LES GRANDS MAGASINS
Figaro, 21 Janvier 1888
Leur apparence extérieure a été fort bien décrite dans un roman de M. Emile Zola : Au Bonheur des Dames. Les symphonies des jours d'exposition y sont parfaitement notées, dans une manière romantique et grossissante certes, par traits lourds d'accumulation qui emplissent, pour chaque tableau, une série de pages.
Les expositions de blanc, des toiles, des gants, des dentelles, des chapeaux, des ombrelles, des soldes, autant de poèmes de couleur qu'exécutent, à des époques régulières de l'année, les directeurs des grands magasins. M. Zola — dont cette œuvre d'ail-
leurs n'est guère plus présente qu'un coucher de soleil admiré, il y a plusieurs années — a magnifiquement restitué, dans son énorme et grasse peinture de mots, les aspects de ces géants du commerce accroupis dans Paris et dévorant autour d'eux les petits comme les moyens boutiquiers.
Mais il reste à glaner, après le Moissonneur.
Autour, parmi un incessant va-et-vient de foule qui entre et qui sort, des centaines de fiacres sont alignés; ils attendent les clients allés au capharnaùm. Dedans, si on n'y était habitué, le spectacle tient de la féerie ; les plus beaux décors et ensem.bles des plus prestigieux ballets ne valent point la vue d'une de ces énormes halles, surtout les jours d'exposition. Sous les plafonds de verre, dans la clarté du jour ou des rayonnements électriques, ce sont ici des pyramides de nouveautés, là des entassements harmonieux de lingerie, de dentelles empilées, de rubans qui semblent jetés avec négligence ; ce sont des attractions, des chatoiements, des resplendissements de tout.
On circule là sans acquérir; les richesses de notre globe, en attendant celles des étoiles, — depuis l'article de Paris jusqu'aux tapis apportés, par des acheteurs envoyés à grands frais, du fond de l'Inde, — sont exhibées là aux mondaines, aux bourgeoises,
aux filles célèbres et menues, aux artisanes. à la cohue de femmes, de femmes surtout. Les hommes sont plus rares; ils accompagnent ou bien ils flânent. en quête aussi d'une « nouveauté ». D'aucuns pourtant. — c'est un des caractères de l'homme-femme. — ont plaisir à errer dans ce monde de tissus, de cachemires, de fourrures, de broderies, de satins, de bibelots, de tentations.
Mêlée à ce peuple curieux, l'activité est étonnante des employés, des auxiliaires dans leurs longues blouses noires, des caissiers avec la continue musique de l'argent qui tombe sur le cuivre cannelé. Çà et là, les montées et les descentes mystérieuses des ascenseurs; tout autour et en haut, dans chaque salle, le pittoresque des tentures d'Orient suspendues aux balcons ; éparse, une clameur douce, comme le bruit du colosse qui respire: enfin, toujours et partout, d'un bouta l'autre, battant les comptoirs et les devantures comme l'Océan fait les récifs et les rivages, un immense coudoiement, parfois exquis, sexuel et social.
C'est une griserie.
Dessous, dans les caves qui. sont comme les coulisses des grands magasins, grouille un autre mouvement, presque aussi intense: il y a là. dans ces catacombes, une vie formidable. Voici d'abord les ré-
serves abondantes de marchandises de toutes sortes. A côté, le salon des Lumières, où on essaie les robes de soirées, à quelque heure que ce soit, les étoffes afin de savoir leur couleur exacte, leur ton précis aux reflets des bougies et du gaz. car le gaz, — alors que l'électricité est partout installée dans les moindres parties du fostueux établissement, — s'attarde dans ce salon des Lumières, l'électricité n'étant pas encore d'usage universel et n'ayant pas encore chassé des maisons les yeux roux de l'autre.
Plus loin, les petits ateliers du menuisier, du plombier, du zingueur, du peintre, pour les réparations courantes; — la papeterie, en blouse grise, qui fournit à la consommation d'en haut, contre les bons signés par les chefs, les fiches, les crayons, les carnets, les registres, les étiquettes, la ficelle, les pains à cacheter, les agrafes ; — la librairie, qui envoie par centaines de mille, en province et à l'étranger, des prospectus, des catalogues, sans compter la multitude de brochures polychromes distribuées dans Paris ou offertes aux acheteurs ; — la salle du contrôle où sont vérifiés les bulletins de tous les vendeurs ; — la réserve des « rendus », où sont classées les marchandises refusées par les clients, les objets qui ont cessé de plaire et vont, d'ailleurs, retourner à l'étalage; — les cuisines, avec des réfectoires différents pour les chefs de rayons, les chefs de comptoirs, les
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commis, et enfin pour le troupeau ouvrier des e nballeurs. des facteurs, des humbles.
A une extrémité, la cave des réceptions où arrivent les ballots de tous les coins de la terre qui, après avoir été pesés, vérifiés, inscrits, s'engouffrent ; — à l'autre extrémité, la cave des sorties, et, devant le seuil, les voitures attelées de trotteurs qui portent les colis à domicile, dans Paris et la banlieue, aussi les camionneurs pour les expéditions au chemin de fer. Ce sont là les coulisses ; et, dans ce multiple spectacle souterrain, moins joli, moins coquet, moins apprêté, mais aussi puissant que celui des halles de vente, les chambres de machines à vapeur et des machines électriques joignent la note, d'un éclat d'argent, de pistons et de bielles énormes, toujours allant, coups de jarrets d'acier d'une monstrueuse bête industrielle, membres infatigables, qui sont de cette vie prodigieuse, pressentie dès l'entrée, comme la Force visible, brutalement.
Les magasins de nouveautés sont des endroits, — les seuls, à ce que prétendent les misogynes. — où la femme, presque voluptueusement, de toutes les pointes énervées de son être, frissonne. On la voit arriver, résister plus ou moins, puis, les yeux peu à peu enflammés de désirs, de convoitises, errer, de-ci. de-là, cupide, surexcitée par les « occasions »; elle va
vers le brillant des étoffes, des soieries, des peluches, des velours, comme l'alouette vers le resplendissement des miroirs. Elle cherche des plumes pour son plumage.
Par coquetterie?
Non, mais par instinct, pour établir ou confirmer son pouvoir. Une jolie femme — elles le savent bien — est une souveraine. Dans un salon, tous les hommes vont vers sa grâce, les artistes, les politiques, les institutaires, les généraux, les magistrats, les aristocraties, les décorations ; ils s'inclinent avec des âmes et des concupiscences de chiens. Ils sont plus ou moins obligés, eux, de faire preuve d'intelligence, de génie, de talent, d'adresse, de bravoure ; mais elles, les très jolies, les très belles, elles existent, et n'ont besoin de rien plus. Elles apparaissent et elles sont victorieuses. Toutes les femmes sont des guerrières d'amour, honnêtes ou non ; elles viennent aux grands magasins quérir leurs armes, car elle n'est pas « moderne » la phrase de Victor Hugo : « La femme nue, c'est la femme armée. » Et les triomphes de celles qui s'habillent bien ? — Mais ici les conquérantes sont conquises.
Et chaque détail fut choisi, voulu à cet effet. Ces bazars, où la majorité de la clientèle se compose de femmes, sont presque absolument desservis par des
hommes. A toutes les voluptés des étoffes, des parfums, de l'attirance des objets, s'ajoute celle des commis. — Quelle idée ! Vite, beaucoup s'insurgent à cette seule mauvaise pensée, car les plus minimes bourgeoises ont un brin des seigneuresses de jadis qui se mettaient au bain, nues, devant leur page ou un valet, et ne s'en inquiétaient pas. Mais pourquoi des femmes ne sont-elles pas là, de préférence, pour un public de femmes? Il n'y aurait pas le fluide mâle, le magnétisme des sexes : et c'est pourquoi les hommes composent les neuf dixièmes du personnel des grands magasins.
Le commis est en coquetterie avec la visiteuse ; il lui fait sa cour discrètement, sur un terrain neutre; il s'agit de la prendre, de la retenir, de la captiver ; et c'est presque le même jeu, ce sont les mêmes inflexions que dans le « flirt ». La femme n'y met pas d'attention, cextes : elle subit, quand même, l'influence ; et cette excitation, si latente et si incertaine qu'elle soit, s'ajoute aux autres.
Avez-vous observé une femme qui se fait mettre ses gants? Oh ! les gants, très longs! C'est une caresse qui va et vient du bout des doigts, d'entre les doigts mignards. aux fossettes du coude. Les amants ou les maris ne doivent pas pouvoir en supporter rimagination, qui défendent à leurs femmes de valser. C'est trop sensuel, trop précis. — Et les em-
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ployés qui essaient un manteau à une femme ? Ils ont une nonchalance appuyée à les agrafer ; ils lui prennent la taille, passent la main dans le dos, sur les épaules, sous les bras, font lisser le corsage sur elle, insistent aimablement, repincent pour le moindre pli ; ils « pelotent ». comme dit l'argot de Paris. — Et aux chaussures ? — Voilà pourquoi celui qui eut l'idée des grands magasins a fourré des hommes partout. Un psychologue, un génie, cet anonyme.
Balzac, l'admirable magicien, ne comprenait l'amour que dans le luxe. Tout est là pour le luxe ; l'amour n'est pas loin. Il ne s'agit pas de l'amour en quête duquel vont les flâneurs des grands magasins ; ils cherchent et ils trouveront : la femme est là dans une des antichambres monumentales du Péché. Et ceux qui ne trouveront pas tout de suite, se frotteront au moins à des corps onduleux, dans la foule, dans les cohues des jours d'expositions. C'est une des hystéries, une des maladies de ce lieu où la pensée du vol germe si aisément, pour le seul plaisir du mal, sous une poussée invincible de l'esprit démoniaque. Des femmes très riches, très honnêtes ont succombé, dans les grands magasins, à la tentation du vol.
« — Moi, disait un galant homme qui les excusait, quand je vais là, je garde mes mains dans mes poches. »
L'amour n'est pas loin. S'il n'a pas rendez-vous près de tel ou tel rayon, il monte au premier étage, dans la salle de lecture. Sur des tables, les plus importants journaux du monde entier, du papier à lettres, des enveloppes, des plumes, tout ce qu'il faut pour écrire, pour être « perfide comme l'eau », selon la comparaison de Shakespeare.
La femme a dépensé beaucoup, plus qu'elle ne voulait souvent ; et il y a. dans cette salle, une boîte aux lettres qu'on lève plusieurs fois par jour. Les grands magasins expédient — à travers Paris, délicieux à cause de ses vices, prétendrait Montaigne. — l'amour menteur et adorable : et, si des amants ou des maris sont trompés, par milliers, cela n'amène, tant la vie est simple, guère de séparations ou de drames. « On rend ce qui a cessé de plaire », comme dit la règle de ces maisons, d'ailleurs admirables; et, presque toujours, la vie s'en arrange.
Mais tout cela n'est que détail. Une observation que chacun a pu constater résume la puissance des grands magasins, leur conquête absolue de la femme. Lorsqu'on doit faire une visite assez importante : « Que dirai-je ? » pense un homme. — La femme se demande : « Que mettrai-je ? »
LE PAVILLON CHLNOIS
(Au peintre parisien Louis Dumoulin, retour de Chine.) Figaro, 19 novembre 1887
Dimanche.
Entre deux murs de troncs darbres surgissant d'un tapis de feuilles sèches, — qui craquent sous le pied des promeneurs et des promeneuses égarés dans les étroits sentiers, comme si des petits Poucets. en guise de mies de pain, avaient semé des oublis. — sous une voûte frissonnante en l'agonie de novembre et du jour exténués, une arcade, jusqu'à l'horizon brumeux, de branches dépouillées par les premières bises, sous un ciel de plomb qui. à travers un dôme de branchettes entrecroisées, une dentelle noirâtre de menu bois, transparaît, ciel de l'hiver pro-
LES DÉCORS DE l'AHlS
che, ciel bas emmitouflant la terre de brumes, c'est — aux Acacias. — sur une triple file, un mouvement continu, régulier, lent et monotone, de voitures. Décor à la sépia. peu à peu sombre, haussé de ton par la rouille ou l'or de frondaisons moribondes et par les éclats de miroirs d'encre des dessus des coupés. A droite des voitures, une cohue élégante va et vient doucement, où des yeux mouillés de jeunes filles, de l'eunes femmes évoquent des pervenches d'avril, et des bouches sensuellement fines les roses rouges envolées; à droite, la foule péripatéticienne. jolie et exquise, avec, çà et là. des silhouettes balourdes, des formes communes endimanchées. — En victorias. les filles célèbres, aux visages connus. comme la lune, et tous ceux qui vivent du faste et de sa publicité, certains peintres, certains boulevardiers, certains hommes d'esprit, certains hommes du monde. Des bonjours s'échangent, des sourires, des regards ; ce sont des plaisirs, ce sont des affaires, c'est Rome au temps des Augustules, c'est Byzance, c'est Is, c'est Paris, pareille à Is. — un dénombrement d'une épopée monstrueuse et complexe de l'argent, des ambitions, de fenvie, du luxe, de la luxure, et. qui sait ? de l'amour, car on trouve encore des fleurettes épargnées, au plus fort de la mêlée des champs de bataille. — Les arbres, aux ramures défeuillées, sont gris, presque mauves, dans le terne
jour du soleil invisible. Paris revient; s'en est allé Tété, s'en va l'automne, — s'en va.
Le Z des larges avenues, depuis la place de la Concorde jusqu'à la Cascade, est ainsi, comme aux Acacias, peuplé d'équipages mondains ou galants, de voitures de cercle, et de milliers de piétons, employés, commerçants, bourgeois de Paris qui flânent. De l'orée du Bois, si l'on se retourne du côté de la ville, c'est jusqu'à l'Arc de Triomphe gigantesque, dressé sur la hauteur, avec une grande ombre dans le trou de sa porte, entre les réverbères éteints, l'hiver, qui de chaque côté fait la haie avec ses arbres dénudés et çàet là les bouquets de ses verdures persistantes, entre la double ligne des somptueux hôtels. — un fourmillement de taches noires, (sauf sur l'allée des cavaliers, qui étend, quasi déserte à cette heure, son long ruban de terre marron), un fourmillement continu, indistinct, d'où à mesure émergent chevaux, coupés, victorias, cochers mastic ou bleus, — et les visages parés d'une sélection parisienne. Sélection de fortune, d'intelligence, de beauté, de vice. — debien comme de mal : les deux triomphent et se saluent. Le ciel, à présent moins lourd, plus pâle, traîne dans les coins des nuagillons violets ; puis il s'assombrit de crépuscule où s'effacentpeu à peu les tours du Trocadéro, les sveltes tours blanches coiffées d'or.
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Le retour du Bois commence. Tandis qu'à la gare, à quelques pas de la porte Dauphine, le populaire s'engouffre dans les trains qui, toutes les sept minutes, errent le long des fortifications, autour de Paris, bêtes de fer sifflant et recourbant leurs formidables échines, lâchent des panaches de fumée par les cheminées dissimulées, dans le bas de l'avenue, au milieu de corbeilles d'arbustes. — les voitures élégantes disparaissent: mais les voitures galantes, celles des viveurs et des fêteuses, s'arrêtent au Pavillon chinois; depuis l'hiver dernier, c'est la mode. Tantôt, sous le crépuscule, avec le découpage bizarre de ses toits faisant comme des pointes d'ailes membraneuses, on eût dit, à le regarder en clignant un tantinet les yeux, dans le trouble et l'incertain du jour en fuite, une immense chauve-souris embarrassée, abattue dans les arbres. Vite il s'est allumé; à présent, — comme un décor qui change au théâtre, suivant l'éclairage — il a l'air d'une maison de verre et de fleurs, où brillent, à travers les carreaux humides du soir, les globes de gaz, pareils à des magnolias de lumière.
Oui, il s'est « allumé ». A chaque instant, de la suite de victoirias engagées à mesure dans le chemin qui contourne entre les deux ailes, descendent les trios de gommeux, et. seules, ou deux à deux, les marchandes de plaisirs, toute la promotion de Cy-
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thère, tout le bataillon érotechnique, avec çà et là de gentilles capitaines et des officiers supérieurs du baiser, accompagnées de vieilles « brisques », pour ordonnances. Passions, égoïsmes, vanités chauffent là; et les désirs variés, fièvres pécuniaires ou sexuelles, avec le brouhaha des mots et des rires, montent vers le plafond enfumé où sont peints des frondaisons japonaises et des oiseaux du pays d'Orient, du Céleste-Empire, des terres de soleil; ils s'allument, aussi les regards cupides, luxueux, en ce marché choisi de caresses et d'argent, — striiggle for kisses and money. Tout ce phosphore de pensée intense et en branle ne tombe-t-il pas, composant un peu de cette tiédeur particulièrement spéciale et nuancée qui sent la jolie fille et le bon cigare, un peu de cette clarté trouble, qui est troublante aussi — pistils de gaz, pétales opaques, magnolias énervants ?
Les yeux des femmes sont bleus comme des billets de banque, verts comme des absinthes; leurs bouches sont rouges du carmin mis sur les baisers de la nuit. Beaucoup reviennent des courses; elles ont leur carte — leur carte d'entrée au pesage — attachée à un bouton de la manche ou du devant de leurs vestons en drap anglais, de leurs waterproofs à grands carreaux. Arrivées des faubourgs de Paris,
par le Moulin de la Galette et l'Elysée-Montmartre, des honnêtes provinces, des étrangers proches ou lointains, apportant au minotaure son tribut de vierges, et. parfois victorieuses du sphinx, filles de concierges, d'ouvriers, de bas employés, de pauvres diables, — à présent une aristocratie de batiste, une aristocratie de dessous, — elles sont les maîtresses. La vie crie : <* Sauve qui peut î » Ils se sauvent, les iolis animaux; et c'est ici, dans la poésie d'un crépuscule particulier, d'un charme d'automne où Paris qui rit s'éveille et revient à lui — on rentre! on rentre ! — un « tattersall » de leurs marchés: c'est une halle aux baisers.
Les hommes, des jeunes gens pour la plupart, sont bruyants; ils jettent leur gourme, mais d'aucuns sottement. Ils n'ont pas l'amie qui leur plaît, mais celle qui est un peu célèbre, dont le nom est cité par les « échotiers » de ces dames. « Comment, moi, rien aux femmes! s'exclamait un journaliste. Je paie toujours mon écho. » Et ça fait de la gloire, dont les amants des filles sont fiers. — Alors, le Pavillon chinois, de cinq à six, est plein. On applaudit à outrance, on pousse des cris, des onomatopées de bêtes : « Messieurs, j'ai connu intimement Gramont- Caderousse. » Au fond de la salle, devant la cheminée où rutile un large brasier, le comte de la N***, drapé dans un pardessus -de fourrure, l'œil brillant
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d'un fou, le geste large et nombreux, déclame une pièce de vers incohérente où il s'agit de son ami Caderousse. de « l'infâme » Wilson; M. de la N*** demande qu'on envoie en Calédonie le « compagnon d'autrefois » et qu'on lui donne, comme dernière faveur, à tenir, au bagne, une boutique de i-evendeuse à la toilette. Le tapage est énorme, tumulte que dominent, çà et là, quelques mots. La clameur des gommeux, des filles est si violente que la fin du vers et de la pièce sombre dans l'ouragan des voix et des mains." Pauvre comte ! —Puis Gontard, connu de la haute noce par plusieurs années de « fumisteries », dont les succès plaisants se racontent comme une légende, chante, à la façon de Paulus : En revenant de la Revue. Une blonde à fossettes, mignonne et frisottante sous un cabriolet Empire, accompagne au piano; et tout le monde, assis ou debout, reprend au refrain. — Le spectacle est drôle. Que de détails « amusants! » comme dit l'argot des peintres. Ici. le reflet dans une glace d'un coin de table, — de chapeaux de soie reluisants sur des têtes jeunes et éreintées. maintenues raides par de grands cols cassés, — de visages de femmes, gentiment coiffées de fantaisies, les yeux pervers avivés par le kôhl. minois sous la voilette, avec un retroussis qui laisse nues les lèvres rouges, — le tout coupé par le cadre de cette eau. En face, à travers les vitres,
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du côté du Bois, un autre aspect. Le ciel, très bleu maintenant, le morceau qu'on en voit, un ciel qui semble glacé, transparaît derrière l'emmêlement des hautes ramures, et. au bas, où l'emmêlement devient un mur de nuit, tllenf — procession régulière de lueurs, aucune plus vite, — les lanternes des dernières voitures. Et. dans l'azur, s'affirme une pâle lune d'argent. « Oh ! la lune ! — Oh! l'argent î »
Tout à coup, en quelques minutes. — comme si ce monde obéissait à une règle, et. en effet, ils en subissent une. — chacun s'en va. A partir de six heures, il n'y a plus qu'une douzaine d'habitués, de retour d'un <( rallye » dans les environs. Dehors, une bande de petits gommeux se pressent autour d'une Victoria où vient de remonter une femme aux cheveux cuivrés, nuance chaudron, qui. il y a très peu d'années, dégringola sur l'avenue de Villiers. d'une aile du Moulin de Montmartre, Tous veulent monter avec elle. «< Non! nonî d'un gai ton de colère! Je n'emmène que Fantôme! » C'est le surnom — rien d'artiste comme la réalite — d'un jeune vieux gringalet dépile avant l'âge, qui s'est blotti à côté d'elle et qui se ruinera, se tuera peut-être pour elle, pour cette preuve d'amour, ce choix devant tous les autres. La Victoria part au galop de deux che vaux bais; les petits gommeux suivent, courant au-
tour, comme des lévriers en paletot. Vers l'Arc de Triomphe, qui se dresse dans les ténèbres, sur Paris, en un fond d'apothéose, la fille, — l'humble modiste d'autrefois, la gamine du revers de la Butte, avec son cortège, qui jappe, de bourgeoisie et de noblesse. — fuit entre la double ligne de feux roux,
Et bientôt tout disparaît. — la levrette et ses amoureux qui, à mesure, s'égrène. it — dans la symphonie noir et or.
Croquis anglais