COR ALINE
Le (3 mai 1744, Anna Yéronèse, ayant pris le nom de théâtre de Coraline (planche 17), débuta dans les soubrettes. Née à Venise, fille de Carlo Véronèse (Pantalon). « Tous deux débutèrent dans la même pièce, le Double Mariage » f/’ Arlequin... Le père était âgé d’environ quarante-deux ans, et la fille en avait à peine quatorze; ils firent le plus
LA COMEDIE ITALIENNE
grand plaisir, et furent également applaudis. » Les talents, ainsi que la beauté de Coraline, ne firent qu’augmenter de jour en jour, et elle fut longtemps sans rivale sur le théâtre.
« Coraline, toujours nouvelle,
Dans chaque rôle où je la vois,
Fait que je suis tout à la fois Amant inconstant et fidèle. »
Ses talents et sa beauté inspirèrent ces vers à Marmontel:
« Oui, Lucinde, je t’aime; et mon âme ravie » A puisé dans tes yeux une nouvelle vie;
» Volage dans mes goûts et froid dans mes désirs,
» Je ne trouvais partout que l’ombre des plaisirs;
» Je t’ai vue, et mon cœur a reconnu son maître.
» Ce pays des héros, des grâces, des talents,
» Avait produit Cinthie aux yeux étincelants,
» Délie au doux sourire, au séduisant langage,
» Corine au teint de rose, au cœur tendre et volage;
» Mais crois-moi , ma Lucinde , en ces temps si vantés , n Si l’on t’eût vu paraître auprès de ces beautés ,
» Avec cette fraîcheur, cet éclat, ce sourire,
» Cette bouche appelant le plaisir qu’elle inspire ,
» Ce corsage arrondi, tel que l’avait, Psyché » Quand l’Amour comme un lierre y semblait attaché;
» Ce sein ferme et poli qui , repoussant la toile ,
» De son bouton de rose enfle et rougit le voile;
» Cette main que l’Amour baisait en la formant » Et qui ranimerait la cendre d’un amant;
» Crois-moi, dis-je, Properce, Ovide, ni Tibulle,
» N’auraient brûlé jamais que des feux dont je brûle,
» Et le nom des beautés célèbres dans leurs vers » N’aurait jamais reçu l’encens de l’univers. »
COLOMBINE
Jean-Jacques Rousseau dit dans ses Confessions (1745-1744) : « On ne se douterait guère que c’est à moi que les amateurs du spectacle, à Paris, ont dû Coralline et sa sœur Camille. Rien cependant n’est plus vrai. Véronèse, leur père, s’était engagé avec ses enfants pour la troupe italienne; et, après avoir reçu deux mille francs pour son voyage, au lieu de partir, il s’était tranquillement mis à Venise, au théâtre de Saint -Luc (je mets en doute si ce n’était point Saint- Samuel, les noms propres m’échappent absolument) où Coralline, tout enfant qu’elle était encore, attirait beaucoup de monde. M. le duc de Gesvres, comme premier gentilhomme de la chambre, écrivit à l’ambassadeur pour réclamer le père et la tille. M. de Montaigu, me donnant la lettre, me dit, pour toute instruction : Voyez cela. J’allai chez M. Le Blond le prier de parler au patricien à qui appartenait le théâtre de Saint-Luc, et qui était, je crois, un Zustiniani, afin qu’il renvoyât Véronèse qui était engagé au service du roi. Le Blond, qui ne se souciait pas trop de la commission, la fit mal. Zustiniani battit la campagne, et Véronèse ne fut point renvoyé. J’étais piqué. L’on était au carnaval : ayant pris la bahute et le masque, je me fis mener au palais Zustiniani. Tous ceux qui virent entrer ma gondole avec la livrée de l’ambassadeur furent frappés. Venise n'avait jamais vu pareille chose. J’entre, je me fais annoncer sous le nom d una siora maschcra. Sitôt que je fus introduit, j’ôte mon masque et je me nomme. Le sénateur pâlit et reste stupéfait. « Monsieur, lui dis-je en vénitien, c’est à regret que j’importune Votre Excellence de ma visite; mais vous avez à votre
LA COMEDIE ITALIENNE
théâtre de Saint-Luc un homme nommé Véronèse, qui est engagé au service du roi, et qu’on vous a fait demander inutilement; je viens le réclamer au nom de Sa Majesté. » Ma courte harangue lit effet. À peine étais-je parti, que mon homme courut rendre compte de son aventure aux inquisiteurs d’État, qui lui lavèrent la tète. Yéronèse fut congédié le même jour. Je lui fis dire que, s'il ne partait pas dans la huitaine, je le ferais arrêter; et il partit. »
En 1749, Collé, dans ce journal satirique et injuste qui, publié après sa mort, a fait du tort à sa mémoire de bonhomme , écrivait, à propos de la première représentation du
Retour de la paix, de Boissy, aux Italiens : « . Mais on
m’accordera aussi que les figurants et les figurantes jusqu’à Coraline et Camille, inclusivement, sont très, mais très-médiocres, et vont, depuis elles par gradation, jusqu’au détestable;.... et cependant ce théâtre est fréquenté, quoique tous les comédiens en soient fades, ridicules, mauvais, et qu’ils ne sachent jamais un mot de leurs rôles; l’Arlequin est froid, le Scapin n’a qu’une scène et des grimaces; les femmes sont à faire horreur, excepté Coraline, qui a les grâces de la jeunesse et de la beauté, et quelque feu, mais qui, malgré tout cela, n’a nulle intelligence, et a la mauvaise habitude de ricaner quand elle est en scène. La Sylvia est vieille et Deshayes fort médiocre. C’est pourtant aujourd’hui le spectacle le plus fréquenté; que dire à cela? Quoique les comédiens français soient bien tombés et même soient insoutenables dans le tragique, ils paraissent encore passables dans le comique en com-
COLOMBINE
paraison des Italiens; et c’est beaucoup dire, car ils ne valent pas grand’chose, »
Malgré le jugement de Collé, la vogue de Coraline fut immense, et il faut croire quelle avait plus que de la jeunesse et de la beauté, car on fit pour elle tout un théâtre. On vit surgir tout à coup un grand nombre de pièces ayant pour titre : Coraline magicienne , Coraline jardinière, Coraline protectrice de l’innocence, Coraline fée , Coraline intrigante, Coraline esprit follet , les Folies de Coraline, Arlequin- Coraline , l’ Heureux Désespoir d’ Arlequin et de Coraline , etc.
Anna Véronèse quitta la France probablement vers 1750; car, sous le nom de Corallina, elle joua à Venise les pièces de Carlo Goldoni pendant les années 1751 et 1752. Smeraluina, qui jouait depuis plusieurs années le même emploi, quitta la troupe et passa dans celle de Saccbi, où elle brilla jusqu’en 17(30 dans les féeries improvisées de Carlo Gozzi.
On voit qu’au dix-septième et au dix-lmitième siècle, le type de la soubrette, hardie en son langage et téméraire en ses actions, se confond et s’identifie avec celui de la suivante de Molière et de ses successeurs. Ce type n’a plus rien de particulier aujourd’hui à l’Italie.
LA GUAIASSA.
Le franc parler et la libre allure de la femme du peuple se sont personnifiés à Naples dans l’emploi de la Guaiassa, type parlant et agissant comme les femmes déjà mûres de cette classe et de ce pays. C’est la trivialité avec un certain esprit naturel, qui rappelle les bavardages et les
LA COMEDIE ITALIENNE
caquets de l’ancienne Citeria des farces latines; mais ce qui caractérise la Guaiassa , c’est une vraie et grande bonté de cœur sous des formes grossières; ignorant tout ce qui est au delà de l’étroit horizon de son vicolo (rue), et n’ayant jamais dépassé le carrefour voisin, elle a le bon sens de la droiture. Ce rôle a été joué, pendant ces trente dernières années, par une femme célèbre. Elle a passionné le public napolitain autant que Pulcinella. Elle parlait à merveille le dialecte des rues de Naples. Quoique belle femme, sa figure se prêtait à merveille à son rôle. Elle était Romaine, et, hors du théâtre, elle parlait le plus pur italien. La nouvelle, de sa mort, il y a quatre ans, se répandit comme une perte irréparable dans tout le royaume de Naples.
Cette liberté illimitée de la soubrette et de la Guaiassa italienne n’a jamais été admise entièrement sur la scène française, même au temps où le goût était moins recherché et les oreilles moins prudes que de nos jours. Molière et le théâtre de Gherardi sont contemporains, et l’on peut voir combien la Colombine de l’un l’emporte pour la crudité sur la Dorine de l’autre. Ce n’est pas seulement à la supériorité du talent de Molière qu’il faut attribuer cette infériorité d’audace : le même public qui, de deux jours l’un, suivait tour à tour les Italiens et les Français sur le même théâtre, n’eût pas toléré chez la troupe française ce droit de tout dire qu’elle accordait à la troupe italienne.
Ceci est d’autant plus remarquable que, par une anomalie singulière, mais avérée, les mœurs des actrices, danseuses et chanteuses italiennes ont toujours été géné-
COLOMBJNE.
râlement plus régulières, et leur existence domestique plus morale que celles des artistes françaises. Le marquis d’Argens, dans ses Lettres, à coup sûr très-philosophiques , comme on entendait ce mot de son temps, donne carrément un certificat de bonne conduite aux actrices italiennes :
« U y a plus de différence entre les caractères des comé- » diennes italiennes et celui des françaises qu'il n’y en a » entre notre opéra et le leur. L’éducation, le préjugé, la » coutume, les récompenses, sont les quatre choses qui pro- » duisent l’éloignement qu’il y a des mœurs et de la façon
» de vivre des unes aux autres . Nous avons affecté de
» répandre l’ignominie et l’infamie sur ceux qui, par leur
» talent, illustrent notre patrie . Les Italiens sont bien
» éloignés d’avoir des préjugés aussi ridicules. Véritables » amateurs des beaux-arts, ils se gardent bien de flétrir » ceux qui les font briller. Senesini, Scalsi, Farfalini sont » aimés, chéris à Rome : non-seulement on ne les regarde » pas comme indignes de la sépulture, mais lorsqu’on sera » assez malheureux pour être obligé de leur rendre les » derniers honneurs, on joindra, avec le regret de les » perdre, tout ce qui pourra faire connaître comme on » les estimait.
» Ce sont ces distinctions et ces récompenses qui inspirent » aux comédiennes italiennes des sentiments qui sont in- » connus aux autres : elles participent à tous les honneurs » de la société civile; elles sont encouragées par les égards » qu’on a pour leur talent , et leur profession n’ayant » rien que de brillant, elles tâchent de ne point se rendre » méprisables par des débauches outrées.
» Nos comédiennes françaises, au contraire, semblent » vouloir profiter de l’idée que nous avons d’elles; elles » usent de l’avantage d’être regardées comme libertines, » et, comme leur art les expose à être méprisées, elles ne » sont plus retenues par des sentiments qui leur devien- » nent inutiles.
» ... 11 y aurait du ridicule à exiger que les comédiennes » italiennes fussent plus sages que les autres femmes; c’est » bien assez qu’étant plus exposées qu’elles, elles aient » autant de vertu. Si, après avoir lu ma lettre, vous n’êtes » pas de mon sentiment, examinez à Paris la troupe fran- » çaise et l’italienne, vous y verrez des arguments vivants » et démonstratifs. »
IO