Mon armée! ah, poltron ! ah, traître! Pour leur mort, Tu crois donc que ce bras ne soit pas assez fort?
Le seul bruit de mon nom renverse les murailles , Défait les escadrons et gagne les batailles.
D’un seul commandement que je fais aux trois Parques Je dépeuple l’État des plus heureux monarques;
La foudre est mon canon, les destins mes soldats,
Je couche d’un revers mille ennemis à bas,
D’un souffle, je réduis leurs projets en fumée....
Et tu m’oses parler cependant d’une armée !
Tu n’auras plus l’honneur de voir un second Mars :
Je vais t’assassiner d’un seul de mes regards.
Veillaque !... Toutefois je songe à ma maîtresse;
Ce penser m’adoucit. Va, ma colère cesse.
Quand je veux, j’épouvante, et quand je veux, je charme, Et selon qu’il me plaît , je remplis tour à tour Les hommes de terreur et les femmes d’amour.
Du temps que ma beauté m’était inséparable ,
Leurs persécutions me rendaient misérable.
Je ne pouvais sortir sans les faire pâmer ;
Mille mouraient par jour à force de m’aimer.
LE CAPITAN
J’avais des rendez-vous de toutes les princesses,
Les reines à l’envi mendiaient mes caresses :
Celle d’Éthiopie et celle du Japon,
Dans leurs soupirs d’amour, ne mêlaient que mon nom.
Les déesses aussi se rangeaient sous mes lois,
Et je te veux conter une étrange aventure Qui jeta du désordre en toute la nature,
Mais désordre aussi grand qu’on en voie arriver.
Le Soleil fut un jour sans se pouvoir lever,
Et ce visible dieu que tant de monde adore ,
Pour marcher devant lui ne trouvait point d’Aurore. On la cherchait partout, au lit du vieux Tithon,
Dans les bois de Cépbale, au palais de Memnon.
Et, faute de trouver cette belle fourrière,
Le jour jusqu’à midi se passa sans lumière.
CLINDOR
Où pouvait être alors la reine des clartés?
MATAMORE
Au milieu de ma chambre, à m’offrir ses beautés.
Elle y perdit son temps, elle y perdit ses larmes;
Mon cœur fut insensible à ses plus puissants charmes, Et tout ce qu’elle obtint pour son frivole amour Fut un ordre précis d’aller rendre le jour.
Les voilà , sauvons-nous ; non , je ne vois personne ! Avançons hardiment. Tout le corps me frissonne.... Je les entends, fuyons. Le vent faisait ce bruit, Marchons sous la faveur des ombres de la nuit.
Ces diables de valets me mettent bien en peine De deux mille ans et plus je ne tremblai si fort. C’est trop me hasarder; s’ils sortent, je suis mort;
LA COMÉDIE ITALIENNE
Car j’aime mieux mourir que leur donner bataille, Et profaner mon bras contre cette canaille.
Que le courage expose à d’étranges dangers ! Toutefois, en tout cas, je suis des plus légers :
S’il ne faut que courir, leur attente est dupée,
J’ai le pied pour le moins aussi bon que l’épée. Tout de bon, je les vois, c’est fait, il faut mourir ! J’ai le corps si glacé que je ne puis courir.
Viens çà! tu sais ton crime, et qu’à l'objet que j’aime Loin de parler de moi , tu parlais pour toi-même ?
CLINDOR
Oui, pour me rendre heureux j’ai fait quelques efforts.
MATAMORE
Je te donne le choix de trois ou quatre morts.
Je vais, d’un coup de poing, te briser comme un verre, Ou t’enfoncer tout vif au centre de la terre ;
Ou te fendre en dix parts, d’un seul coup de revers;
Ou le jeter si haut, au-dessus des éclairs,
Que lu sois dévoré'des feux élémentaires;
Choisis donc promptement, et pense à tes affaires.
CLINDOR
Vous-même choisissez.
MATAMORE
Quel choix proposes-t ?
CLINDOR
De fuir en diligence ou d’être bien battu.
MATAMORE
Me menacer encore ! Ah, ventre! quelle audace!
Au lieu d’être à genoux et d’implorer ta grâce !
11 a donné le mot, ces valets vont sortir....
Je m’en vais commander aux mers de t’engloutir.
LE C API T AN
CLINDOR
Sans vous chercher si loin un si grand cimetière,
Je vous vais, de ce pas, jeter dans la rivière.
MATAMORE
Ils sont d’intelligence! ah, tête!
CLINDOR
Point de bruit.
J'ai déjà massacré dix hommes cetle nuit,
Et si vous me fâchez , vous en croîtrez le nombre.
MATAMORE
Cadédiou ! ce coquin a marché dans mon ombre !
11 s’est fait tout vaillant d’avoir suivi mes pas.
S’il avait du respect, j’en voudrais faire cas.
Écoule, je suis bon, et ce serait dommage De priver l’univers d’un homme de courage.
Demande-moi pardon, et cesse, par Les feux,
De profaner l’objet digne seul de mes vœux ;
Tu connais ma valeur, éprouve ma clémence.
CLINDOR
Plutôt, si votre amour a tant de véhémence ,
Faisons deux coups d’épée au nom de sa beauté.
MATAMORE
Parbieu ! tu me ravis de générosité.
Va, pour la conquérir, n’use plus d’artifices;
Je te la veux donner pour prix de tes services.
Plains-toi dorénavant d’avoir un maître ingrat !
( L’Illusion comique. P. Corneille.)
« La tradition du théâtre nous apprend que ce rôle de Matamore fît la fortune de l'Illusion comique.... Les bravades formidables du Capitan et sa piteuse déconfiture avaient pour les contemporains un intérêt comique qui
LA COMÉDIE ITALIENNE
n’est plus aussi sensible pour nous. La forfanterie régnait alors à la cour, à la ville, à l’Académie même; elle était, pour ainsi dire, passée dans les mœurs françaises.... Témoin l’illustre Scudéry, seigneur de la Garde, qui tenait sa plume d’une main, son épée de l’autre, et qui appelait en duel Corneille pour lui prouver, d’estoc et de taille, que le Cul était une détestable tragédie.... Témoin encore cet admirable extravagant nommé Cyrano de Bergerac. Celuilà, du moins, n’était pas un faux brave; mais, si sa valeur produisit de hauts faits, quelle forte dose de gasconnade nous y voyons mêlée!... Corneille n’a eu, pour faire parler son personnage, qu’à traduire en vers la prose
de ce grand duelliste . . .
« 11 faudroit, je pense, Monsieur, que Dieu accomplît » quelque chose d’aussi miraculeux que le souhait de Cali- » gula, s’il vouloit finir mes querelles. Quand tout le genre » humain seroit érigé en une tête, quand, de tous les » vivants, il n’en resteroit qu’une, ce seroit encore un duel » qui me resteroit à faire.... Vraiment, il faut bien que » votre départ ayant déserté Paris, l’herbe ait cru par toutes » les rues, puisqu’en quelque lieu que j'aille, je me trouve » toujours sur le pré. Je m’imagine quelquefois être devenu » porc-épic, voyant que personne ne m’approche sans se » piquer.... Ne voyez-vous pas aussi qu’il y a maintenant » plus d’ombre sur l’horizon qu’à votre départ? C’est à «cause que, depuis ce temps- là, ma main en a tellement » peuplé l’enfer qu’elles regorgent sur la terre. »
Dans la Rencontre de Gaultier Garguille avec Tabarin aux enfers, opuscule tabarinique, Gaultier Garguille dit :
LE G API TAN
« Si tu estois encore en l’autre monde, tu rirois à gueule bée, voyant les orgueilleux d’aujourd’hui qui, d’un pas mustaphique, ita sali hommes, c’est-à-dire cheminant superbement les mains sur les costés, comme pots à anses, dédaignent moustachiquement tout ce qu’ils rencontrent; leurs foudroyantes épées peuplant tous les cimetières de corps, lesquels, après avoir esté tuez de telles gens, ne laissent de se bien porter par en après. Et qui pis est, de leur regard, louchant soubs un bramballant panache, ils font frémir Jupin, qui est sur le point de leur céder son foudre et son aigle pour avoir paix envers eux, nonobstant qu’ils ne facent peur qu’aux limaçons, mouches et grenouilles. »
Aucun type n’eut autant de succès en Europe au seizième et surtout au commencement du dix- septième siècle que celui du Capitan, tant dans la comédie improvisée que dans l’autre genre. En Italie, en Espagne, en France, en Angleterre, le nombre des pièces où le Capitan, sous des noms très -différents, joue le premier rôle est considérable. Scarron fit sur ce personnage une sorte de tour de force en un acte et en vers, sur la seule rime en ment ( les Boutades du Capitan Matamore, 1646) :
MATAMORE
(( J’ai de l’amour infiniment Pour un bel œil qui, puissamment, Me trouble impérieusement ;
Il demeure en ce logement, Marchons-y délicatement.
Holà ! sortez hâtivement ,
LA COMEDIE ITALIENN
Sinon, parbleu! robustement ,
J’écraserai le bâtiment.