S P A Y F MO
Dans la troupe italienne ( i Gelosi ) venue en France en 1577, les rôles de Capitan étaient joués sous le nom du Capitano Spaveato délia Val le inferna [planche 12) par Francesco Andreini, né à Pistoie, et déjà célèbre en Italie depuis 1558. Il jouait de tous les instruments de musique, parlait six langues différentes ( l’italien , le français, l’espagnol, l’esclavon, le grec et le turc). 11 représentait aussi bien les Docteurs que les Capitans, et créa le personnage du Dottore Siciliano et celui d’un Magicien nommé Falcirone. De retour à Florence en 1578, il rencontra, dans cette même troupe, Isabella, âgée de seize ans, admirée à bon droit pour sa beauté, ses talents et sa vertu. Francesco Andreini
LE CAPITAN
en devint éperdument amoureux, et eut le bonheur de se faire accepter pour époux. L’année suivante (1579) Isabella, étant encore à Florence, donna le jour à un fds, G. B. Andreini, connu plus tard sous le nom de Lelio, et auteur du Teatro Celesle et de VAdamo ( voyez Lelio). Andreini revint en France en 1000, avec les seconds Gelosi, et toujours sous la conduite deFlaminio Scala; mais, au moment où la troupe s’en retournait en Italie, Isabella mourut subitement à Lyon (1004). Désolé, inconsolable de cette perte cruelle, Francesco Andreini quitta le théâtre avec son lils ; mais celui-ci y rentra l’année suivante en qualité de directeur. Andreini le père n’y rentra plus, et ne s’occupa plus de son art qu’en qualité d’écrivain. Il fit paraître, en 1007, le Bravure dcl Capitano Spavento , qui furent traduites en français sous le titre des Bravaclieries du Capitaine l’Épouvante. Francesco Andreini était membre de la Société des Spensierati de Florence.
Comédien dans la troupe de Flaminio Scala, il fut l’auteur de la préface du livre de celui-ci, qui contient une cinquantaine de canevas. Son fils, Gian Battista Andreini, prit l’emploi des jeunes amoureux sous le nom de Lelio ( voyez Lelio).
Francesco Andreini (Spavento) mourut vers 1024.
Fabrizio de Fornaris, gentilhomme napolitain, né en 1500, fut connu, par sa verve comique et son esprit, sous le nom du Capiton Cocodrillo. Il vint en France avec la troupe des Confidenti, en 1584 et 1585. Il fit jouer par ses camarades et publia, chez Abel l’Angelier, en 1584, une pastorale de Bartolomeo Rossi, la Fiammella. L’année sui-
LA COMEDIE ITALIENNE
vante, il fit paraître une comédie de sa façon, intitulée Angelicci , qu’il avait fait jouer à Y impromptu, et qui avait eu un grand succès, surtout chez le duc de Joyeuse, à qui elle fut dédiée. Fabrizio de Fornaris ne revint plus en France, et mourut en Italie en lf>r>7.
En U > 1 8 , le charlatan Montlor (né à Milan), qui jouait ses parades sur les tréteaux de la place Dauphine avec son associé Tabarin, jouait dans certaines farces tabariniques sous le nom de Rodomont, anagramme de son nom, les rôles de Capitan. Tout le monde sait que ce fut l’Arioste qui, le premier, mit au jour ce terrible Capitaine sarrasin Rodomonte.
« Rodomont. Gavallierès, mousquetaderes, bombardas, canonés, morions, corseletes! Aqui, veillaco!
Tabarin. Il appelle le lieutenant, le corporal, le porteenseigne, les sergens, et si, il est tout seul en sa compagnie (il est bien vray qu’il en a tousjours plus de cent dans ses chausses, qui luy fonQescorte).
Rodomont. Son il Capitanio Roclomonté, la bravura, la valore de toto del mondo; la mia spada s’est rendue triomphanté del toto universo.
Tabarin. il est vray, par ma foy; il n’y a personne qui joue mieux de l’espée à deux jambes que luy.
Rodomont. Que fasto en sta casa, Tabarin? Que fasto,
veillaco? Jo te quero ablar . Aqui,
veillacon? Aqui, poerco? To te quero matar, eres moerto!
Tabarin. Ab! Monsieur, ne poussez pas davantage, vous effondrerez le baril à la moustarde. »
Mondor était un homme de belle mine, s’exprimant fort
LE G API TAN
bien , et ayant reçu une bonne éducation, comme on en peut juger par les espèces de leçons scientifiques et de cours de morale et de philosophie qu’il faisait au public sous forme de discours et de réponses à son valet Tabarin. « Quant à Monelor, est-il dit dans les Opuscules l abar iniques , il a de l’esprit et un peu de lettres, et seroit capable, s’il vouloit, d’une vacation plus honneste. Il est honneste et courtois, ostant son chapeau bien honnestement et avec un doux soubris, quand il renvoyé le mouchoir ou le gant. »
Dans la troupe des Fedeti, qui vint à Paris en 1621 et en 1624 sous la conduite de G. B. Andreini, les rôles de Capitan étaient remplis par Girolamo Gavarini, né à Ferrare, connu au théâtre sous le nom de Capitaux) Rinoceronte (le Capitaine Rhinocéros). Niccolo Barbiéri (Beltraaie) raconte, dans sa Supplica , la mort de ce comédien (2 octobre 1624), et dit qu’on trouva dans son lit « un trèsrude cilice, ce qui causa quelque surprise, car nous n’ignorions pas qu’il était pieux et buon ilevoto , mais nous ne savions rien de ce cilice. » Il ajoute « qu’il ne faut pas se risquer inconsidérément à mal parler des comédiens, attendu qu’il y a souvent parmi eux de très-galants hommes, et, qui mieux est, quelquefois des saints : tels que saint Genest, saint Ardélion, saint Sylvain, sau Giovanni Buono. »
Abraham Bosse a représenté le Matamore du commencement du dix-septième siècle, armé jusqu’aux dents, en habits rayés, collants, et coiffé de ce feutre gris à plumes que porte Spavento.
LA COMEDIE ITALIENNE
SPEZZAFER.
Le Capilan Spezzafer portait d’abord le costume des seigneurs de la cour de Henri IV : chapeau rond empanaché, la moustache et la barbe, la grosse collerette, le pourpoint et la trousse très -large de l’époque. Mais, en 1008, il modifia la forme du costume, et sa manière de porter l’épée passée dans un large ceinturon de buffle très- haut monté lui donne un certain rapport avec le Crispin de la comédie française. Mais les couleurs sont très- différentes : tandis que Crispin est habillé de velours noir de la tête aux pieds, Spezzafer (planche 15) est vêtu tout entier de grosse soie de couleur jaune-vif; ses vêtements sont coupés à la mode des souclars de quelques années précédentes, sous Louis XIII. Il porte des moustaches, et a sur la tête un chapeau gris retroussé surmonté d’une plume.
Spezzafer, dont le nom était Giuseppe Bianchi, vint pour la première fois à Paris en 1659, puis en 1645 avec la troupe dont il était directeur, et dont les principaux acteurs étaient : Barbançois ( Polichinelle ), Bastona, Bonnetti, Caluci, Cialace (Pantalon), Bonami (danseur), Franchi, Grandini, Micael Lardi, Merli, Magni, Nardo, Nicoli, Pozzi, Rinaldi, Usili ; mesdames Brigida Bianchi, Orsola Bianchi, Luigia Bianchi, Gambelli, Marizini, etc.
Giuseppe Bianchi (Spezzafer) mourut à Paris en 1680 : « Comme on parlait de sa mort à Versailles, M. ***, médecin, prétendit qu'il lui ressemblait; mais le prince
LE CAPITAN
de * * * l’assura du contraire, parce que le Capitan n’avait jï; mais tué personne. Ce Spezzafer était marié à une femme d’une conduite assez équivoque, et lorsqu’il venait, dans la comédie d 'Arlequin roi par hasard, lui demander le gouvernement d’une place frontière, Arlequin lui répondait : Comment feras -tu pour la garder, toi qui depuis vingt ans ne saurais venir à bout de garder ta femme? Cette plaisanterie ne manquait pas sans doute de faire rire le public, mais elle devait être bien amère pour celui qui en était l’objet. »
Dans le théâtre de Gherardi, le Capitan Spezzafer éprouve le besoin d’acheter du linge. C’est comme qui dirait une scène intime , car on 11e voit guère agir les Capitans comme de simples mortels; ils sont toujours montés à un diapason trop élevé pour descendre aux nécessités de l’existence.
« O11 prétend, lui dit Arlequin, que vous 11e portez point de chemise? — C’était autrefois ma coutume, lui répond le Capitan, parce qu’alors, comme j’étais extrêmement furieux, aussitôt que je 111e mettais en colère, le poil, que j’avais abondamment sur tout le corps, se dressait, perçait 111a chemise de toutes parts et y faisait tant de trous, qu’on l’aurait prise pour une passoire; mais depuis quelque temps, m’étant fort modéré, je porte du linge comme les autres. » Après le départ d’ Arlequin, il s’approche d’une boutique.
« Spezzafer. Voici justement une boutique de lingère. J’ai affaire de quelque peu de linge, je veux voir si elle n’aurait pas ce qu’il me faut.
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Une Lingère. Venez voir chez nous, Monsieur, de trèsbelle toile de Hollande, des beaux chaussons à l’épreuve de la sueur.
Spezzàfer prenant une chemise qu’il trouve sur le comptoir. Je serais ravi d’acheter quelque chose chez vous. (A part.) Cette tille est jolie, bien faite, les beaux yeux bleus! — Cette chemise m’accommoderait assez, mais je la crois trop petite.
La Lingère. Trop petite! vous n’y pensez pas. Elle a trois quartiers et demi de haut.
Spezzàfer. Combien en voulez-vous?
La Lingère. Elle vous coûtera dix écus, sans vous surfaire.
Spezzàfer. Dix écus!
La Lingère. Oui, Monsieur, c’est en conscience; je ne gagne qu’une livre par son.
Spezzàfer. Je vous en donne trente sous.
La Lingère. Trente sous! On voit bien que vous n’êtes pas habitué à porter des chemises.
Spezzàfer. Tenez! voilà un écu sans marchander. Si vous pouvez, ne me laissez pas aller ailleurs.
La Lingère. Ça, çà, prenez-la; mais à la condition que vous me ferez l’honneur de revenir me voir. C’est à l’enseigne de la Pueelle. C’est moi, Monsieur, qui fournis les layettes pour tous les enfants des eunuques du grand sérail. »
Ee costume du Capitan italien ressemble, au milieu du siècle dernier, à celui d’un soldat de l’époque. Il porte le tricorne, les cheveux longs retenus par un ruban, l'habit, la veste et la culotte militaires. Sa longue épée, qu’il porte
IANGURGOLC
LE CAPITAN
la pointe en l’air, lui donne encore un peu de la tournure de ses ancêtres.
GIANGURGOLO.
Giangurgolo ( planche 14), ou comme qui dirait Jean le Goulu, la Grand’ Gueule, est le type calabrais des Capitans. Comme le Matamore, il est passionné pour les femmes; mais il en a peur, il craint toujours de rencontrer un homme sous leurs jupons. Il a cependant la grande épée du Capitan et ses allures soldatesques. Comme son type primitif, il est vantard, menteur d’une façon monstrueuse, peureux outre-mesure, et de plus, affamé comme un sauvage. Il passera pourtant quatre jours sans manger, par crainte d’avoir à essuyer un refus et une rebuffade; il faudrait se fâcher et peut-être se battre, c’est-à-dire être battu : aussi a-t-il recours au vol pour se nourrir, car il n’a jamais eu un (jrano (4 centimes) dans sa poche. C’est autour des marchands de macaroni qu’il rôde; à la tombée de la nuit, c’est là que, levant son grand nez de carton, il flaire et se nourrit de la vapeur des lazagnes. Si, par bonne fortune, il peut mettre la patte sur des aliments, c’est fabuleux de le voir faire disparaître tant de choses et en si grosse qn antité. Ce sont des repas de Gamache qu’il lui faudrait, et encore ne serait-il pas rassasié ; son estomac est un gouffre. Mais pour quelques livres de macaroni, quelques platées de polenta, un ou deux salami , combien faut- il endurer de disgrâces! C’est un composé de Gargantua, du Matamore et de Pierrot. Il est, par-dessus le marché, bête et vaniteux,
LA COMEDIE ITALIENNE
se dit gentilhomme sicilien. La terre, dit-il, tremble sous moi quand je marche, et je marche toujours.
Les sbires lui sont un terrible épouvantail, il se sent coupable, et, les flairant de très-loin, malgré tous ses titres, sa noblesse, ses armes redoutables, il se fourrerait volontiers dans un trou de souris à leur approche. Quand il est bien certain de n’avoir affaire qu’à de pauvres gens inoffensifs, il se fait servir largement, et les paye en se mettant dans de furieuses colères qui se terminent par un combat contre les pavés. Si, dans ce moment, un enfant s’amuse à crier après lui, il disparaît si vite et pour si longtemps, qu’il se passe des années sans qu’on le revoie dans le pays. 11 porte un feutre long et pointu , la rapière, le pourpoint écarlate aux manches jaune-pâle rayées de rouge, ainsi que la trousse et les jambes. Francesco Ficoroni (Dissertai io de larvis scenicis etfiguris commis) donne la reproduction d’un mime antique, gravé sur onyx, qui rappelle assez le Giangurgolo par sa coiffure, son long nez et sa pose déhanchée.