‹ Masques modernesChapitre 9 sur 36 · CAFE DE COMÉDIENS · texte numérisé non relu

CAFE DE COMÉDIENS

On voit que la « froidure a fait son temps » ou bien que l'automne est en chemin et que vont partir les hirondelles, quand deux ou trois cafés spéciaux, aux environs de la Porte Saint-Denis, sur le boulevard même. — le « Louis XIV », le café de la « Grande- Chartreuse », — regorgent plus qu'à l'ordinaire, à l'heure de l'absinthe, de cinq à sept, d'une foule aux mentons glabres, aux joues bleuies ; ce sont les acteurs et les actrices de province. Ils ont terminé leurs engagements, et ils viennent en chercher d'autres. Ils ont quitté les préfectures, sous-préfectures, et ils se disent leurs succès :

— « M'as-tu vu » à Grivedesvignes? Un triomphe, quand j'ai joué Don César de Bazan ! Toute la presse de la ville, mon cher, m'a couvert d'éloges. Ah! si on me voyait à Paris !

— « M'as-tu vu » à Montélimart ? reprend un autre. Toujours le roman comique d'autrefois, mais

sans pittoresque allure, sans le pourpoint, la dague rouillée, le manteau de velours usé, le chapeau à plumes. Pauvres existences vagabondes! Celui-ci, après avoir joué tout l'hiver en province, trouve moyen, Tété, de chanter dans les églises, comme y chanta le peintre Raffaélii ; celui-là, d'octobre à Pâques, sacrifie à la gloire, et de ci de là. dans les départements, il est Hernani, Ruy Blas, il s'essaye dans les grands premiers rôles; mais, l'été, il est garçon, aux Ambassadeurs, jusqu'à l'automne. 11 fut Triboulet, à Sisteron, et devant un public admiratif « suspendu à ses lèvres » — le bien curieux dessin à faire pour Odilon Redon ! — il clamait :

Maintenant, monde, regarde-moi, Ceci c'est un bouffon, et ceci est un roi! Et quel roi ! le premier de tous I le roi suprême ! Le voilà sous mes pieds, je le tiens, c'est lui-même ! La Seine pour sépulcre et ce sac pour linceul !

Et, pendant la saison chaude, Triboulet est garçon de café, à Paris, à Rouen ! — Boum 1 voilà ! dit-il de la même voix qui faisait frissonner Sisteron.

11 y a aussi celui qui créa un grand rôle, oh ! combien de temps de cela ! dans un théâtre de Paris. Depuis, il en a gardé une attitude hautaine et géniale; jamais il n'a consenti à s'éloigner; il organise des

tournées pour le dimanche et va jouer dans les environs, — souvent, il n'a pas déjeuné; il ne dînera guère tantôt; mais il vient, à l'heure où tous sont là, prendre une <^ consommation » et savourer la gloire.

Page 1