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LA SOURIS, CROQUIS D'HIVER

yù Parisienne, 19 novembre 1887

Lundi, — 14 novembre. — entré, par un temps de neige effroyable, de neige précoce qui tombe comme en plein hiver, à la Comédie pour s'abriter de cette tempête blanche. On répète à huis clos

— c'est la pénultième de la répétition générale

— la pièce de Pailleron : la Souris. Je puis pénétrer, à la faveur d'une très aimable autorisation, après avoir risqué de me casser le cou dans les couloirs et l'escalier du théâtre vide et ténébreux, je puis arriver dans une baignoire de côté, proche de

la scène. Il aurait bien du plaisir — à l'œil — le possesseur d'un anneau de Gygès, qui le rendrait invisible ! C'est ce que je pense en regardant le spectacle à travers les losanges dorés de ma baignoire, car je suis en prison derrière le grillage de bois, pour ne pas être vu et ne pas éveiller les susceptibilités de l'auteur. Ah ! les auteurs ! Ils craignent toujours qu'on ne colporte partout, moi qui n'y vais jamais, leur esprit avant l'heure. Au premier acte, j'ai pourtant noté ce mot :

— Tiens ! je vous croyais mort ?

— Déjà ?

C'est tout à fait d'ailleurs, comme une représentation. Seulement il n'y a qu'une dizaine de personnes dans la salle : au milieu des fauteuils d'orchestre, au second rang, M. Jules Claretie, le très habile et très artiste administrateur, et un censeur ; derrière eux, M. Pailleron, et, à côté de lui, un autre censeur. Épars, deux ou trois dessinateurs qui prennent des croquis pour leurs journaux ; des acteurs de la maison, M. Samary, M. Lebargy, et une actrice, madame Baretta, très jolie en toilette de gros drap bleu soutaché de noir. J'aperçois tout près sa nuque et les petits frisons, ses cheveux blonds relevés : et c'est une agréable distraction. Partout des housses sur les fauteuils, sur les rebords des loges, à tous les étages, et deux longues toiles grises flottent sur les avant-

scènes. Le parterre seul étale ses bancs rouges et nus. La lumière électrique, inaugurée depuis très peu de temps, jette son rayonnement sur cette salle où les dorures sont comme dans un sac. et l'antithèse plaît un instant de cette splendeur de clarté tombant du lustre magnifique sur cette misère : les toiles d'une baraque de saltimbanque? — Être les « toiles » de la Comédie française pour fmir, qui sait ? à la foire de Neuilly !

Mais, de l'autre côté de la rampe, le décor est exquis. Un salon très meublé, très bien bibelotté, ouvrant par une large baie et une terrasse sur un paysage de rivière et de peupliers. Le même pour les trois actes, à ce qu'il paraît. Là vont et viennent, automatiquement, mesdames Bartet, Samary, Broisat, Reichemberg, toutes quatre amoureuses de M. Worms, « dans la galanterie assise », le seul homme de la pièce. 11 n'a pas, après tout, lieu de tant triompher, puisqu'il est seul. — Mais ça ne me regarde pas, je ne m'occupe, par discrétion, que de l'aspect des gens et non de ce qu'ils disent, ce qui est parfois bien agréable au théâtre.

Le rideau tombe, puis il se relève à demi, et. comme si je regardais par un « voyeur » dans un appartement, je m'amuse — tandis que dehors la neige tombe toujours, à ce que je constate au pardessus d'un acteur, étranger à la pièce, qui vient

d'entrer dans la salle et qui s'ébroue sur la housse d'un fauteuil d'orchestre — du pittoresque de la scène, envahie par M. Pailleron. en complet chocolat, l'air d'un peintre chic à l'atelier ; par M. Claretie, sa canne sous le bras ; par les censeurs, par des machinistes en veste de coutil bleu, des tapissiers, des costumiers, et, dans le fond, un pompier.

Près de moi, dans la salle, un dessinateur se lamente sur la besogne à laquelle il est obligé ; un autre lui dit sans rire, moqueur à froid, après l'avoir longuement écouté : « C'est vrai, les véritables artistes ne devraient rien faire. » — Sur la scène, mademoiselle Reichemberg, vieillotte pour ses mines ingénues, mais, deci delà, charmante comme Delaunaysur le tard, en ses rôles de jeune premier, dit. retroussant sa jupe sur ses bas roses, à M. Claretie et à un tapissier : « Oh ! mais voyez-vous mes jambes ?.. . Regardez donc mes jambes !... » Le fauteuil sur lequel elle est <issise, comme dans une scène qu'on vient de jouer, est creux dans le fond, trop rembourré par devant ; ça l'oblige à une vilaine attitude, et elle montre ses jambes pendantes comme celles d'une gamine. Le tapissier promet de tout arranger. Ah ! le drôle d'art, où, justement, pendant quatre heures consécutives, tous les pas sont comptés, les moindres attitudes son't prévues: l'intonation de chaque parole est, pour ainsi dire, marquée comme un chant ! Ah ! le drôle

d'art ! Les pontifes et les papesses de la comédie en atteignent la perfection. La perfection, mais pas plus. Après le second acte, et pour fuir le reste, je suis sorti avec plaisir voir tomber la neige, irrégulière, errant, vivevoltant, tourbillonnant, elle, avec une sorte de vie.

Un dialogue, à la porte :

— 11 a de la chance,' Pailleron. Le même jour, il va être joué, deux fois, à la Comédie Française.

— Oui, sur la scène : la Souris. Et dans la salle : le Monde oh Von s'ennuie.

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