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HENRY IRVING

Evénement, 7 juin 1887

Presque tous les journaux français ont annoncé que M. Henry Irving. le grand tragédien et imprésario anglais, donnait, vendredi, au Lyceum-Théàtre. une représentation au bénéfice des victimes de l'incendie de rOpéra-Comique. Les employés et les artistes apportant leur service gratuit, la location étant très belle, on sait que la recette, c'est-à-dire la somme envoyée de Londres à Paris, sera environ de dix mille francs. Sans taire remarquer que c'est un exemple pour certains organisateurs de fêtes de charité parisienne — pas de frais défalqués, le concours désinléressé de tout le monde — i 'espère que mes

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compatriotes seront touchés du sentiment qui a mû le directeur du Lyceum-Thëâtre, comme je l'ai été moi-même quand, lundi soir, le distingué « acting manager », M. Bram Stoker, sachant que j'étais dans une loge, est venu m'annoncer, de la part de M. Irving, sa résolution d'offrir le produit net d'une représentation aux victimes de notre récent desastre boulevardier. — Certes, il y a là mieux qu'une manifestation de fraternité cabotine, car on se fût moins ému pour cent cinquante ouvriers brûlés dans une fobrique ou engloutis dans une mine, et, s'il y en avait, on eût recherché et puni plus sévèrement les coupables. Qu'un train déraille par la faute d'un malheureux aiguilleur à qui une minute de distraction dans sa vie pitoyable et humble aura été fatale, le pauvre diable sera envoyé au bagne. Mais un directeur de théâtre! sacrilège! C'est ratiociner sur des chimères; voilà longtemps, le Bonhomme a dit :

Suivant que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de cour vous feront blanc ou noir.

Dans le témoignage, si généreux et si cordial, de M. Irving, je me plais à voir non seulement un mouvement d'humanité mais encore une sympathie pour un peuple, sympathie que lord-maire exprimait, il y a quelques semaines, en un spirituel discours, lorsqu'il présida le banquet des membres protecteurs de

l'hôpital français de Londres : « Nous sommes comme deux frères qui peuvent, un instant, être séparés par une discussion d'intérêts, mais qui, aussitôt, se retrouvent plus amis qu'avant. »

De l'avis de tous, même de ses détracteurs, M. Henry Irving, « le meilleur acteur anglais et le seul successeur des Garrick, des Kean, des Kemble, et des Macready » — est encore le plus parfait gentleman. Et ici je citerai les lignes que lui consacra un diplomate étranger, dans son ouvrage : la Société de Londres. Tous les détails sont d'accord avec l'opinion d'un grand nombre et. pour mieux, dire de tous. (' Ses prodigalités ont séduit l'imagination populaire. Sa générosité et sa munificence bien connues ont fait de lui une idole. Tout ce qu'il fait est fait sur une grande échelle, sans ostentation et sans violer aucune des lois du bon goût. Quelles que soient les fêtes qu'il a imaginées pour ses amis, elles ont été parfaites en leur genre. Son extérieur est intéressant, il ne manque pas, il est vrai, d'excentricité, mais il ne manque pas non plus de distinction. Ses manières sont polies et douces, sa voix, en dehors du théâtre, est toujours agréable et son sourire particulièrement captivant. . . C'est un homme d'affaires rusé et infatigable. 11 n'encourrait jamais le risque le plus lointain d'un échec

dramatique en négligeant les détails qui peuvent aider au succès. Dans une grande société, il est réservé, et il rappelle à quelques gens feu lord Beaconsfield... C'est le seul acteur vivant qui, je le pense, a été choisi, honoris causa, comme membre du club de rAthenaeum, et probablement c'est le seul acteur à qui le même honneur ait été aussi conféré par le comité du Reform Club. » Nous sommes loin du comédien de jadis qui, regardé comme un gueux, errant de ville en ville comme s'il avait toujours eu cinq sous dans sa poche, — lorsqu'il n'était pas accueilli dans un château en qualité d'espèce de bouffon — couchait à la belle étoile, après avoir dîné de rayons de lune.

Ceci pour le mondain, pour l'homme hors de ses rôles: Richelieu, mauvaise pièce de Bulwer; — Hamlet. Benedict {Beaucoup de bruit pour rien), de Shakespeare ; — Werner, tragédie de Byron ; — Faust, adaptation de Gœthe : — Loiiis XI, arrangement de Casimir Delavigne. C'est un savant, un inquiet, plus qu'un comédien inconscient, mais un artiste véritable; avant de se montrer en un rôle nouveau, il recherche tous les documents qui peuvent lui servir à sortir son héros du passé, de la mort où il repose, du linceul de phrases dont les écrivains les enveloppèrent, et, comprenant les mots, ces signes

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évocateurs, lorsqu'ils sont assemblés avec talent ou génie, se grimant en cardinal de Richelieu, par exemple, d'après le portrait de Philippe de Champaigne posé dans sa loge, relisant les mémoires de Philippe de Commines. Victor Hugo {Notre-Dame de Paris), Walter-Scott {Qiientin-Dnricard), avant de jouer Louis XI, — il donne, sur la scène, l'illusion même de l'existence, l'émotion des réalités.

Ainsi, pour le fondateur, mal apprécié, de la monarchie française, M. Irving. par la fliçon merveilleusement expressive dont il interprète son rôle, crée, une seconde fois après la nature, qui le fit vivre il y a quatre siècles, ce terrible Louis XI: le roi complexe et prodigieux, en cette apparition théâtrale, ressuscite.

Pour cette représentation au bénéfice des victimes— pas des morts, je pense — de l'Opéra-Comique. M. Henry Irving a choisi un de ses plus grands succès, le plus grand même : Faust. 11 est très curieux à voir, en effet, en son incarnation de Méphistophélès ; nous avons là mieux que le pantin de convention qui ricane et chante à l'Opéra et sur toutes les scènes inférieures et similaires.

Ce n'est point que je sois d'accord tout à fait avec la manière de concevoir de M. Irving; car on peut lui faire deux reproches. Parfois il accentue trop le caractère « farceur» de Méphisto (c'est une « blague»

en vérité, qu'il ûiït à Dieu en essayant de lui ravir l'âme de Marguerite.) Parfois il est trop tragique ; on dirait, en vérité, que cette petite âme blonde de jeune fille est l'infini, la synthèse de l'univers, que se disputent deux êtres mystérieux. Ne semble-t-il pas que cette aventure, malgré le symbole, est moins importante ? Qu'un acteur français, Mounet-Sully, par exemple, jouât Méphistophélès, je souhaiterais qu'il fut plus sourieur. plus galamment ironique, d'une perfide désinvolture de dandy adolescent; cette escapade d'enfer dans la chambre d'étude de Faust et dans le jardin de Marguerite est une distraction de jeune Satan.

Cette élégance, d'interprétation n'empêcherait pas que, de retour dans son royaume des ténèbres. Méphisto, comme est magistralement Irving. au sommet du Brocken — en une mise en scène qui serait ridicule si. par le concours des plus humbles figurants et un art absolu, tous jouant leur partie, elle n'atteignait au prodige, à l'épouvante — ne devînt le Maître grandiose, parmi les tonnerres, le frémissement d'ailes grises des anges du mal. le chœur des ombres glissant, rampant, surgissant tout à coup en des cris d'orfraie, parmi les lamentations blasphématoires des êtres de négation orgueilleuse, des gnomes de vice et de nuit, le Satan gigantesque, dont la face illuminée d'éclairs clame les défis, et

dont la main, qui semble atteindre le ciel — tant le Damné est formidable — menace celui qui s'y cache.

Mais si M. Irving est supérieur dans ce rôle de Méphistophélès, où les Anglais l'acclament, il suffit de l'entendre dire : « Ah ! docteur ! docteur! » pour comprendre, à l'intonation finale, une souveraine ironie. « Vous croyez tout connaître, et vous êtes un écolier; vous ne savez même pas jusqu'au bout le b-a-ba des choses. Ah! docteur! docteur! » Et cette intonation revient, toujours variée et toujours pareille, chaque fois qu'il s'adresse à Faust. Si iM. Irving est inoubliable avec sa face impassible, sans tressaillements, si ce n'est d'un ironique sourire presque mort qui égaie à peine les lèvres, le front élevé, sans plis, les yeux vert d'or sous d'épais sourcils, fantasques, angulaires, le nez fort et crochu d'un être de ténèbres, la démarche caractéristique et géniale, son corps de diable boiteux qui trottine et cloche, comme si, dans sa chaussure d'emprunt, il dissimulait les pieds fourchus du Bouc. — s'il est inoubliable en sa haute et tortueuse silhouette rouge, de Méphisto, ou drapé de son manteau noir il m'a fait un plaisir plus complet encore en Louis XI; il y est incomparable.

Dévot, familier, sournois, cnressant. peureux —

de temps en temps se grattant la tempe du doigt, d'un mouvement machinal qui relève un peu son chapeau orné de saints — terrible comme lorsqu'on a fait évader Nemours et qu'il renverse à terre Marie, la fille de Commines. — double toujours, comme lorsqu'il demande à François de Paule « de le bénir tellement qu'il en devienne plus jeune. » — cajoleur de son médecin encore plus que du moine — M. Irving se sert de l'œuvre de Casimir Delavigne ainsi que d'un mannequin grossier aux apparences de momie, d'où il tire un homme.

Et quel homm.e ! Louis XI !

Bien qu'il y ait dans cette tragédie, surtout le roi de la légende, le scélérat rusé, le fontoche qui tremble pour sa peau et que sa terreur de la mort agenouille, le sournois cruel, presque grotesque entre son médecin Coyctier, qui tient sa santé, et François de Paule. qui tient son salut. — non pas le roi qui. au milieu de nobles, aussi puissants que lui et parfois davantage, ligués entre eux et avec l'étranger, fit le royaume de France, le grand roi tel qu'Urbain Legeay. en son histoire de Louis XI. le restitua pour nos admirations, un négociateur plus probe encore que ses proches en une époque de trahisons — M. Henry Irving précise l'un et laisse entrevoir l'autre. Louis XI, c'est une âme moderne embarrassée dans la foi. Pascal sur le trône, deux siècles

avant celui de Port-Royal. Méphistophelès au seuil du moyen âge. tout embourbé encore dans les ornières de l'an mil. un de ces hommes dont les ambitions, qui leur semblèrent parfois des crimes, furent si fières et si hautes qu'elles semblaient s'agiter dans l'ombre de Dieu: la clarté fiiite, on ne voit plus que des génies.

Si M, Irving ne marque pas tout cela, il prête du moins à y penser, En tout cas. nul plus que lui — si ce n'est Sarah Bernhardt — n'a la science du pittoresque. « 11 est souvent à peindre, » me disait M. Whistler. président de la Société des artistes britanniques, l'étrange et original évocateur de troubles et troublants paysages, de femmes élégantes et perfides, vicieuses charmeresses. Comme Sarah, M. Irving sait allier la grandeur à la familiarité, aux licences — pour l'ancienne convention théâtrale — de simples attitudes.

A l'acte de la chambre à coucher, où, dans une haute cheminée, flambe menu un énorme brasier, Louis XI, à trois reprises différentes, se chauffe. La première fois, assis sur un escabeau, il approche ses doigts glacés, tremblottants, où le sang n'arrive presque plus; la seconde, le dos tourné vers le feu, relevant son manteau, il parle ou il écoute; la troisième, assis encore, il prie les saints de son chapeau

qu'il tient entre les mains, ces images dont tout à l'heure il disait : « Si je croyais qu'elles pussent connaître ce qui se passe dans ma tête, je les brûlerais. » C'est admirable d'exactitude; c'est, à chaque instant presque, en figure vivante, un tableau de maître.

Enfin, au cinquième acte, la couronne sur ses cheveux blancs, drapé dans son manteau bleu royal, lorsqu'il entre, tenant son sceptre comme un hochet, la mort sur le visage, et laisse tomber le sceptre, puis s'affaisse sur un siège recouvert d'une étoffe d'un rose fliné — en dehors de son art infini de tragédien — il est. jusqu'au moment où il glisse et tombe allongé sur le ventre, cadavre enveloppé de splendeur, en ses poses successives, le plus intelligent et le plus magnifique artiste corporel.

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