‹ Masques et bouffonsChapitre 23 sur 46 · J IN F · texte numérisé non relu

J IN F

COLOMB INE

Isabelle. Ali fi! chevalier, 11e me regardez point; je ne sais point aujourd’hui une personne; voilà deux nuits que je suis malade comme une hôte, ce qu’on appelle à ne pas fermer l’œil. Vous croyez bien qu’on n’est pas jolie après une si grande déroute de santé ?

Colombine. Vous avez , Dieu me damne! plus de santé qu’il ne m’en faut. Tout ce que je crains, c’est que votre maladie soit au cœur. Aimable comme vous l’êtes, il n’est pas possible que vous n’ayez quelque passion dans l’âme? Écoutez, si cela est, cachez-le-moi bien. Car je veux que cinq cents diables m’emportent si.... ».

Isabelle. Quoi! chevalier, vous êtes jaloux?

Colombine. Comme un diable!... Ma belle, me ferez-vous soupirer encore longtemps? Quand vous donnerai -je à souper chez Lamy?

Isabelle. Vous perdez le respect, chevalier.... une tille de qualité au cabaret!

Colombine lui baisant la main. Ah ! ma belle, qu’il me serait doux d’émouvoir votre tendresse, et detre l’objet de vos premiers feux ! »

Leu à peu Colombine se passionne et joue assez bien son rôle d’amoureux pour qu’ Isabelle lui réponde en soupirant :

« Ah! Colombine! quel dommage que tu ne sois pas garçon !

Colombine. Ne vous avais-je pas bien dit que vous n’étiez pas de bronze? Vraiment, ce serait bien autre chose si j’étais homme ! »

Colombine dit toutes choses comme elles sont. Mais si parfois sa maîtresse ne l’écoute pas, elle feint de vouloir la quitter, sachant bien qu’elle en sera empêchée.

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« Colombine. Quand vous me donneriez trois fois plus de gages, je ne voudrais pas rester un quart d’heure avec vous. C’est bien l’argent, vraiment, qui me gouverne! J’aime ma réputation, mademoiselle, et puis c’est tout.

Isabelle. Il me semble, Colombine, que ta réputation n’a pas couru de risques avec moi?

Colombine. Tout cela est bel et bon, mais je veux sortir.

Isabelle. Quoi! ne me diras-tu point pourquoi tu me quittes ?

Colombine. Je vous quitte parce que j’ai le cœur bien placé, et que je meurs de bonté de voir qu’en six mois de temps, vous n’êtes pas plus façonnée que le premier jour. Depuis le matin jusqu’au soir, je me tue le corps et l’àme à vous remontrer que la beauté toute seule ne prend point de dupes, et qu’une fille à marier doit jouer toutes sortes de rôles pour se bien établir. Au lieu d’en faire votre profit, vous vous reposez tranquillement sur vos charmes, et vous laissez le soin de votre fortune à votre étoile. C’est bien comme cela, ma foi, qu’on les attrape !

Isabelle. Tu as grand tort de me gronder, Colombine. Depuis que tu es avec moi, je ne suis que l'écho de tes remontrances et je ne parle jamais, en compagnie, que sur la tablature que tu me donnes.

Colombine. Vous vous y prenez d’un bon biais ! Vertu de ma vie! quand on a le mariage en tète, il faut bien ruser d’une autre sorte!... Je vous ai recommandé cent fois d’affecter un air sévère et hautain avec ceux qui vous recherchent en mariage. L’homme est une espèce d’animal qui veut être maîtrisé ei qui ne s’attache qu’à ce qui le

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rebute. Dès que vous paraissez douce et complaisante, un fat d’épouseur s’imagine que vous en tenez et que ses perfections vous garrottent le cœur. Mais quand vous le traitez avec indifférence et que vous paraissez liante à la main, vous voyez mon drôle souple, rampant, qui s’empresse, et qui n’épargne ni dépenses ni soins pour parvenir à vous plaire.

Isabelle. Je suis donc encore bien novice ! car je pensais, moi, qu’une humeur sincère, soutenue de beaucoup de probité, engageait plus fortement.

Colombine. Et d’où venez-vous, avec votre probité? Il n’y a qu’à chanter sur ce ton-là pour mourir gueuse et vieille fille. Mademoiselle, mettez-vous en tète qu’avec les hommes d’aujourd’hui il faut être rusée, fourbe, alerte, scélérate même quand le cas y échoit. Le grand talent est de devenir femme, tout le reste va comme il plaît à Dieu. »

Dans l’Ilonune à bonnes fort unes , Colombine est sœur cadette d’Isabelle. Elle n’a pas quinze ans, et veut déjà se marier.

« Colombine, habillée en petite fille, et Isabelle.

Isabelle. En vérité, vous êtes bien folle de farcir votre tète de vos sottes imaginations d’amour et de mariage ! Est- ce là le parti que doit prendre une cadette? et ne devriez-vous pas renoncer au monde?

Colombine. Mon Dieu ! ma sœur, cela est bien aisé à dire, mais vous ne parleriez pas comme vous faites si vous sentiez ce que je sens.

Isabelle. Et que sentez-vous donc, s’il vous plaît? Vrai-

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ment, je vous trouve une jolie mignonne, pour sentir quelque chose ! Et que sentirai-je donc, moi, qui suis votre aînée? Est- ce qu’on m’entend plaindre des ennuis que cause l’état de tille ? Vous êtes encore une plaisante morveuse !

Colombine. Plaisante morveuse? Mon Pieu, je ne suis pas si morveuse que je le parais; et il y aurait déjà longtemps que je serais femme, si mon père avait voulu; car l’on m’a dit qu’on pouvait l’être à douze ans.

Isabelle. Mais savez-vous bien ce que c’est qu’un mari, pour parler comme vous faites ?

Colombine. Bon! si je ne le savais pas, est-ce que j’en voudrais avoir un ?

Isabelle. lié ! qui donc vous a appris de si belles choses ?

Colombine. Cela ne s’apprend-il pas tout seul ? Quand je songe que je serai mariée, je serai si aise! si aise! Oh ! il faut que ce soit quelque chose de fort joli que le mariage, puisque la pensée seule fait tant de plaisir.

Isabelle. Vous vous trompez fort à ce calcul, si vous vous figurez tant de plaisir dans le mariage. Le beau régal qu’un mari qui gronde toujours ! Les soins des domestiques ! L’incommodité d’une grossesse! Non, quand il n’y aurait que la peur d’avoir des enfants, je renoncerais au mariage pour toute ma vie !

Colombine. La peur d’avoir des enfants? Bon! on dit que c’est pour cela qu’il faut se marier ?

Isabelle. Vous n’êtes point propre au mariage. Ce n’est pas un jeu d’enfant.

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Colombine. Et moi, je vous dis que j’y suis aussi propre que vous; et quoique je sois jeune, si j’étais mariée présentement, je suis sûre que je n’en mourrais pas.

Isabelle. En vérité! il faut que j’aie bien de la bonté de souffrir tous les travers de votre esprit !... 11 n’y a personne d’assez dépourvu de bon sens pour vouloir se charger de votre peau.

Colombine. Eli! la la, cette charge n’est pas si pesante et 11e fait pas peur à tout le monde. 11 n’y a pas encore huit jours que je trouvai, dans une boutique du Palais, un monsieur de condition qui me dit que j’étais bien à son gré et qu’il serait bien aise de rn’épouser.

Isabelle. Et que lui répondîtes-vous?

Colombine. Je lui dis que j’étais encore bien petite pour cela; mais que l’année qui vient....

Isabelle. Vous serez plus grande et plus folle. Vous ne voyez donc pas qu’il se moquait de vous, et que vous vous donnez un ridicule dans le monde? Allez ! vous devriez mourir de honte.

Pierrot arrive. Qu’est-ce donc, mesdemoiselles? Voilà bien du bruit! Il me semble que vous vous flattez comme chien et chat. Est-ce que vous ne sauriez vous égratigner plus doucement?

Colombine. Pierrot, c’est ma sœur qui se fâche; elle veut qu’il n’y ait de mari que pour elle.

Pierrot. Oh ! la goulue!

Colombine. Mon pauvre Pierrot, toi qui es si joli, est-ce qu’il faut que je demeure toute ma vie fille?

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Pierrot. Est-ce que cela se peut? Voyez-vous, il faut marier les filles quand elles sont jeunes; ce gibier-là ne se garde pas, la mouche s’y met.

Isabelle. Mais, aussi, est-il juste que je cède mes droits à une cadette !

Pierrot à Colombine. Il est vrai que vous n’ètes encore qu’un embryon, et j’en ai vu dans des bouteilles de bien plus grandes que vous.

Colombine. Je conviens, Pierrot, que je suis encore petite; mais....

Isabelle. Taisez -vous! il n’y a plus moyen de tenir à vos impertinences, je vous laisse. »

Après la sortie d’Isabelle, Colombine charge Pierrot de porter une lettre au monsieur qu’elle a rencontré au Palais : « Puisque je sais écrire, dit-elle, pourquoi n’écrirais-je pas ? — Vous avez raison » , répond Pierrot ; et il va porter le billet doux en disant : « C’est une belle chose que la nature, cela songe au mariage dès la coquille! »

A quelques scènes plus loin, Pierrot rapporte la réponse de ce monsieur de condition que Colombine aime déjà, et qui n’est autre qu’ Arlequin.

« Colombine. Eh bien, mon pauvre Pierrot, as-tu porté ma lettre à monsieur le vicomte?

Pierrot. Assurément, et si, il m’a donné un petit mot de réplique.

Colombine lui prenant le billet. Eh! donne donc vite!

Pierrot. Malepeste! comme vous êtes âpre à la curée!

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Colombine lisant . « L’amour est comme la gale, on ne le saurait cacher. C’est ce qui fait que je vous irai voir aujourd’hui ou je veux que la peste m’étouffe.

» Le vicomte de Bergamotte. »

Pierrot. Voilà un homme qui écrit bien tendrement.

Colombine. Il m’aime bien, car il me l’a dit; et j’espère que nous serons bientôt mariés ensemble. Il n’y a qu’une chose qui m’embarrasse, c’est que je ne sais pas encore tout à fait ce que c’est que le mariage. Ne pourrais- tu pas me le dire ?

Pierrot. Assurément, il n’y a rien de si aisé. C’est. comme qui dirait une chose.... Oh! vous 11e pouviez jamais mieux vous adresser qu’à moi.

Colombine. Eh bien donc?

Pierrot. C’est comme, par exemple,... une chose où l’on est ensemble.... Votre père... avait épousé... votre mère; ça faisait qu’ils étaient deux. Et comme ça, votre grandpère... d’un côté,... la nature.... O11 ne saurait bien expliquer ce brouillamini -là, mais vous n’aurez pas été deux jours ensemble que vous saurez toutes ces drogues- là sur le bout du doigt. »

C’est toujours Arlequin qui est, sera ou a été l’amant ou le mari de Colombine. Mais Arlequin ne se pique pas d’être fidèle; il courtise d’autres femmes, et va même jusqu’à en introduire une dans le domicile conjugal, lui faisant croire qu’il est garçon : mais la supercherie se découvre, et Colombine s’étant entendue avec Angélique, sa rivale, elles se vengent en bétonnant cet Arlequin trop perfide.

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Ailleurs, Arlequin, après l’avoir séduite à Venise, l’a abandonnée pour venir chercher fortune à Paris sous les habits du marquis Sbruffadelli. Colombine le poursuit de sa vengeance, prend toutes sortes de déguisements pour l’effrayer, car elle s’est fait passer pour morte, ce qui a causé une grande joie à Arlequin, pressé d’épouser Isabelle. Colombine se ligue avec Pasquariel , et c’est à qui jouera le plus de tours à l’ingrat. Elle vient d’abord en Espagnole, parle castillan à Arlequin, qui ne comprend pas un mot et interprète ses paroles à sa manière. Après l’avoir fait enrager, elle se fait reconnaître en lui disant : « Perfido, traditore, m aurai necjli occhi , sc non in liai nel cuore! (Perfide, traître, tu m’auras dans les yeux, si tu ne m’as pas dans le cœur.) » Arlequin, épouvanté, crie au secours. Elle fuit, et revient en soubrette pour entrer au service de sa rivale, Isabelle. Arlequin lui fait des agaceries et lui demande de venir lui blanchir et raccommoder les trois seules chemises qu’il ait. Colombine, feignant de ne pas le connaître, lui parle de lui-même en le traitant de maroufle, de cancre, de misérable; il a fait mourir de chagrin une certaine Colombine. « Franchement, dit Arlequin, il y a de grands scélérats dans le monde! Mais est-elle bien morte, aussi? ■ — Hélas! il n’est que trop vrai », dit-elle. Alors Arlequin de philosopher sur l’amour et la mort. Colombine lui coupe la parole en se faisant connaître : « Perfido , iraditore, m aurai necjli occlii, se non in liai nel cuore! » Cette menace revient sans cesse; c’est la goutte d’eau qui, tombant incessamment sur le roc, finit par le percer. Elle reparaît en Gasconne, et parle patois; puis en Mauresque, et se livre à la

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danse en arrachant la barbe d’ Arlequin. Elle fait des armes, paraît en peinture, en docteur; elle plaide en femme contre Arlequin, et revient en avocat plaider pour lui. Enfin Arlequin, repentant et fatigué de cette incessante persécution , l’épouse.

Catherine Biancolelli joua jusqu’à la fermeture de la Comédie-Italienne (1697), après quoi elle se retira tout à fait du théâtre.

C’est sur le théâtre de la Comédie-Italienne que Colombine prit, pour la première fois, le costume d’AniÆociiNE, dans le Retour de la foire de Résous, en 1095. Depuis, ce costume fut très- goûté sur les théâtres forains et dans les travestissements. Le personnage popularisé de Colombine fut traditionnellement vêtu en Arlequine sur les tréteaux, dans les parades, et très-souvent dans les pantomimes ( planche 16). Il en fut de même pour Pierrette, qui devint la femelle de Pierrot, se vêtit de blanc et s’enfarina le visage. Le costume de Colombine est très -varié : tantôt soubrette, tantôt cavalier, tantôt petite fille, tantôt avocat, tantôt médecin, tantôt femme d’Arlequin, dont elle prend le costume et le masque. Dans le théâtre de Gherardi, elle porte le rayon, sorte de coiffure qui ne la distinguerait pas des jeunes premières, sans ce petit tablier resté traditionnel au théâtre et caractéristique dans les rôles de soubrette.

Dans la pantomime moderne, Colombine est ordinairement fille, nièce ou pupille de Cassandre. Ses amours avec Arlequin sont toujours traversées par la volonté paternelle , qui protège Léandre, le riche et puissant Léandre,

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le beau Léandre, ainsi nommé par dérision. Mais elle a toujours aussi une fée ou marraine magicienne qui la sauve, et, malgré Cassandre, Pierrot et Léandre, elle épouse P Arlequin de ses rêves.

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