‹ Masques et visagesChapitre 3 sur 19 · M. JULES CLARETIE · texte numérisé non relu

M. JULES CLARETIE

Je relis et complète, après, un an, rartiele que j'écrivais, au courant de Témotion sur Gavarni dont on venait d'annoncer la mort. C'était un samedi et nous devions l'enterrer le dimanche. On donnait, ce soir>là, à Je ne sais quel théâtre, une pièce, un vaudeville, et la nouvelle entra dans la salle pendant un entr'acte. Éternelle antithèse ! On quittait le fauteuil où l'on venait de rire

et Ton s'abordait dans les couloirs e^ se disant : Gavarni est mort.

Gavarni est mort. Lorsque quelqu'un de ceux-là qui dominent la foule, dépassant le vulgaire de toute la hauteur de leur talent, vient à disparaître ainsi tout à coup, on éprouve comme l'en vie de se révolter, de protester, de crier à l'AfTamée qu'elle est injuste. Il semble que ces privilégiés de la vie devraient être aussi les privilégiés de la mort, qu'elle devrait s'éloigner d'eux, les respecter et nous les laisser.

Ils se sont retirés parfois de la lutte, ils ont quitté le champ de bataille, gagné le fossé, l'abri, le coin de terre oublié, le pied de l'arbre éloigné des boulets et des croix. On dirait qu'ils n'appartiennent plus déjà au monde des vivants. On s'entretient de leurs œuvres , de leur existence au passé, on se dit : Il était ainsi , il parlait de la sorte. Leur temps c'est le temps jadis. Mais on les ss^it auprès de nous, on connaît leur retraite et le chemin de leur solitude. On peut les revoir, les

entendre évoquer Autrefois, les voir sourire à Hier, encourager Demain.

Ah 1 qui donc avait pu lui dire, à cette Mort : C'est là-bas qu'il s'est réfugié?

Gavarni est mort à soixante-cinq ans, il était Parisien, né en 1 801 , et s'appelait Guillaume-Sulpice Chevalier. Son éducation avait été celle des enfants d'ouvriers: l'école mutuelle et l'enseignement professionnel. Point d'études classiques (il s'en vantait plus tard, se donnait gaiement pour un ignorant). Son père en voulait faire un architecte ou un mécanicien. De fait, les premiers dessins de Gavarni furent des dessins de machines, des épures, de la géométriç. Vingt ans après, un jour que M. Charles Blanc regardait chez lui la série des actrices où les décors et les accessoires sont si bien en place et en perspective : « Vous voyez, disait Gavarni, que cela m'a servi à quelque chose de commencer par dessiner des engrenages. » Au véritable artiste, en effet, tout finit par être utile. Mais il n'en est pas moins bizarre de constater que cet élégant et ce mondain nous

était venu du Conservatoire même des Arts et Métiers. Il avait cherché le compas avant de cheixher la ^emme, manié le dur outil avant le crayon. On 'envoya bientôt à Tarbes; il avait vingt ans. Ses meilleurs souvenirs dataient de là. Temps de jeunesse, de force et de vie, d'espérance sans rivages; les bonnes et longues excursions, les courges dans les Pyrénées, l'ascension des pics blancs de neige, les déjeuners improvisés dans les cabanes de Tramesnigues, les croquis pris un peu partout , dans la vallée de Campan ou sur le Tourmalet « où le vent souffle dur », il n'avait rien oublié, et volontiers quand il s'égarait dans les sentiers d'autrefois, il laissait trouer par une pointe de sentimentale scepticisme charmant dont il s'enveloppait d'habitude. J'ai cité dans le Figaro du 1" décembre 1866, certaine lettre à Old- Nick qui montre chez Gavarni à côté d'un paysagiste de premier ordre un philosophe attendri jusqu'en ses railleries.

« On me le dépeint alors, dit M. Sainte-Beuve, dans ce portrait de Gavarni qui est un des meil-

leurs de sa merveilleuse galerie, un beau jeune homme à la chevelure d'un blond hardi, bouclée, élégante. » Il avait déjà conquis, par ce charme qui ne le quitta jamais, l'ingénieur en chef du <;adastre à Tarbes, M.x Leleu, et s'en était fait une ^orte de protecteur artistique. Ses types pyrénéens, ses costumes espagnols, ses aquarelles l'avaient mis en lumière dans ce cercle provincial. On lui conseillait d'adresser quelques-unes de ces jolies choses qu'il enlevait si bien, avec tant de verve et d'esprit, aux journaux parisiens, de lancer Téquerre aux orties et de tenter la grande aventure. Ses premiers dessins, jetés à la poste à l'adresse de M. de La Mésangère, parurent dans le Journal des Dames et des Modes. J'en ai vu quelques-uns. Cela est bien naïf, d'un crayon timide et froid, pas beaucoup supérieur, s'il faut l'avouer, aux divines monstruosités qui courent les gazettes de tailleurs et de modistes. Mais le je ne sais quoi qui manque aux premiers essais, le diable au corps, ne se fait pas attendre, et dès la collaboration de Gavarni à la Mode de jVIM. de Girardin

et Lautour-Mézeray (qu'on appelait aussi Vautour Mézeray)*, en 1 829,rartiste se trouve et s'affirme.

Désormais ce nom de Gavarni ne fait plus que grandir. Un an auparavant Chevalier, puisque c'était son nom, avait envoyé au Salon deux aquarelles datées Tune et l'autre de Gavarnie. Au Salon, on se trompe, on laisse de côté Chevalier, on catalogue M. Gavarnie. Les aquarelles ont du succès, le nom de Gavarnie, dont on supprime bientôt Ve muet, est imprimé et répété. Et Chevalier de rire. Ce nom lui resta, ou pour mieux dire, il resta à ce nom.

« Est-ce que vous êtes cousin de la cascade de Gavarnie? lui demandait un jour une dame qui faisait de l'esprit et qui croyait en avoir.

— Oui, madame, cousin issu de Germain. »

Germain était le nom du brave homme qui avait catalogué les aquarelles.

Les amis de Paul Chevalier parfois l'appelaient aussi le chevalier de Gavarni.

1. C'est Lautour-Mézeray qai disait : t Un abonné est un ami donné par un prospectus. »

En ce temps-là , Gavarni était surtout célèbre et<vraiment admiré pour ses déguisements, ses costumes improvisés, créés d'un coup de pinceau. Ses travestissements qui faisaient fureur, révolutionnaient le carnaval, ajoutaient une note nouvelle à la gaieté, une grâce inconnue au plaisir, et pour ainsi dire, affinaient, aristocratisaient la cohue. Gavami fut, en matière de costumes, un romantique. Il détrôna les mascarades niaises,exila les oripeaux, introduisit le goût au bal de TOpéra, découvrit le travestissement vraiment français, — mieux que cela, parisien, — le costume séduisant, inimitable et fait de rien, d'un bonnet, d'un chiffon, d'un pompon. Il habilla en décolletant, toujours décent en sa fantaisie, en ses costumes de pierrots, de pierrettes, de chicards, de débardeurs (le débardeur, qui dessine et caresse, souligne et * corrige, le plus charmant en vérité de tous les costumes) et utilisa comme pas un cette chose toute parisienne, ailée, indéfinissable, pénétrante comme un parfum, agaçante comme un acide, savoureuse, capiteuse, irrésistible et qui s'appelle le chic.

J'ai toujours pensé que le Carnaval, dont nous constatons tous les ans Tagonie, n'avait commencé à dépérir qu'à partir du jour où Gavarni avait abdiqué. Il était le roi de cette folle Thulé, il menait, mieux que l'orchestre, la ronde de ces agités, il leur a fourni tout leur esprit et dicté toutes leurs saillies. Il leur apprenait l'art de porter le faux nez et de rouler au bas des escaliers, sur les tapis pleins de poussière; il Jeur disait que tout n'est pas rose dans les dominos, et que le Mardi gras a ses maigreurs. Il était à la fois l'inspirateur et le spectre du festin, et de la même main qui, sur la glace du cabinet particulier, écrivait : Ici Von aime^ il traçait ces légendes amères en guise de Mané thécel phares, a Le masque tomhfiy f homme reste et le pierrot s'évanoxiit! » Excitations de la nuit, énervements du matin, remords de l'estomac, cruels déchirements de la méprise; — certes les prédications de Gavarni valent toutes celles du P. Hyacinthe.

Il moralise par l'exemple.

« îious intriguons, dit Margouty à Coquardeau,

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deux dominos qxie nous ne connaissons pas.. . . et cesl

euœ qui savent qui nous sommes ,.. .

— Et que nos femmes s'embêtent , répond Coquardeau.

— Ça ni intrigue. »

Les malheureux!

a Moi, dit un autre, /at pas de chance, je nai jamais fait quune femme au bal masqué. ...et c épiait la mienne. »

Les maris le font toujours rire.

Voyez- vous ce monsieur en rupture de lit conjugal et qui se promène, à visage découvert, dans un couloir? Un pierrot s'approche :

a Tu as bien tort, va, de toujours porter ce nez-là, tu sais pourtant comme ça déplaît à madame. »

Et Gavarni est gai, en dépit de tout. Sans doute

plus d'une fois F amertume perce : aYenati des femmes, dit un personnage penché sur la tourbe bigarrée, y en a ti. ...Et quand on pense que tout ça mange tous les jours que Dieu fait! Cest ça qui donne une crâne idée de l'homme ! » Mais sa muse bientôt oublie de railler et se jette elle-même au

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beau milieu du bal^ frissonnante^ Toeil allumé^ avec un appétit de quadrille et de cancan. Elle saute sans façons, enivrée, pétillante, jetant son rire au lustre et son esprit aux loges. Hurrah! les mots vont vite ! C'est le carnaval tout entier, le carnaval de Paris, avec ses nerfs, ses éclats fébriles, ses saillies de vin de Champagne, sa verve endiablée, sa blague hystérique et ses foudroiements de gaieté.

Gavarni travaillait beaucoup. A Y Artiste^ à la Silhouetle, il donnait des dessins, des lithographies, il illustrait des livres, des romances, « livré, voué, dit M. Sainte-Beuve, à une production incessante. » Bientôt il allait passer au Charivari, à la Caricature y fonder le Journal des Gens du Monde. Il habitait alors au n** 1 de la rue Fontaine-Saint- Georges et donnait des soirées fort courues des artistes, où Théophile Gautier qui riait de la politique coudoyait Laviron qui devait se faire tuer pour la république romaine ; Laurent Jan , Lassailly. Français, de Lemud, Jean Gigoux étaient ses hôtes. On causait là de tout un peu, des choses

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du jour, d'hier ou de demain. Edouard Ourliac y venait, entre deux vins, disant quelque colossale plaisanterie avec son sérieux imperturbable.

Jules Morère, un homme de talent et d'un grand cœur, jusqu'à la fin l'ami de Gavarni et qui, d'une intelligence supérieure à sa destinée, est mort il y a deux ans secrétaire de la rédaction de Y Illustration, écoutait ou souriait de son triste et bon sourire. On parlait quelquefois (Gavarni tout le premier) d'un camarade devenu tragiquement illustre, l'assassin Sébastien Benoît Peytel, avec qui jadisGavami avait logé, etBalzac aussitôt devenait rôuge, entrait en colère, protestait de l'innocence du condamné et songeait à Voltaire en citant Calas . Le charmant et élégant Gavarni de la lithographie fameuse — et signée par lui — date de ce temps-là. On ne saurait imaginer l'artiste français avec plus de désinvolture et à la fois plus de correction. Les cheveux abondants, blonds, étages par larges boucles, sont peignés soigneusement et pourtant sans apprêt, la barbe est régulière sans affectation. L'œil observe, la bouche

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sourit^ la main d*une finesse et d*une blancheur rares, roule ou tord le papelito. La taille est élancée, bien prise et mince, mélange de grâce robuste et de nerveuse agilité. Les vêtements sont des chefs-d'œuvre; on les prendrait pour cewc d'un dandy, n'était je ne sais quel laisser-aller qui corrige dans toute cette physionomie ce qu'elle pourrait avoir de trop guindé. L'attitude est — comment dirai-je? — d'un gentleman qui fréquenterait non Hyde-Park, mais les Champs- Elysées ou le boulevard Italien.

Qui me dira pourquoi, revoyant cette figure calme, un peu mélancolique, cette barbe rousse, ce vêtement de velours, tout aussitôt et par un inévitable rapprochement je songe à ces vers de Musset, pâle et blond aussi, et courbé sous son rêve :

Du temps qae j'étais écolier

Je restais un soir à veiller

Dans notre étude solitaire,

Quand auprès de moi vint s'asseoir

Un étranger vêtu de noir

Qui me ressemblait commB un frère.

Et je le reconnais, cet étranger. Dans son pour-

point de velours, c'était Gavarni, 6 maigre RoUa, l'homme qui te ressemblait comme un frère* .

En vérité Gavarni eût écrit des vers qu'il leur eût donné comme un accent de Mardoche et peutêtre des Nuits. Mais quoi I Poëte?M. Sainte-Beuve, qui Ta cité, nous a appris que Fauteur de Minuit dans les bois — une élégie — était poète autant que personne.

Cette nuit, dans le bois, nne calèche errante, De sa double lanterne éveillant l'écureuil A travers les rameaux revenait scintillante De Boulogne au bassin d'Auteuil.

.... De projets de bonheur la calèche était pleine ; Nul ne sait quels regards venaient s'y caresser; Ni de quelle main blanche on ôtait la mitaine Pour cueillir un premier baiser ;

Ni quelles voix ont fait de ces aveux qu'inspire L'ombrage parfumé des arbres défendus.

Pourtant bien des échos, au moins pour en médire^ Voudraient les avoir entendus.

J'ai souligné deux adorables choses qui don-

1. Voyez, à ce propos, le beau portrait de Musset par Gavarni (un Musset de fantaisie, enveloppé d'un manteau, le Musset des Contes d'Espagne et d'Italie).

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nent bien la note de cette poésie : l'humour, une mélancolie mélangée de raillerie, Témotion et le persiflage. Au moins pour en médire! Écrivain, Gavarni mérite, d'ailleurs, de nous arrêter un moment.

Il fonda, en décembre 1833, un journal, le Journal des Gens du Monde, qui, imprimé sur papier de luxe, arrivait aux abonnés attaché par une faveur rose. Il avait là tracé son programme. Le journal disait sur sa couverture : Artiste. — Fashionable. Cest là, si Ton ajoute penseur et poëte, Gavarni tout entier.

Il faudrait aller chercher dans ce journal les épigrammes — dans le sens de l'Anthologie — les nouvelles, les fragments que Gavarni y a enfouis. La préface du recueil est un chef-d'œuvre^ Papillon noir y dit le titre. C'est aussi, tant cela a de grâce et de charme, un papillon bleu.

« Mon bon ami, voici l'hiver (c'est Gavarni qui parle). La neige est déjà bien bas dans vos vallées de Tarbes, votre beau ciel est déjà gris. Déjà vos montagnards ont apporté leur capuchon

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pôilu^ car le brouillard des hauts sommets descend à la ville avec eux. Je vois le petit enfant réchauffer ses mains rouges aux naseaux fumants des bœufs dociles; j'entends tinter les clochettes, et Tessieu des chariots crier sous les fagots oblongs du sarment, sous les couches du sapin résineux. Voici Thiver, et ce n'est plus qu'à travers la vitre ternie que vous jetez un regard. Vous avez abandonné la terrasse et tiré les rideaux goudronnés sur les bouffées du vent d'ouest. La dernière feuille de vigne est tombée sous le poids du givre argenté, et la petite porte que vous savez ne s'ouvrirait plus sans qu'on y brisât quelques glaçons. »

Que dites-vous dû paysage? Or, c'est à cet ami, assis là-bas au pied des Pyrénées, que Gavarni veut présenter Paris :

« Paris, la ville où l'on sait marcher, où l'on sait saluer, où l'on sait sourire, où l'on sait faillir, où l'on sait tout faire comme il faut. Voyez, gens de tous lieux, gens qui voulez apprendre à vous coiffer, à vous parfumer, à vous

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présenter; gens qui voulez bien dire^ qui voulez bien rire, qui voulez bien voir, voici Paris ! Les voix de Paris ! Les yeux de Paris ! La vie de Paris I Les airs de Paris I Les bals de Paris ! Les chapeaux de Paris! Les rubans de Paris! Les Odeurs de Paris ! »

-. Oui, les Odeurs de Paris !

. Ce Journal des Gens du Monde j de Gavami, est à la Vie parisienne, de Marcellin, ce que le gentleman est au gandin, la Iprette à la cocotte^ ce que l'esprit est à la cascade, le rire élégant au spasme nerveux, la tenue à la désinvolture, la violette au patchouly, la poudre d'iris des marquises à la poudre de riz des filles. Les temps ont changé.

Il s*y montre bien tel qu'il était, fashionable, soit (puisqu'il tient à l'épithète), mais — le mot l'eût fait rire — humanitaire aussi. On lui a reproché son dédain pour la politique. Ce n'était pas du dédain. Il avait sa politique à lui et je dirai presque son socialisme. Les attristés ne sont pas les dédaigneux, la misanthropie n*est point une

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abdication ; je n*en veux pour preuve que ce fragment sur les Misires de la vie humaine, d'une élo- «quence si sincèrement émue :

« .... La vie humaine^ vieux Nick ! c^est une autre chanson — et je ne souffre pas aussi bonnement qu'on me désenchante la viel

a Quelle misère d'avoir eu à chercher' toutes ces misères! quelle laborieuse patience à les .grouper I Dis-moi^ Nick^ tes crins rouges ont dû blanchir à la peine et tes ergots s^user sur ces tristes chemins? Gomment ne te seras-tu pas maintes fois^ aux coins de ces malheurs^ heurté sans le vouloir à quelque joyeux plaisir? Où astu jeté les fleurs qui pendaient à toutes ces épines? Dans quel adorable livre nous as-tu caché les douces et consolantes pensées qui te seront venues^ par mégarde^ au milieu de ces lamentations^ tandis que tu pleurais ainsi^ pour rire^ sur les destinées de l'homme? Vieux Nick^ vous vous êtes encore fait plus vieux à parachever cette dure besogne I Mais vous avez désillusionné bien des pauvres ètres^ et vous voilà content I Le beau mé^

lier que vous faites là ! Et comment nous y prendrons-nous maintenant, pour faire croire à ces saintes choses qui se nomment la joie, le plaisir, le bonheur? Qui nous écoutera quand nous parlerons d'amitié, de confiance, de naïveté, de générosité, de pitié, quand nous dirons qu'on s'aime, quand nous affirmerons qu'on rit encore parfois d'un bon rire? Saurons-nous garder une croyance

à laquelle votre livre infernal n'adresse pas une

raillerie? Une croyance! une erreur, du démon, si vous voulez, mais au moins une erreur charmante ! Comment, rien de ce qui nous plaît tant ne saurait être vrai ! Rien ! la vie ne serait que cela? <c Nick, entre nous, il est des bonheurs dans ce monde et, tiens, il n'y a peut-être pas de plus suave plaisir que celui qu'on savoure, presque sans le savoir, à glisser quelque monnaie dans la main calleuse d'un pauvre bonhomme qui grelotte au coin d'un mur, le matin, lorsqu'on sort du bal ou d'ailleurs. Qu'importe, ensuite, que le bon vieux aille acheter un pain, ou boire chopine à la barrière ? Qu'il ait eu faim ou qu'on l'ait aidé

à étancher sa sdif d'oubli? Boire est un vice qu'on passe au riche ennuyé 1 Est-ce parce que le vin de barrière est bien mauvais qu'on blâmerait cette consolation aux tourments .de la pauvreté? Non, sans doute. Eh bien I n'attachez pas le mépris à votre sympathie et l'on' vous livrera, quoiqu'à regret, un peu de toute l'admiration qu'on doit avoir pour l'austère charité des arrondissements.

K Nick, il y a de petites vanités auxquelles on tient plus qu'on ne devrait. Il y a mille circonstances aujourd'hui où l'on voit se mêler les conditions, je veux dire se coudoyer les habits. Il y a encore des hommes et des messieurs, mais souvent un monsieur et un homme auront voyagé de compagnie sur ce fleuve de la vie humaine, dont vous parlez, en bateau, par exemple, assez de jours pour se connaître et s'apprécier. En se quittant, la main noire serre cordialement le gant jaune.

u D'un côté, cela veut dire : « François, il y a « bien des jargons qui ne valent pas votre simple ce bon sens, bien des conditions moins noblement « portées que la vôtre, et je me sens au fond du

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« cœur honoré de comprendre cela el de vous touf( cher la main; et vous êtes un homme que j*es- (c time au-dessus de beaucoup d'autres. »

a Ce à quoi la main noire répond : k Ma foi^ « monsieur^ vous sentez bon, vous avez despe- « tites bottes luisantes qui me font rire, vous êtes « ficelé dans votre casaquin comme une demoi- « selle; enfin vous êtes joliment Parisien; c'est •r égal, vous êtes un homme. »

Ces sortes de confessions, échappées à notre Alceste Vireloque, un jour de réflexions plus profondes, complètent, ce semble, le portrait de Ga^ varni. Il n'était donc pas systématiquement désespéré! Il ne demandait donc qu'à jeter au vent son amertume !

Je trouve encore, dans ses écrits, cette pensée :

« Peut-être médit-on un pçu trop des Crieuse^ d'amour. Pourquoi tenir à l'authenticité du vin de Champagne pourvu qu'il y ait quelque inoffensive gaieté au fond du flacon? »

Ainsi il s'attendrit, et après avoir fustigé, il sourit, hausse les épaules et pardonne.

Mais où Gavami récrivain se surpassait^ c* était dans ces billets^ dans ces lettres^ dans ces petits mots^ dans ces bijoux en deux lignes que personne n'écrirait comme lui. On pourrait^ on devrait publier sa correspondance et je la placerais dans ma bibliothèque , tout à côté des œuvres de cet autre inimitable Parisien^ Henri Heine.

Laissez-moi^ puisqu'aussi bien nul éditeur ne se présente^ vous en donner un extrait. Voici ce qu'il date du Havre^ ce qu'il envoie à une dame à Paris^ et ce qu'il appelle une fadaise sur une falaise.

« Madame^

ff • . . . Partir de Rouen avant le soleil^ un beau matin^ et prendre le paquebot qui mène auHavre^ c'est le plus délicieux voyage qu'on puisse Taire. Je songeais qu'on devrait le faire avec une femme. Je me demandais avec quelle femme. Je cherchais. J'ai trouvé que c'était avec vous. Je .vous demande bien pardon^ mais c'est à vous que je montrais le délicieux rivage^ à vous que je disais: <c Comme c'est beau 1 »

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a Un soir qu*un mien ami et moi nous faisions les beaux dans une loge, au théâtre du Havre, j'ai imaginé que nous étions de grands sots, j'ai planté là mon compagnon, j'ai mis mes gants blancs dans ma poche, j'aurais voulu pouvoir y mettre aussi mes bottes vernies, et je vous ai emmenée au sommet d'Ingouville, pour voir la mer par une belle nuit, le Havre et ses lanternes à nos pieds; il est vrai qu'il faisait un vent à déraciner des rochers, mais c'était bien beau ! Seulement, en descendant, j'ai failli, madame, vous faire rompre le cou. Je vous en demande bien humblement pardon. »

Gavarni peut-être, en ces dernières années, eût souri si on avait hasardé (ce qu'il n'aimait pas) un compliment sur la façon dont il tenait la plume. Mais il n'entendait pas qu'on lui parlât de la manière dont il tenait le crayon. Il y avait en lui deux hommes distincts, le savant et l'artiste, et, comme madame du Deffant, parlant du temps oà elle était femme, volontiers eût-il dit :

« Dm temps que fêtais peintre. »

On voyait chez lui encadrés, souvenirs toujours jeunes, monuments moraux d'une époque aujourd'hui disparue, — ces types autrefois dessinés, lancés, inventés, créés par lui, le Débardeur , le Pierrot j le Sauvage, le Chicard. (Et il y a le Ghicard de Gavarni, comme il y a le Chicard de Ghicard.)

« Voilà de l'histoire, lui disais-je un jour en lui montrant ces merveilleuses aquarelles.

— Çà ! » fit-il, avec quelle expression de fatigue ou de mépris! Et il n'ajouta plus un mot.

Mais à qui lui parlait mathématiques, problèmes, trigonométrie, il répondait. Derrière les magnifiques dessins des TUois qu'il envoyait à Y Illustration on retrouvait parfois des calculs, des figures géométriques, des équations; la Rochefoucauld en 'vieillissant était devenu M. Lalande.

Gavarni, on le devine bien, — et d'ailleurs je le répète, il ne s'en cachait pas, — avait étudié la vie plutôt que les livres. Pourtant il savait beaucoup; son jugement, son tact, son goût remplaçaient pour lui toutes choses. Il avait sa science personnelle.

42 GÀVARNI.

Il disait d'un homme :

« Il ne connaît ni le peuple ni le monde. »

Comme un pédant dirait :

a II ne sait ni le latin ni le grec. »

Vantant un jour, devant M. ,Sainte-Beuve, les Contes drolatiques de Balzac, Fauteur des Causeries du lundi lui fit observer que le vieux français n'en est pas pur :

« Ah! fit Gavarni, moi, j'ai la bonne aubaine de n'être pas grammairien ! »

t< Je n'aime pas la gravité, disait- il encore. Les gens graves me font penser inévitablement à ce monsieur qui, en diligence, entendant sonner, pendant la nuit, trois heures à la montre à répétition de son voisin, dit avec conviction : Ce doit être trois heures du matin ! »

Il habitait, et je parle de l'an dernier, avant d'aller mourir à Auteuil, cette petitemaison d'extérieur modeste qui donne à la fois sur l'avenue Bugeaud et sur l'avenue de l'Impératrice. C'est là que pour la première fois je l'ai vu.

La demeure était froide^ triste. Il appelait cela son tombeau.

Vous entriez. Gavarni^ dans son fauteuil^ enveloppé d'une vaste houppelande en velours noir, Tair de quelque rabbin de Rembrandt, vous tendait la main en souriant. Jusqu'au dernier moment, cet homme a été l'aménité, la grâce. L'âge était venu pourtant, la maladie minait ce corps, Tétreignait, l'étranglait. La souffrance intérieure contractait parfois ce visage maigre; la toux, une toux implacable et sourde, coupait le trait d'esprit, effaçait le sourire. Mais Gavarni faisait un geste, surmontait l'accès, et l'on eût dit, à le voir se redresser soudain, qu'il cravachait la douleur de sa main de gentleman.

Ce n'était plus, il est vrai, le Gavarni brillant et séduisant des portraits d'autrefois. Ses cheveux avaient blanchi, la barbe grise ne conservait plus que quelques reflets blonds. Parfois le sourire même découvrait les dents longues et jaunes; mais sa physionomie gardait une finesse exquise, quelque those de souverainement altier et

de fièrement dédaigneux: les yeux avaient l'éclair, les lèvres Tironie, la voix une douceur sympathique, — charme qui savait devenir une cruauté! Celui qui était là pourtant, comme abandonné, emprisonné dans son fauteuil, cloué à cette table qui n'était plus même une table de travail, celuilà avait été de toutes les voluptés et de toutes les fêtes, le plus sérieux des fous, je le veux bien, mais le plus cavalier et le plus élégant; — le charme du Français avec je ne sais quoi du flegme britannique, une goutte de genièvre dans un verre de Champagne. On se Tétait arraché, on l'avait adoré. Maintenant, le mondain s'était fait ermite; on ne l'eût certes pas reconnu dans cette façon d'alchimiste qui poursuivait la quadrature du cercle ou la direction des ballons. Et n'y avait-il pas là comme une gageure ! N'accusaitil pas lui-même le contraste? Dans son cabinet, sombre et froid, deux ou trois figures de Ribera, des livres qui étaient des bouquins, une tête de mort scellée à une plaque de marbre, le crâne d'un chien, des paperasses, un bâton de cire

rouge sur un plat d^argent. Rien de plus. Gela était triste et muet. Il s'y cloîtrait comme dans une cellule. C'était un chartreux philosophe. De son fauteuil^ il est vrai^ soulevant le long rideau de serge verte qui cachait sa fenêtre, Gavarni pouvait voir, ensoleillée, blanche et poudreuse, l'avenue de l'Impératrice, où se pressait, où défilait, caracolant, saluant, le long curtége des élégances à la mode, celui qu'il avait mené, guidé, raillé, cinglé !

Vous ne vous doutiez pas, grandes et petites dames qui passiez, qu'un œil vous épiait, invisible, vous déchiffrait, énigmes maquillées, lisait clair dans vos regards, dans votre silhouette, dans votre costume, bien plus vous déshabillait de la tète aux pieds, et que cet homme était Gavarni ? Quelles poses savantes — si vous aviez su — vous auriez soudain choisies ! Avec quel art vous auriez aiguisé votre sourire, allangui votre corps, allumé votre regard? A quoi bon? Celui-là vous connaissait, celui-là vous avait enlevé votre masque d'Opéra et votre fard de promenade..

Fourberies et peintures, les hypocrisies du dedans, celles du dehors, faux serments et faux cheveux, il savait tout; et s'il dédaignait de rire encore, c'est qu'à présent la comédie est devenue cohue, et que sa muse était hautaine.

Mais quelle antithèse poignante ! Ce peintre de la vie élégante mourant, s' éteignant à deux pas de la Courtille du luxe 1 On raconte que M. Thiers, un jour d'émeute, se penchant au balcon d'un ami, dit en souriant :

(( Je regarde passer mon Histoire de la Révolution. a>

Et Gavarni aurait pu dire :

a Je regarde passer mes Masques et Visages, mes Lorettes vieillies et mes Parents terribles ! Je les reconnais sous leurs noms nouveaux. Ils sont aussi laids, elles sont aussi sottes ! Pourtant aux heures d'autrefois, elles étaient moins peintes peut-être, et Mogador valait mieux que C!ora I »

Quant aux étudiants, quant aux grisettes, il n'y pensait plus. Remonter au déluge, à quoi bon? Songe-t-on aux mastodontes ?

Personne plus que Gavami n'a eu de l'esprit, de cet esprit ailé qui part lestement chargé d'un enseignement comme une abeille de son miel.

' Ceux qui ne comprenaient pas l'ironie accusaient le railleur de n'être pas gai. Ajoutez que, toujours correct dans sa mise, grand et pâle, Gavami, en sa jeunesse, affectait une froideur altière.

« Il a l'air, disait-on, d'un croque-mort qui s'enterrerait lui-même. »

Mme de Bassanville lui demandait un jour :

«r Pourquoi donc ne riez-vous jamais ?

— Parce que mon métier, madame, est de faire rire les autres. »

Il les faisait souvent rire jaune. Pas un vice, pas un travers, pas une lâcheté, pas une hypocrisie ne lui échappait. Quand on voudra connaître le monde de 1 830 à 1 848, on ouvrira éternellement Balzac et Gavarni. Sans pitié pour les maladies morales, Gavami était volontiers indulgent pour les malades. Je crois l'avoir montré en citant ses écrits. On a remarqué fort justement à ce propos qu'il n'y a point de personnalités dans

son œuvre. Gavarni laisse la charge à Daumier^ les traits grossis ou déformés, la satire violente et implacable; il s'occupe non d'vn homme, mais de l homme ; il n est point caricaturiste, il est moraliste.

S'il eût voulu pourtant, pas un de ses contemporains ne lui eût échappé. Il fallait l'entendre d'un mot, d'un trait, dessiner verbalement, peindre, juger, jauger un homme.

« Edouard Ourliac? Un pitre croisé de sacristain. Bobèche qui aurait mis une soutane. »

Et tout est dit.

tt Balzac? Je l'ai vu au bain un jour, nu. Figurez-vous un as de pique coupé par moitié '.

Léon Gozlan? Beau et commun à la fois, quelque chose de l'Indien et du gros bourgeois, un radjah marchand de chaînes de sûreté.

1. Gavarni possédait (je le vois encore) le seul portrait au daguerréotype qui ait été fait de Balzac. En manches de chemise, le cou nu, l'échancrure de la chemise dessinant la poitrine proéminente, le ventre gros, Balzac a là-dessus l'apparence bizarre d'un marchand de vins condamné à mort. L^œil est superbe. Je voudrais bien que ce portrait, si curieux, ne fût point perdu. *

GAVÀRNI. 49

a Henri Monnier? Un imitateur. Il a toujours besoin de passer son bras dans la manche d'un autre pour être drôle. »

Entre parenthèses, Gavarni faisait un grand cas du talent d'Henri Monnier.

Un nom lui amenait aux lèvres un souvenir, mille souvenirs. Et parfois il s'attendrissait, le sceptique, il hochait la tête, songeait au beau temps, au bon temps, à Lassailly qui se disait &achelier hs-Gavami, à Laurent Jan, le misanthrope sans repentir, à Gautier, à Méry, à tant d'autres qu'il ne reverrait plus. Il riait du bout des lèvres, ' et je crois bien qu'il pleurait du coin. des yeux.

Il y avait sous ce dessinateur sans pitié, sons ce prosecteur à l'instrument froid et sûr, nonseulement un poëte et un écrivain remarquable , mais un causeur, un speaker de premier ordre. Je lui ai entendu conter des romans qui, publiés, rendraient un inconnu célèbre. Et ses souvenirs de voyages, ses jugements sur l'Angleterre ! Un moment il avait voulu les réunir en volunle. Nous aurions maintenant un beau livre de plus.

Cette Angleterre, comme il la connaissait, comme il la parlait après l'avoir peinte! Le peuple, les grands* les millionnaires, les misérables, Regent's Park et Saint-Gilles, les courses, les combats de coqs, les combats de rats, les combats d'hommes, il montrait tout cela, avec quelle verve, avec quels bonheurs d'impressions !

Cette expédition datait de 1847-1848. Gavarni s'était épris de Londres par curiosité. D'abord installé à l'hôtel, il avait vécu de la vie de tout le monde. Un beau jour l'idée lui vint d'aller loger en plein White-Chapel, parmi les mesndiants et les pick'potkets.

« Vous me louerez une chambre dans ce quartier là, » dit-il au garçon de l'hôtel.

Le garçon eut un haut-le-corps.

« Impossible, dit-il.

— Pourquoi impossible?

— Parce que ma respectabilité s'oppose à ce que je mette le pied dans ces repaires. »

Étudiez donc les mœurs avec cette humeur-là ! Le cant est un lest qu'il faut jeter biea vite. Ga-

GAVARNl. 51

varni loua sa chambre lui-même^ et dès lors y passa des journées entières, des nuits. On s'y assommait, les enfants couraient nus comme des vers dans les ruisseaux (des vers de vase), les

femmes en haillons rongeaient des os sur le pas des portes, on entendait parfois contre une pierre le bruit mat et effrayant d'un ivrogne trop plein qui tombait, et dans ce fumier passaient^ insolents, lustrés, brillants, étincelants, de ces petits coqs pattus de race anglaise, semblables à des grands seigneurs fourvoyés dans un cloaque.

U fallait entendre Gavarni esquisser, achever le tableau.

C'est à Londres surtout, en étudiant les dessous atroces de la vie anglaise, que Gavarni développa en lui cette fibre secrète qui le poussait déjà six ans auparavant à écrire la page sur les misères humaines. Il se sentit à la fois plein de pitié et plein de colère, colère plutôt ironique que menaçante, allant pourtant droit au but. Son arme est ciselée, d'acier brillant, maniée d'une main élégante, mais elle perce et troue aussi pro-

52 GAVARNT,

fondement que le couteau de rhomme qui se venge. Les sceptiques sont terribles quand ils s'émeuvent. Telle lithographie de Gavarni montrant, aux portes d'une prison, hâves, décharnées, accroupies, les joues creuses de faim, les yeux rongés de larmes, des femmes d'insurgés attendant la sortie de leur maris, restera, je n'en doute pas, comme le plus affreux tableau de nos guerres civiles : cela vaut la rue Transnonain. Gavarni a laissé dans la coulisse l'horrible que Daumier traînait sur la scène, mais le saisissement est le même. Et quel drame, ce dessin représentant, appuyée contre le parapet d'un pont entre la rivière et la honte, une femme, une mère avec son enfant dans les bras, tendant fièrement la main, demandant l'aumône d'un œil sec ' Au-dessous Gavarni a écrit : la fin d'un roman! On regarde et Ton rêve.

Je n'ai pas dit tout ce qu'il a fait : les Parlageuses, la Vie de jeune homme, les Enfants et les Parents terribles, les Invalides du sentiment, la Folle du logis, Histoire de politiquer, Baliverneries

parisiennes y les Toquades, sans compter les belles illustrations du Juif- Errant d'Eugène Siie, du Comte de Monte-Christo , des Contes d'Hoffmann^ du Diable à Paris. L'œuvre est vraiment considérable. On en dresse, me dit-on, le catalogue. Il a laissé peu de choses inachevées et YIllustration les publiera. Gavarni dessinait de mémoire, non immédiatement d'après nature, mais pour ainsi dire, d'après sa vision. Son crayon allait, luttant avec son souvenir. Le personnage achevé, l'artiste se demandait ce que cet être pouvait bien penser, ces qu'il pouvait dire. Il l'étudiait physiquement , physiologiquement , comme s'il l'eût rencontré dabs la rue et mettait ensuite au bas du dessin la légende résultante de ses observations. « Cet homme, affirmait Gavarni, doit dire ceci, cette femme répond évidemment cela! n II dessine un jour une femme, une de ces parisiennes blondes , minces, le pied menu, provoquantes, — espèce de grandes dames grisettes qu'il excellait à rendre — mettant une pièce de monnaie dans la main d'un petit ramoneur en-

dormi contre une borne. Puis tout souriant^ il ^crit au-dessous le vers de Béranger :

Le plaisir rend rame si bonne !

On lui envoie de Timprimerie une épreuve avec cette observation : Nous ne comprenons pas la légende. Gavarni haussa les épaules et renvoya simplement l'épreuve. Le prote la retourne : Nous ne comprenons pas, — Eh! bien, vous n'avez pas besoin de comprendre, répond, au crayon, Gavarni. Imprimez.

La légende et le dessin sont célèbres.

Pour juger Gavarni artiste, il faudrait m'appesantir plus longuement sur les phases diverses de son talent, le suivre, par exemple, depuis ses productions premières, un peu grêles, jusqu'aux larges inspirations de ces derniers temps. La chose a été faite et bien faite, en particulier par M. Charles Blanc et aussi par M. Sainte-Beuve qui â peint Gavarni de pied en cap. On peut dire que Gavarni progressa jusqu'à la fin. Ses productions les plus complètes datent certainementr des der-

GAVARNÏ.

nières années de sa vie. Les Enfants terribles avaient fait sourire, Vireloque a fait songer, * Quelles pages toutes vivantes pour l'historien futur de nos mœurs, de nos vices ! Quels documents pour les moralistes ! Supposez Gavarni au lieu de Debucourt au milieu de la Révolution française et nous n'aurions pas seulement un coin charmant du Palais-Royal, n^ais Paris, Paris tout entier, muscadins et jacobins, le Paris d'en haut et le Paris d'en bas — et Mercier serait oublié. C'est que Gavarni a tout saisi. On trouverait dans son œuvre, parmi les lorettes maquillées et les bourgeois ventrus, jusqu'à la cour d'assises et jusqu'au voyou; c'est qu'elle restera, cette autre comédie humaine qu'on ne peut regarder sans sourire, sans soupirer, sans frissonner aussi, ce monde grouillant, bizarre, parfumé, charmant, hideux, qui attire et qui repousse et qui fait venir aux lèvres à la fois le baiser et le mépris. Cette' société est là tout entiè!re, la grande dame et la courtisane, réunies par les mêmes fourberies, le banquier et le bohème, jetés au

GAVARNL

même panier. Tout cela se démène, se heurte, se tend les bras et s*insulte, se déteste et s'adore, se déchire et se caresse comme dans la vie. Et à travers cet amalgame étrange et cette foule bariolée circule, sordide, effrayant, drapé daps ses haillons et dans sa majesté, sinistre Thomas Vireloque, — la plus superbe incarnation du Mépris qui soit sortie du cerveau d'un contemporain.

Thomas Vireloque ! je comparais involontairement, la dernière fois que je vis Gavarni, sa tête fatiguée, plissée, au visage sinueux de son héros. Parfois, un rictus amer venait après un fra\ic éclat de rire aux lèvres de Tartists et je retrouvais dans cette physionomie belle encore je ne sais qjuoi justement du fauve sourire de Vireloque. Qui sait? Gavarni avait pris-plaisir^peut-être à s'incarner dans' cette ironie suprême comme ces poëtes qui" prenaient, aux temps antiques, un masque de théâtre pour jeter à la foule leur anathème ou leur ' défi. • •

Je faisais à Gavarni cette dernière visite la veille ou Tavant-veille de son déménagement. Il quittait

Paris, tout était emballé chez lui, empaqueté. Plus de livres. Il déjeunait d'un pâté froid et d'une bouteille de Bordeaux. Après quelques bouchées, il repoussa son assiette.

« Je ne peux pas manger devant le monde, ditil en souriant.

— Allons donc ! » Je m'étais levé.

— Oh ! restez, restez, fit-il avQc un accent de tristesse. Ce n'est pas vous qui me gênez, allez, c'est ce diable d'estomac. »

Il toussait beaucoup. Huit ou dix jours après, le 23 novembre, il était mort.

« J'arrive du cimetière, — écrivais-je le lendemain, — de ce petit cimetière d'Auteuil où l'on a enterré Gavarni. Nous n'étions pas nombreux, et cette pensée nous venait invinciblement que cette pluie battante , cette boue tristement délayée, ce vent d'hiver qui chassait les dernières feuilles jaunes, n'auraient pas dû être faits pour cet élégant et ce charmant. Mais les choses s'inquiètent bien des hommes 1

ce Nous l'avons mis dans le trou profond. On luiajeté^ en s'abritant d'un parapluie^ quelques gouttes d'eau bénite. Tout est dit. »

Il faudra du temps pour que la nature réunisse dans un seul homme tant de qualités et de si diverses, des dons aussi étonnants et aussi rares,

et l'on n'a senti vraiment ce qu'il valait que du jour où on l'a perdu.

— Qu'on mette sur sa tombe, disait-on dernièrement : Ici gît la Bruyère !

La Bruyère! A quoi bon? Celui-là n'avait pas d'aïeux. 11 date de lui. On écrira : Ici repose Gavarni.

Jules Gl\retie.

« ff

LES PARTAGEUSES

LES PARTAGEUSES

Elles sont un rameau de la famille «des purasîtes.

Il n'est pas vrai que leur vie soit un roman ; elle ressemble assez à une chanson — de corps de garde.

Il faut un fard à toute laideur ; elles le savent^ et pensent réhabiliter leur vertu en donnant à croire qu*elles. ont été perdues par l'orgueil ,

comme les anges révoltés, ou par une fragilité de nature, comme leur première mère. C'est une exagération de force et de faiblesse. Qui peut les croire ?

Voici la vérité sous une gaze.

La Partageuse est née pauvre. L'éducation n'a ' corrigé ni ses instincts ni son orthographe. Sa première, sa plus irrésistible passion, a été pour les meringues et les robes de soie. Sous l'empire de cet amour immodéré, sa légèreté a fait le reste. V Arthur auquel la chaste vestale s'était fiancée (le son agrément semblait lui promettre un avenir i^ros de cachemires et de petits-fours : l'illusion fut de courte durée. Une série indéterminée d'injustes npces la éclairée sans décourager son ambition. Un Turcaret, en la couvrant de sa.protection, l'a faite partageuse ; et, pour s'accommoder

h son état, elle a rompu avec tous ses scrupules. Klle a appris que les hommes veulent être moqués et dupés, et elle a fait de la ruse le ressort de ses moindres actions. Des clients sans pudeur ont assiégé sa maison et y ont fait affluer toutes

LES PARTAGËUSES. 63

les délicatesses du luxe. On la prendrait pour une

patricienne. Elle a des étoffes précieuses, des ta-

pis somptueux, des chevaux impatients et des laquais à ses armes. C'est plus qu'elle n'avait rêvé dans sa pauvreté; mais elle ne comptait alors, pour se pousser, que sur sa jeunesse et sa belle humeur, et les élans soudains d'un cœur toujours prêt à se reûdre. L'impudence a d'autres ressources et une meilleure fortune. C'est dans les phases rapides de cette vie pleine de mensonge et d'un faux éclat que Gavarni va nous peindre les Partageuses, pauvres femmes, insouciantes courtisanes, éphémères qui s'agitent un moment dans un ravon de soleil, et rentrent bientôt dans l'ombre.

LES PARTAGEUSES

— Dieu! si j'étais née honnêle, jamais un

homme qui ne m'aurait pas convenu nem'au-

rait été de rien !

- Bonne renommée veut mieux que balcon

— Dites^moi, monsieur j' suis négociante

Entre nous^ unm'sieud'Pignonfumé gui resteici, c'est-i'... solvable?

— J'ai pourtant, chez nous , gardé les dintlon»!

— A présent, ce sont eux qui te gardent.

— Vous connaissez cette charmante personne?

— Parfaitement: c'est la femme de deux de

L£8 PARTAOEUSES.

— ^Madame de Saint-Aiglemont, madame, s'il vous plait ?

— C'est ici, mosieu... M'ameChiffetl... on te demande.

— Faut dire que ces bottinea-là auront îréquenté pas mal de paires de bottes I

— L'amour platonique! En voilà une pose!

— Ail! je te prie de croire que l'homme qui me rendra rêveuse pourra se vanter d'êlre un rude lapin I

— Combien as-tu fait de passions malheureuses, ô Hélène!

— Combien as-tu cassé de pipes, ô Hector!

— Mademoiselle, v'ià ce que c'est qu'un homme I

— Connu! '

LES PAUTAGEUSES.

— Comme fa doit vous coûter cher, madame Hortense, une calèche comme ça, hleue , avec h's deux clievaui I

— Moins chers qu'à toi tes socques, imbécile !

— Les lorettes, moi, j'aime cela : c'est genlil comme tout, ça ne fait de mal à personnel ..

Quoi I des petites femmes qui

— Qui gagnent à être connues ....

— . . . . Pas moyen : c'est une femme invisible à l'œil nu.

70 HASQOBS ET VISAGES.

— A l'œil?

— Hein ?

— Je te dis d'envelopper (a tendresse dans un billet de cinq cents livres.

— Je te dis que c'est une femme honnêle !

— Ça peut £tre une honnête femme.

Ils vivent de ses rentes.

— Merci, Colombe. Vous êtes bien agréable en général, quoiqu'un peu chose en particulier; mais le général, Colombe, c'est tout, et le particulier rien du tout.

— Ça n'empêche pas, mo'sieu François, que je connais un général à qui on a fait des queues avec pas mal de particuliers.

LES PARTAGEUSES. 71

— Tu es donc bien coiffée du petit?. .-,

— Tais-toi: voilà trois semaines.... c'était le jour de la Saint-Médard^ un mardis ma chère^ il m*a plu tout de suite.

— Ah bien, t'en as pas fini avec cet Henri-là : il a plu le jour de la Saint-Médard... t'en a au moins pour quarante jours.

— Le mien est blond.... J'aime pas les blonds, t'aime pas les bruns : changeons.

— T'es pas gênée! La robe de chambre du mien est doublée de satin partout, je veux du retour.... '

UASQUES BT VISAGES.

— Ma chère, les hommes, c'est farce!.... toujours la même chanson : une femme à soi seul.

— Toqués ! Toqués !

— Tu n'as plus le sou!.... Et la bicoque de ton grand-père, puisqu'on t'en donne quarante mille francs, qu'est-ce que t'en fais?... Je ne sais pas comment tu n'es pas honteux, un homme comme il faut, d'avoir une maison rueBar-du-Bec.

LES PARTA6EUSES.

Ta maison est lourde !

Si j'avais un cheval de moins?

Ou un gentilhomme de plus.

— J/ai pensé à vous, demandez à Norine. Je lui ai dit tout de suite. J'ai dit : Ce n^est jamais Cubsac, un homme si comme il faut, qui laissera une femme dans l'embarras pour quinze cents malheureux francs... et c'est pour vous conter ça, mon petit mosieu de Cubsac, que je vous ai engagé à venir sans façon me donner à dîner ce soir.

— On ne peut pas parler à mademoiselle ; elle

fait ses ongles.

— Et le mosiéu n'y est pas ?

— Mais, cornichon de père Brodiquinowki I si nous avions quelqu'un, je vous dirais : N'y a personne.

— Jeudi, vous dîniez chez Vachette avec un grand m'sieu...

— Farce?... Oui... c'est le touchant Némorin dont je suis l'Estelle pour le quart d'heure. Il n'a qu'un œil, cet homme; c'est égal, i' m'déplaît.

LES PAttTAOBUSES.

- Plus je te vois, plus je l'aime.

— Et vous, garnement! Si l'on vous redemandait toutes les illusions qu'on vous a don-

— Ah çà, voyons, mosieu le baron, que diable voulez-vous qu'on en fasse, de votre confiance, si l'on n'en abuse pas?

— A la place^ moi, je lui reprocherais tous mes torts. . . Et ca serait fini.

— Ne plus m'aimer?... Mais, Paméla, ce serait un luxe que vos moyens ne vous permettent pas.

— Pont-à-Mousson ! C'est une bien petite ville, mais les hommes n*y sont pas ennuyeux comme ça !

LES PARTAGEUSES. 77

— Voyons, Titine, devenons une femme honnête. - .

— • . . . Difïïcile !

— Vous n'avez jamais essayé.

— Et dire qu*on a eu cinq mille francs de loyer, calèche orange et loge aul Bouffes, et tout!

— Ah I dame ! les hommes se suivent et ne se xessemblent pas.

— As-tu jamais vu! Élodie Charnu qui ne vous regai'de plus les camarades depuis qu'elle a trouvé un serin de monsieur pour se marier!... Ça fait des manières et ça a dansé dans les chœurs. . . Je voua demande un peu^ une porte-maillot comme <;a!...

— Et qui en avait vu des cavalcades !

— Qu'est-cequi te ditqueLouison valait mieux qu'une autre?

— Mais, toujours, la voilà mariée, vicomtesse de Coquardy, posée dans le monde, reçue partout....

— Parce que ça trouve un serin dans une couvée de pierrots ! . . . . Voîlà-t-il pas !

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