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JERSEY

lo juillet 1887

Elle continue sa tradition de lieu de refuge, Jersey, l'île charmeuse. Après Montgommery qui, ayant eu l'aventure, en un tournoi, de crever du bout de sa lance l'œil d'Henri II, jugea bon de s'enfuir à Saint- Hélier, d'où il eut tort de revenir pour des rébellions protestantes, car, assiégé dans Domfront par Matignon, il se rendit, sur promesse de la vie sauve, et fut décapité après, selon l'ordre de Catherine de Médicis ; — après Jean Cavalier, le paysan cévenole, qui finit gouverneur de Jersey ; — après des bandes d'émigrés, dont Chateaubriand, vers 1793 ; — après le duc de Berry, qui de là fit voile vers Cherbourg

à la suite de l'abdication de Napoléon : — après Victor Hugo, le plus glorieux des exilés jersiais ; — après le poète, c'est le comte de Paris. Il a choisi l'île adorable pour y réunir ses fidèles de Bretagne et y revendiquer, bien bourgeoisement, le royaume de France en serrant les mains à quelques amis dans une petite villa gaie de fuchsias et de roses.

11 est allé aussi, je pense, se renforcer de patience et de philosophie par une visite à son frère et cousin le roi des Ecrehou. Rochers bas et déserts, sauf dans la belle saison où des Jersiais, possesseurs là de vagues cabanes, vont pêcher le homard, le congre et couper du varech pour engraisser les terres, îlots et îlettes fouet! es par l'ouragan, cinglés par le raz, les Ecrehou ont un roi, nommé Philippe Pinel — Philippe 1" — depuis quarante années gouvernant là, respecté des peuples voisins. Dans le palais du roi Philippe, dressé en pierres sèches sur le seul point des Ecrehou à l'abri des marées d'équinoxe, dans la seule chambre — qui a une cheminée, un poêle de fonte, quelques ustensiles de cuisine ébréchés et bossus, un lit de varech bordé de cailloux de granit fichés en terre, et pour distraction une grive en une cage d'osier suspendue au mur — le comte de Paris, causant avec le maître des Ecrehou, a pu comparer son destina celui de ce roi régnant etréfléchir sur la vanité des rêves, tandis que, parla porte, il voyait çà et là, dans l'aire sablonneuse.

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les grandes mauves sauvages aux hampes en fleurs s'inclinant aux souffles de mer, puis les flots bleus et, au bout de l'horizon, la côte de France, d'un gris bleuté. Là-bas, très loin, Paris, la ville dont il est comte, — « Oh ! vile! » dit l'exilé — est indifférente en sa chanson quotidienne de plaisir, de travail, de progrès, en sa clarté de capitale prodigieuse que, la nuit, lueur diffuse au ciel, on distingue, dans la campagne environnante, à plusieurs lieues. Oh! ville!

Quelques heures de chemin de fer, deux heures et demie de bateau, on est transporté dans une autre civilisation presque, dans d'autres mœurs, d'autres coutumes, et — reculé au moyen âge — le Parisien trouve des seigneurs prélevant la dime, seigneurs de fiefs et seigneurs de manoirs, des messires, des baillis, des sénéchaux, des centeniers. un connétable, une féodalité plaisante et bilingue, mais où le Français est officiel, en même temps une liberté complète, l'autonomie en douze paroisses sous le protectorat de John Bull, des magistrats électifs, pas d'impôts ni de iiionnaie, ni de sang, et tout le décor, d'un très intense pittoresque, de la vie moderne. — Oui, délicieuse, rile qu'un cataclysme effroyable, en 709, détacha du continent, sous une invasion d'eau irrésistible et terrifiante! Jersey, bateau de fleurs au milieu du champ de désastre, la plus coquette des Channels

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Islands, « morceaux de France tombés dans la mer et ramassés par l'Angleterre », a dit Victor Hugo, dont les vers viennent sous ma plume :

Jersey dort dans les flots, ces éternels grondeurs, Et dans sa petitesse; elle a les deux grandeurs. Ile, elle a Pocéan, roche, elle a la montagne, Par le Sud Normandie et par le Nord Bretagne.

Dans un pays minuscule, c'est un imprévu des paysages les plus variés. Une suite pimpante de baies, d'anses, de criques, de plages enchanteresses au sable fm et doux en des hémicycles de prairies très vertes, d'un vert exaspéré, où paissent, dans l'herbe jusqu'au jarret, des vaches illustres, fines d'allure, alertes et graciles; — au long de la mer, des ondulations de tamaris, des bouquets de lauriers-roses et des fourrés d'eucalyptus; — partout, des vergers, avec des choux gigantesques, des jardins édeniques, des maisons blanches parmi l'ombre des feuillées, des cottages en des parterres de rosiers, de camélias, de formiums, d'œillets, de hauts tournesols cherchant le soleil avec leurs faces jaunes, des oasis de géraniums monstres et des haies de fuchsias arborescents où se balancent des multitudes de clochettes pourpres ; — ici, des chênaies profondes, des pacages toujours, où, errent les silhouettes rousses de taureaux et de vaches, la richesse de l'île, des vallons d'une fraîcheur quasi

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froide au plus brasillant midi ; — en tous les sens, des routes sous une continue arcade d'ormes, des sentiers sous un long berceau de branches; — enfin, çà et là, car tout n'est pas sourire et avril, au nord et à l'ouest, très découpés, âpres avec des bruyères, des genêts, soudain contraste, des panoramas d'Océan grandioses, des murailles de granit, felaises déchiquetées au bas desquelles la mer se lamente, destrous où les vagues s'engouffrent et grondent épouvantables, des chapelets de récifs, au larges, contre lesquels écument les courants, le Gulf-Stream, des rocs aux crépuscules fantastiques et, sur eux, le tournoiement de mouettes, de goélands qui piaillent en une sorte de gémissement, d'appel plaintif, humain comme des cris et des pleurs d'enfant. — Tel est, malgré l'horreur farouche de quelques aspects, Jersey, bouquet épanoui, reposoir de verdure dans l'hymne des flots.

Ceci est le primitif décor, la nature chauffée par la tiédeur que les courants traînent depuis les tropiques. Mais non moins intéressante est la ville, la capitale de cet Etat minuscule. Calme le jour, Saint-Helier, qui a élevé sur une de ces principales places publiques, ô ironie de la gloire! une statue dorée à un personnage inconnu, est propre extraordinairement au grand soleil, derrière le fort Régent et le château Elisabeth

qui gardent l'entrée du port. Les touristes sont en excursion à Gorey, à la grève de Lecq, à Piémont ; le grand marché seul est animé, avec ses comptoirs fleuris de marchands de fruits, de légumes, de poissons, ses étals de boucher et de tripier, jolis comme des devantures de modiste.

Mais le soir, dès sept heures, quand les magasins de Gruchy versent dehors les bataillons de petites vendeuses blondes, les rues, King street. Halkett place surtout, New street, prennent une physionomie originale de mouvement. Entre les boutiques éblouissantes, où dans les vitrines étincellent les bijoux de granit, des babioles qui veulent être des souvenirs, les papiers d'argent ou d'or des cigares exempts de régie ; entre des affiches immenses, les bars, les concerts, les boutiques où. à la porte, raccrochent des waterproofs et des manteaux de caoutchouc, une cohue va et vient; des bourgeois en voyage circulaire, des collégiens en vacance: — des clergymen. graves en leurs redingotes à collet droit et suivis de leur épouse et de leur géniture ; — des Anglais en complet de" flanelle, chaussés pointu, coiffés de chapeaux en drap quadrillé, à oreillettes : — des salutistes qui hurlent des cantiques sur des airs de beuglant ; — des policemen avec un ceinturon, dans le dos, leur lanterne sans feu. le bâton au côté ; — les soldats en veste rouge bien ajustée, larges d'épaules^

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marchant devant fux sans se déranger d'un pouce dans la bousculade de la chaussée et des trottoirs: — puis une foule de gamines raccrocheuses ou faciles, avant de rentrer chez leurs parents, des petites filles récemment écloses que çà et là on suit dans les «passes» ou encore au pied du fort Régent, sur les bancs, en face de la mer qui dit aux baisers rapides sa chanson éternelle.

Jusqu'à dix heures, des musiciens ambulants ont installé des orchestres au coin des carrefours, des crieurs de journaux agitent leurs cloches. Enfin, la rue s'apaise, se fait silencieuse ; il n'y a plus çà et là,, à part quelques touristes noctambules, que des groupes louches, des prostituées errantes : les petites tilles sont rentrées.

Une capitale d'une modernité extrême, d'une saveur londonienne, au milieu d'un Eden. voilà Saint- Hélier.

La plage, avec le casino, est à quelques minutes, à George-Town. C'est là qu'est la maison de Marine- Terrace. habitée par Victor Hugo pendant les trois premières années d'exil. — Sur cette époque, dans des lettres de Victor Hugo et de sa famille adressées à mon grand-père, M. Charles Robclin, j'en trouve une de Madame Hugo, particulièrement intéressante et qui raconte la vie intime des exilés:

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Dimanche, 29 janvier 1854.

« Mon cher ami, je ne veux pas que le mois de janvier se termine sans vous envoyer mon souhait de bonne année. L"annëe dernière, j'ai pu vous serrer Ja main. Maintenant, je ne le puis, hélas î j'ai le bras trop court. Mais pour le cœur il n'y a pas d'obstacles. Tous les décrets n'y peuvent rien. Aussi mon cœur est-il bien souvent près de vous.

«Notre existence est tranquille. Le travail en est le fond. Une fois par semaine, nous avons à dîner quelques proscrits mélangés de rares jersiais. Une actrice deParis, Mlle Grave, fait en ce momentles beaux jours de l'ile, je devrais dire les beaux soirs. Elle a joué, la semaine dernière, la reme dans «Ruy-Blas». — La population de la ville avait rempli la salle. — Nous sommes en ce moment dans une grave attente. Un homme, assez grand scélérat, devait être pendu à Guernesey (lie voisine). Mon mari a écrit une lettre pour provoquer les habitants de Guernesey à demander une commutation. La lettre, qui a l'éloquence du cœur et de la conviction, écrite par un homme de génie, a fait grande sensation. D'abord un sursis à l'exécution a été accordé par les juges, ensuite une pétition accompagnée de 1,500 signatures a été envoyée par les Guernesiais à leur reine. Nous atten-

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dons le résultat. Ce sera une grande joie si cette homme a la vie sauve.

» Ce qui me manque, cher ami, c'est de ne pouvoir former un seul projet. L'avenir a son livre fermé pour nous. L'exil est presque la seule situation où l'on ne puisse rien projeter. Je ne puis me dire : L'année prochaine, celle qui suit ou bien l'autre, j'irai k Saint- James passer l'automne et là je verrai entrer par la porte grillée mon cher Robelin, mes Meurice. Je suis comme un être qui marche dans un épais brouillard, je ne sais où je vais. Tout ce que je demande, c'est d'avoir le temps de m'arranger un petit nid et pouvoir y recevoir mes amis, de les voir tous venir à ma table, avant que de m'en aller dans le gîte qui nous est préparé là-haut, il m'attire aussi; des êtres bien aimés m'y attendent, Les deux logis me plaisent également. Mais je tiens à les habiter tous les deux. Je suis une gourmande.

»Mes enfants se portent bien. Tous mes hommes sont allés festoyer chez un proscrit hongrois, Teteki, galant et charmant garçon. Auguste vient de s'appro" cher de moi, il sent encore le vin. Je n'ai pas de détails. Mais il y a dû avoir quelque griserie. — Ma fille est charmante, elle s'arrange de tout, elle profite de tout, elle sait presque l'anglais. C'est une rose philosophe, — elle s'arrange de tout, excepté pourtant du mariage. Elle a manqué depuis l'exi

deux bonnes occasions. Jusqu'ici le mariage ne lui sourit pas. J'aurais pourtant voulu faire sauter mes petit-enfants sur mes genoux. Mais mes grands enfants ne sont pas matrimoniaux. Ils s'accrochent sans en vouloir bouger à la maison paternelle. — J'écris devant moi comme une béte, je n'ai plus de place pour vous dire adieu.

u Adèle Hugo.»

Le grand poète, comme chacun sait, fut obligé de quitter Jersey pour un calembour de Félix Pyat. La reine Victoria venait de donner au maréchal Canrobert l'ordre du Bain, et Pyat avait ainsi exprimé le menu fait dans le journal des proscrits à Saint-Hélier : «La reine a mis Canrobert au bain.» L'empereur trouvait que son îlagellant était trop près de France, et Hugo, sous prétexte de calembour, dut se retirer plus loin, à Guerne^ey.

Sur les trois années de séjour du poète dans la première île, j'essayai d'avoir quelques anecdotes d'un vieux bonhomme de Saint-Hélier qui eut la fortune de causer avec Victor Hugo, presque quotidiennement, à Marine-Terrace : « — Je le vois encore dans la mer. sa belle tête hors de l'eau... >^ C'est tout ce que j'en pus tirer ; il ne se rappelait pas autre chose. En effet, à Jersey, les hommes ne mettent pas de

vêtements pour se baigner; on y regarde un bout de costume comme indécent, et Victor Hugo lui-même, notant ce trait de mœurs, a dit "quun caleçon souligne». C'était, pour le Maître, une joie de l'exil d'aller, simplement, — tout nu — causer avec l'abîme.

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