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LA MARIONNETTE PAULUS

23 mai 1887

M. Paulus, «épileptique et artiste, gymnaste chanteur, coqueluche de ses contemporains, représentant parfait d'une génération patraque et désorientée, synthèse étourdissante de la névrose qui secoue ce vieux siècle — comme je le qualifiai, dans une étude sur « la chanson parisienne » — aliéné très personnel, clown brûleur de planches, qui, tapant sur les nerfs, chante, mime, saute, gambade et cabriole dans une auréole babahissante ». M. Paulus veut avoir toutes les gloires, être l'homme universel, comme Madame Sarah Bernhardt a été la femme universelle, ce qui ne veut pas dire la femme de tout le monde. 11 est

non seulement le plus original des chanteurs de caféconcert, vigneron, placeur des vins que lui donnent les vendanges bordelaises du clos Paulus, éditeur du répertoire Paulus. il est encore journaliste et le « leader » le plus retentissant d'une feuille hebdomadaire : la Revue des concerts. Sur les « manchettes » du titre, son portrait est offert aux admirations dans une étoile d'encre.

Depuis longtemps, le succès de M. Paulus me semblait expliqué par l'attrait de nouveau qu'il apporta, une transition habile des clowneries anglaises et américaines, accompagnées de rythmes, des extraordinaires et baroques silhouettes des minstrels à la chanson française. L'aède national du nouvel hymne. E7i rev'nant de la revue, chante d'une voix très sonore, largo, comme Thérésa, et il s'agite comme M. Charles Lauri. l'admirable singe. De là pour nous, en France, où les minstrels ne sont pas encore bien dans le goût public, où la chanson est un genre trop connu, épuisé, une sensation neuve qui fit la célébrité de l'inventeur. — La part de trouvaille est ainsi bien analysée ; car tout dernièrement, dans son jour nal. il a confirmé cette théorie, et de la façon la plus nette, en racontant l'odyssée d'une chansonnette fameuse, à son époque : la Chaussée Clignancoiirt. Paroles d'Artistide Bruant, le bon poète faubourien.

Et voici Paulus. écrivain : « Au Bijou-Concert,

faubourg Poissonnière, tout Paris allait voir les marionnettes de Thomas Holden. C'était d'une originalité savante ; le succès n'était pas exagéré. On voyait une pièce féerique durant deux heures et demie et jouée par des petits bonshommes automates de soixantequinze centimètres de hauteur.

« Ce Thomas Holden vous faisait mouvoir ses fantoches d'une manière saisissante. Impossible d'en saisir les fils (sans jeu de mots). On était positivement ahuri des prouesses de son clown acrobate, le héros de la pièce. Ça m'impressionnait.

«Je(!) découvris, instantanément, mon nouveau genre — Pauliis ganihilleiir — dans la chanson marionnette, et j'imaginai : la Chaussée Clignancoiiri . «je (îl)pris littéralement comme mouvement et comme musique le passage palpitant de la danse échevelée exécutée par les marionnettes.

« Bruant, l'auteur des paroles, à qui je (!!!) fis part de mon idée, conçut la chanson. Nous îîmes des démarches auprès du pianiste-accompagnateur de Thomas Holden. Il nous fut répondu que cet air était une vieille rengaine d'Amérique ; que Thomas Holden avait opéré comme les auteurs français qui font leurs chansons en les chantonnant sur les vieux airs du Caveau.

« Voilà tout ce que nous pûmes en tirer. N'étant allé que deux fois entendre mes « initiateurs »,

je-(!!!!) ne pouvais me rappeler la musique exacte, et pourtant je tenais aux huit mesures pour encadrer la chanson qui en a soixante-six.

«Je (!!!!!) dus interviewer le limonadier de la maison. Avec une imitation de cithare dont lui seul a le don, il me joua l'air; je le notai et la chanson parut.

« Au passage des huit mesures, je (!!!!!!) foisais mon coup de tête en arrière, comme les marionnettes. C'était hilarant, paraît-il ; on attendait le coup de tête ! Le succès fut considérable, y jz;^/5 créé la chanson désarticulée ! » Odyssée de Paulus, par lui-même.

Ainsi M. Paulus ne s'est pas inspiré seulement des minstrels; il est allé jusqu'à l'extrême, aux marionnettes de Thomas Holden. — Ces marionnettes, il me souvient de les avoir vues.il y a quelques années, dans leur théâtre minuscule, en face de l'Alcazar ; comme j'entrais là, un gros monsieur, qui avait une petite dame à son bras, dit : «Non, ma chère!... c'est bon pour les enfants. » Oh ! la moue fâchée de la jolie petite femme ! Et elle avait bien raison. Les marionnettes amusent aussi les grandes personnes (qui ne sont pas sérieuses, il est vrai,) Au dixhuitième siècle, Malézieu écrivit des comédies de marionnettes pour la duchesse du Maine. Voltaire appelait des joueurs de marionnettes dans son château de Cirey. Goethe. Nodier adoraient les marion-

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nettes. Madame Sand en avait un théâtre à Nohant. Or, le gros monsieur ne valait pas sans doute ni Voltaire, ni Goethe, ni Nodier, ni même Malézieu, qui fut académicien.

Ce Thomas Holden est un mécanicien américain. Ses marionnettes perfectionnées avaient une justesse et une vivacité extraordinaires. Elles avaient eu, avant de charmer une élite blasée de Parisiens, vif succès à Londres, où on aime d'ailleurs ces sortes d'amusements. La pantomime anglaise, jouée surtout vers le temps de Noél, a pour principaux personnages : le clown qui correspond à notre Pierrot et qui est enfariné comme lui; Pantalon, qui est notre Cassandre: Arlequin et Colombine ; le policeman, qui remplace notre gendarme ; la mort, que John Bull, vivant dans les brouillards sous un terne soleil, fait intervenir dans les gaietés du Christmas ; enfin, Punch, notre Polichinelle, Punch est le héros des farces jouées dans des boîtes pas plus grandes que des orgues de Barbarie et portées à dos par de pauvres ambulants qui s'installent aux carrefours et y donnent leurs représentations. Titre général de toutes ces pièces : Punch and Jiuiy. judy, c'est la femme de Punch, toujours contente et toujours battue.

Elle est si philosophique la comédie des marionnettes, même chez nous, où Polichinelle et le com-

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missaire se formulent tour à tour leur pensée très simple à coups de bâton! — Un jour, le secrétaire de M. de Lamartine arrive au travail en retard d'une heure. Le maître poète, qui lui-même venait de rentrer à l'instant, demande pourquoi. Le secrétaire répond :

— Je me suis arrêté aux Champs-Elysées pour voir pendre Polichinelle.

Alors Lamartine :

— Tiens ! je ne vous y ai pas vu.

C'est un soir d'avril 1879 que j'assistai à une représentation des marionnettes de Thomas Holden. et leur image m'est encore précise. — A huit heures la toile se leva. On vit un petit danseur et une petite danseuse, chacun sur une corde raide, gracieux en leurs habits pailletés, merveilleux d'attitude. Les têtes remuaient, les bras, les jambes, les pieds. L'illusion était complète; l'œil se faisant peu à peu à ce mignon théâtre, on se croyait au pays de Lilliput.

Un pygmée étonnant, ce fut le squelette magnétique. Horrible en saluant et faisant claquer ses deux maxillaires, soudain, un coup de tète en arrière. Elle se détache, monte vers le cintre. Le squelette, avec les poses d'un saltimbanque qui aurait jeté en l'air. très haut une pomme d'api, pour qu'elle vienne se planter sur une tige s'équilibrant au bout du nez,

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attend sa tête qui revient se souder aux vertèbres. Puis les bras se détachent du tronc, ainsi que les jambes, et dansent macabrement soutenus par rien. Le crâne rit; les jambes pliées en deux, fémurs d'ici, tibias de là, jonglent avee les cubitus, les articulations s'entrechoquant. Ensuite, les membres se rejoignent; le squelette se couche à terre et s'allonge en se désossant. Les pieds se séparent des tibias, des fémurs, le tronc de la tête qui. alors, se redresse sur son maxillaire inférieur, comme une ballerine qui ferait des pointes, et sourit. Ce fut, pour terminer, une danse folle. Le squelette, qui avait Tair absolument vivant, gambadait, se déhanchait, se désossait de nouveau, se recomplétait soudain, fantastique. Un Paulus sans yeux et sans peau, un Paulus-squelette. d'avant son chemin de Damas, et, comme il pourra « gambiller » plus tard, en présence de Dieu, les soirs de gala, de gaga.

Le rideau descendit, et sur le rideau un carton blanc rectangulaire, avec cette inscription:

La toile se releva sur une pantomime pittoresque, naïve, fantaisiste, émouvante, qui, comme les pantomimes de Christmas, a un vieux conte populaire pour sujet : la Belle et la Bête. Au primitif et international scénario s'ajoutaient, en broderie à coups de trique, une suite de plaisanteries et de bons tours aupoliceman. Aussi prestes, aussi excentriques que les Hanlons Lees. les marionnettes de Thomas Holden avaient de si imprévus changements de physionomie que c'étaient de vrais interprètes ; leur imprésario leur eût fait jouer de vraies pièces, comme cela se pratiquait du reste en Angleterre, au seizième siècle, qu'elles auraient montré plus de verve et d'intelligence que tels comédiens ou telles comédiennes. Colombine, albe et onduleuse, fut exquise de grâce infinie, d'élégance coquette. Quant aux autres personnages, pas un coin de leur petit corps n'était en repos; toujours un mouvement endiablé, — celui de Paulus aujourd'hui.

Le prince des beuglants l'a confessé : « On était positivement ahuri des prouesses de sou clownacrobate, le héros de la pièce. Ça m'impressionnait, je découvris, instantanément, mon nouveau genre. » Au dénouement, le policeman arrêta Pantalon et le clown. Ils résistaient et tiraient chacun le pauvre diable à hue et à dia; il fut coupé en deux.

Infortunés policeman ! Toujours bafoués, toujours

ridicules! Ils sont drôles à voir, c'est vrai, lorsqu'ils partent du dépôt, l'un derrière l'autre, en longue tlle indienne, marchant au pas. avec raideur, tout d'une pièce et s'égrenant à chaque coin de rue. Mais ils ne sont pas méchants. Certain soir, dans la City, unpoliceman, faisant sa ronde, entend une querelle. Il prend à sa ceinture sa lanterne sourde et en dirige la lumière vers les assaillants. C'étaient deux Anglais qui boxaient et dont l'un donna son chapeau à garder au policeman pour être plus à l'aise. Il n'a rien empêché ; au contraire, il a assisté au pugilat, regardant si on ne portait pas de coups qui fissent plaie, si tout se passait correctement, selon les règles. Ensuite tous trois sont allés se réconforter d'un verre de gin.

Ce soir-là. l'ami qui m'accompagnait et qui. amoureux de Colombine pour son harmonie svelte, voulant une maîtresse affranchie des mêlées inéluctables et malpropres « dont la chair est héritière. » a dit Shakespeare, — (Hamlet. estimant l'amour trop ordurier, envoie son amante au couvent) — le camarade, dis-je. qui, fou de la poupée en robe blanche, de la Colombine de bois, de la fée sortie du cerveau de Thomas Holden, me criait au sortir du théâtre, dans la nuit printanière autour étoilée de becs de gaz et scintillante, au ciel, comme d'une palpitation de lueurs : « Cette femme sera mienne ! » ne se doutait

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guère, et moi pas davantage, lorsqu'il me montra M. Paulus près de nous, que nous étions les voisins d'un chanteur de café-concert,

jusque-là ordinaire,

à rheure psychologique où il ziecoiivrait sa voie, où gambillant, héros typique des futures et lamentables années, il allait entrer dans l'apothéose cabotine, créer un nouvel hymne national, presque aux refrains d'ivrogne, et. complimenté par le plus populaire de nos généraux, être, hélas ! le Rouget de l'Isle de nos patriotismes et de nos courages, — représentant d'une génération patraque et désorientée, synthèse étourdissante de la névrose qui secoue ce vieux siècle.

Statues à démolir

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