LES CHIFFONNIERS
[Les types de Paris. Dessins de J. F, Raffaëlli, Chez Pion, 1889.)
De tous les êtres de nuit que niche Paris moderne, — filles, gommeux, chiffonniers. — ils ne sont pas, ces derniers, les moins curieux à observer, s'ils sont, cependant, les moins connus.
Le chiffonnier, vu au travers de là lorgnette du théâtre, dramatisé ou idéalisé par l'enflure boursouflée d'un style pompeusement romantique (tel celui de M. Félix Pyat), n'est guère le chiffonnier. — Seul, dans la rue déserte il passe, ayant en main sa lanterne, furetant de-ci, de-là. Autour de lui. tout dort. Sur le pavé, sur le bitume, traînent des bouts de luxe. 11 les ramasse, les jette en sa hotte et les emporte. A l'aube, en sa tanière. — comme le fauve, — il s'en retourne. Ses petits l'attendent.
Un peu de statistique; quelques détails.
D'après les papiers officiels, on compte soixante mille chiffonniers à Paris. Sur ce nombre, les trois quarts travaillent, aventureux : ce sont les « coureurs». Douze mille sont u placiers ». — Le placier est au coureur ce que le négociant patenté est au camelot. Le placier ne besogne pas, la nuit. 11 sort, au matin, pour son habituelle tournée. 11 a ses clients, et le bonjour des concierges, des domestiques. Dans la toilette des immeubles et du trottoir, il les aide souvent. En route, dès sept heures en été, dès six en hiver, pour fourrager dans les vidées, il a, vers neuf heures, terminé ses visites.
Sur la rive droite, des coins de la plaine Clichy, de Levallois, de Saint-Ouen, la rue Damrémont, à Montmartre, appartiennent un peu au chiffonnier. Caricature macabre de propriétaire, il y construit des immeubles. Là, côte à côte, de distance en distance aussi, s'élèvent de petites baraques, parfois constructions et mélanges rudimentaires de plâtras, de lattes, de planches, de morceaux de tapis, de vieilles descentes de lit, de tringles de fer, de cercles de tonneaux défaits et allongés, de détritus. Les toits, faits de loques cousues ensemble, claquent sous le vent. Une seule chambre, où sur le tas des ordures glanées, les familles, pêle-mêle, tilles et garçons, vivent, dorment ou aiment, en un grouillement. L'avril, vêt,
autour de ces ébauches de maisons, les terrains vagues et sales d'herbe maigre, fleurie çà et là de chardons et de pissenlits. Au milieu des huttes, un marchand de vins, un assommoir : l'odeur d'absinthe cabriole avec l'odeur des immondices.
Sur la rive gauche, le chiffonnier n'a plus cet aspect. La cité Doré, la Butte-aux-Cailles, la cité Jeanne d'Arc. — bâtisses de pierre plantées là par des capitalistes en mal de spéculation, — l'abritent en de tortueuses ruelles, d'étroites impasses, où pendent, aux volets des fenêtres, les peaux de lapins, où rôdent des chiens étiques. Là, une atmosphère brutale de truanderie — modernisée. Cité Jeanne d'Arc, le « surin » fait concurrence au crochet, quand il faut. Une carte mal abattue, un regard de fille, ça se comprend. — et les couteaux au clair.
Le chiffonnier est plus famille, sur la rive droite. L'après-midi du dimanche, il vient de partout un peuv de Clichy. de Levallois, de Montmartre, à la cité Marcadet, au bas des fortifications. Comme au village, — au soir 4es foires, — des couples s'avancent, lavés, peignés. Les gars sont en blouse, bleue ou blanche, en cravate rouge ou le cou nu; les femmes, en robe simplette ou ridiculement affublées de pouffs énormes, en cheveux, un filet retenant les nattes.
Ils se rassemblent, se reconnaissent, échangent
des bonjours, des bécots. Des groupes se forment. On boit, on mange, on joue. Le loto, les billes, le pile ou face vont leur train et passionnent. On s'amuse franchement.
Mais la nuit tombe. Ils se séparent, ces braves gens, s'éparpillent dans la brume. Et après, quelquefois, avoir dansé aux sons d'un accordéon lamentable et poussif, ils rentrent en leurs logis. Ils se désendimanchent alors, reprennent le vêtement horrible, la hotte, le crochet, la lanterne. En route pour Paris, pour les moissons abondantes.
Les chiffonniers ont leur aristocratie.
L'un d'eux, placier aux Champs-Elysées, a, pour son industrie, un cheval et une voiture. Son fils est élève à l'Ecole Monge. Le gain annuel de cet homme estde cinq àsixmillefrancs. 11 vend les pièces d'argent, fourchettes et cuillers — que jettent, par distraction, les gens de maison au tas des ordures. « 11 vend l'argent. » Un autre, très vieux, n'a point « mangé » depuis quinze ans. 11 vit en absorbant, quotidiennement, huitlitresdevin, — sans compter les gouttes.
Un type étrange aussi. « la femme en culottes ». qui vient de mourir. Propriétaire d'une impasse qu'elle habitait, elle louait à des confrères. Elle faisait rentrer ses loyers à coups de poing. Ils tombaient dru sur les réfractaires. Elle a amassé une belle fortune.
bt) MASQUES MODERNES
C'est là tout un peuple obscur qu'on ne voit pas. qui. à certaines heures, où le reste des Parisiens sommeille, sort de ses trous, de ses tanières. Des viveurs, hôtes des cabarets de nuit, coudoient parfois leurs silhouettes courbées, qui ont le « mannequin » sur le dos, dans la lueur incertaine des derniers becs de gaz et la pâle clarté du jour naissant.
On connaît la rencontre de M. de Camors avec l'un d'eux. — Camors a laissé choir un louis dans le ruisseau. Un chiffonnier est là; il dit : « Ah! monsieur, ce qui tombe au fossé devrait être au soldat! » — « Ramasse-ie avec tes dents, répond Camors, et jeté le donne. » L'homme hésite, couve d'un regard de haine les joyeux compagnons de Camors, et. s'agenouillant dans la fange, il saisit, avec ses dents, le louis.
Camors lui crie, alors, comme honteux de cet avilissement imposé au misérable : uHé! l'ami, veuxtu gagner cinq louis, maintenant? — Oui. — Donnemoi un soufflet; ça te fera plaisir, à moi aussi! » Et l'homme frappe, brutalement, enfiévré. Camors veut lui remettre l'argent promis : — « Garde, dit le chiffonnier, je suis payé! » Et il s'éloigne.
La scène est jolie, si elle n'est pas vraie. Ils ne sont pas moins de soixante mille braves gens comme cela, à Paris, qui voudraient pouvoir en ûiire autant.