UN DIMANCHE SOIR
Londres, 23 juin 1887
Le long de Rotten-Row abandonné, au terrain battu, sans attelages somptueux, sans gentlemen, sans personne, aux chaises en bordure inoccupées, le long du Row. une cohue domestique erre lentement, jeunes hommes et jeunes filles. Laidestoutes, en un mauvais goût de toilette. Pour pittoresque, les soldats anglais, les uns aux pantalons noirs bandés de rouge moulant les longues jambes et la croupe, la veste écariate serrant la taille comme un corset, ca-
valiers en petite tenue, leur minuscule toque ronde, qui ressemble aux pâtés de cochon que vendent les charcutiers britanniques, incliné un pouce au-dessus de l'oreille droite. D'autres sont coiffés de la toque écossaise, à rubans derrière ; enfin, çà et là, un des Goldstream-Guards, culotte noire, tunique vermillon, dépasse la foule de son haut bonnet à poil, où dans l'encadrement de la toison apparaît — de loin comme un sexe de femme, n'était la mentonnière de cuivre, — une figure imberbe. Tous, coquettement, tourlourous rehaussés de dandysme, un stick à la main. Sept heures. Le crépuscule s'allonge sur la rivière, sur le joli paysage d'eau. Deux barques, vagues dans le brouillard, glissent ; on dirait l'onde du Léthé, des ombres de bateaux avec des ombres de passagers et des ombres de rames. Mais tout cela exquis de symphonie, note en gris et bleu, estompée de brume. Les arbres sont grêles, les pelouses s'étendent vertes d'un émeraude sombre, gazons et feuillages nourris d'une sève salie, de l'air noirci par la fumée, par le « fog », une atmosphère d'usine et de suie. On croirait un parc de mystère en un paysage de deuil ; il semble qu'une crêpe intangible flotte sur l'harmonieux et assoupi décor ; on s'en va dans un parc des limbes.
Un ouvrier prêche, en dedans d'une barrière de
fils de fer, au bord d'une pelouse. Grand, barbu, hirsute, il « s'emballe » à froid ; il clame, mais l'épiderme est impassible, sans frisson. Quelques femmes, dont une vieillarde misérable, et deux hauts gaillards sont ses disciples et, debout derrière lui, de temps en temps hochent la tête en signe d'acquiescement, ou lèvent leurs faces au ciel, « Venez à Christ, qui vous sauvera ; c'est moi qui suis la lumière. » Dans cette ombre, il parle de clarté ; autour, on écoute avec indifférence. Une petite fille, accotée aux fils de fer, rit à sa nourrice en d'adorables poses ; souple, fine svelte, très élégante, les jambes grêles à bas noirs, les cheveux flottants sous un grand chapeau greenaway, elle a la silhouette adorable des gracieux babies anglais.
A quelques pas un des Goldstream-Guards est assis sur un banc, près d'une bonne toute jeunette qui n'arrive pas à son épaule, son bras déployé sur le dossier d'un banc ; il lui parle du ciel aussi, sans doute, de celui où elle peut le faire entrer. Et c'est très plaisant, ce soldat gigantesque, aux jambes noires et minces, au torse coquelicot, au gigantesque bonnet à poil, et cette jeune fille, charmante et blonde, sous un chapeau de paille masculin à large ruban. — « Sonde-moi, Dieu fort, et connais mon cœur, » dit le prédicant qui cite les psaumes.
CROOLIS ANGLAIS î 11
Les chemins grouillent de monde, de têtes qui émicrgent dans la pénombre, la brume ; et, de loin en loin, ce sont d'autres prêcheurs. L'un a planté en terre une hampe contre laquelle flotte une bannière rouge (le rouge, c'est la gaieté de ce pays de quasi ténèbres ; on y pique dans le jour incertain le plus possible de ces points de pourpre éclatante). Le prédicant — un faubourien de Londres qui, s'il était né à Paris, pérorerait dans les réunions publiques pour les droits imprescriptibles de la Révolution et résoudrait carrément, en deux mots, la question sociale — annonce la vie éternelle : c'est une soupape à misère. « Jésus est mort pour nous sur la croix. » Ils rabâchent tous le même discours ; celui-là aussi s'exprime sans emballement ; d'ailleurs — c'est écrit sur sa bannière — il est méthodiste. Pas la moindre gêne à orer ainsi en public : ils ont l'aplomb des ignorants, la foi ; dans leur voisinage on badaude, et. par intervalles le chœur des disciples entonne un cantique. Huit heures. — La note en gris et bleu devient un nocturne, lentement.
Hyde-Park, dans la terminaison du dimanche, reste encore quelque temps l'endroit le plus animé; dans la ville immense, derrière l'Arche de marbre, la rue est silencieuse, avec ses boutiques désertes, ses pas sants rares. Londres. — la ville de la grosse et grasse
i\^ MASQUES MODERNES
reine, de la Vache d'or, ruminant ivre de gin, l'Angleterre et les Indes, — est, jusqu'au lendemain, jusqu'à réveil de la semaine, une capitale morte.