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SARDOU ET SHAKESPEARE

Figaro, 26 novembre 1887

M. Sardou, qui nous donna tant d'œuvres délicieuses, satiriques, pimpantes, fines, alertes, passionnantes quelquefois et poignantes, — le Maître qui, par une fécondité inépuisable, une verve continue, un talent dont la souple force va de la rieuse comédie contemporaine au drame le plus humain et le plus noble, augmente, presque chaque hiver, son troupeau de succès, — est un charmeur aussi, un diable d'homme. On ne peut le voir et l'entendre sans être empoigné de curiosité, de sympathie, d'admiration qui s'amuse. Même lorsque ses idées, ses jugements sont le plus contraires aux vôtres, il séduit par la

saillie primesautière de son esprit, par sa franchise de sentiments, son indépendance des opinions toutes faites. Jamais pédant, pas le moins du monde académicien, je veux dire pas engoncé dans sa gloire et momifié dans un habit vert, il mêle, en sa conversation d'un extraordinaire bric-à-brac, de petites anecdotes typiques, à demi ensevelies dans les vieux livres, les mémoires ignorés, et ses observations minutieuses, rarement banales.

Comment fixer, en quelques lignes rapides, la silhouette, toujours en mouvement, de Sardou ? Chez lui, dans son cabinet de travail, dans son salon, il va, il vient, parle, gesticule en un incessant besoin d'activité. Pas endormi avec son propre rêve, il s'intéresse à tout, il effleure tout, et marque tout ce qu'il effleure d'un relief de vie. le ne me rappelle aucun portrait de Sardou par un vrai peintre; mais il serait bien intéressant à saisir, avec sa figure glabre et pâle, si expressive, si animée, où chaque nerf vibre, où les yeux luisent d'une pensée continuellement en alerte, et l'antithèse d'un béret de velours noir. C'est, dans une physionomie de philosophe, de savant du quinzième ou du seizième siècle, une vivacité boulevardière, un reflet des névroses récentes ; l'âme de M. Sardou a quelque chose d'Erasme et d'un vaudevilliste, — né malin, jusqu'à être un des premiers auteurs dramatiques de son temps. Dumas fils, Sar-

dou, Labiche, Emile Augier, Meilhac, Halévy, le nombre est restreint des rois du théâtre ; seulement — tandis que Sardou va sans cesse à la bataille, à la victoire presque toujours, hier encore, — d'aucuns se reposent, depuis longtemps, parmi ces chefs aux têtes laurées.

Une particularité de M. Sardou. 11 n'aime pas Shakespeare, son bloc énorme, avec ses scories. N'est-ce pas à noter, dans une époque où, après soixante ans de romantisme, on se pâme rien qu'au nom du grand William? Lui se pâme aussi, comme tout le monde, mais pas tout le temps ; il admire avec un respect profond, une part de l'œuvre et s'indigne devant l'autre. — « Voilà qui est superbe, par exemple : Macbeth, Jules César ^ le Marchand de yenise. Mais, Hamlet, non. c'est idiot » Ce propos est absolument exact; il est vif, n'est-ce pas ? et à retenir, exprimé par la bouche de M. Sardou. — Vous savez l'image superbe, imposante, trouvée par Diderot. Ce dernier louait Shakespeare. « Ah ! monsieur, dit Voltaire, est-ce que vous pouvez préférer à Virgile, à Racine, un monstre dépourvu de goût ? J'aimerais autant que l'on abandonnât l'Apollon du Belvédère pour le Saint-Christophe de Notre-Dame. » Alors Diderot : « Que diriez-vous cependant, monsieur, si vous voyiez cet immense Christophe marcher et s'a-

vancer dans les rues avec ses jambes et sa stature colossale? » La comparaison est grandiose ; elle dit le souffle formidable de vie qui tient vivantes, après des siècles, les créations de Shakespeare.

Donc, pour y revenir, Hamlei, « c'est idiot. » L'opinion, ma foi ! de-ci. de-là. a un côté juste, (comme d'ailleurs toutes les opinions :)

(( — Ridicule, crie M. Sardou, ce père d'Hamlet qui apparaît à tout le monde, sauf, et ce serait pourtant plus raisonnable, à sa femme, à Gertrude, pour lui reprocher ses crimes ! Non. il est trop bête ; il se montre à qui veut prendre la peine de le regarder, il se promène sur Tes remparts de la ville d'Elseneur, il erre dans tous les corps de garde. Des passants l'ont contemplé, à loisir. « Deux fois, dit Marcellus, au fond de la nuit, avec une allure martiale, il a traversé notre poste. » Et. comme il en cause avec Bernardo et Horatio, le spectre s'avance sur l'esplanade ; alors, ils décident d'en faire part au jeune Hamlet... Pourquoi ce revenant est-il visible pour des indifférents, jamais pour sa femme, pour celle qui l'a tué?... Pourquoi fait-il avertir son tlls par des soldats de garde, qu'il voudrait lui parler?... Et ensuite, quelle scène comique, si elle ne voulait être tragique, la scène du serment! «Jurez sur mon épée, demande Hamlet, de ne jamais révéler ce que vous avez vu cette nuit. » Et, quatre fois, d'endroits différents, le spectre crie

SOUS terre : c jurez ! » Marcellus et Horatio jurent... Mais il ne se souvient donc pas, ce spectre gâteux, de ses visites posthumes dans les postes du château?... Bernardo. entre autres, un garde du roi, l'a vu ; c'est même lui qui en fait, avec Marcellus, le récit à Horatio, l'ami d'Hamlet. Et il n'a pas juré de ne rien dire, lui, ni tout le corps de garde...

(( — Sans doute, vous avez raison, à votre point de vue. Mais, vous l'avouerez, Hamlet, c'est une œuvre plus haute que son intrigue.

i( — Non . je n'avouerai pas, parce que je ne le pense pas. Une œuvre plus haute que son intrigue ? Par quoi ? Par sa philosophie ?... On s'extasie devant le fameux monologue : « Etre ou ne pas être ! C'est là la question. » L'animal ! Moi je n'en peux rien savoir, si tout en nous est anéanti ou non après la mort. Mais si quelqu'un est renseigné là-dessus, c'est lui, Hamlet, qui, tous les jours, cause avec défunt monsieur son père... 11 n'y a rien de bien dans cette pièce, je le déclare et je le répète, parce qu'en effet je n'y trouve rien, sauf la scène des comédiens, l'idée de faire jouer devant le roi et la reine un meurtre pareil à celui qu'ils ont commis afin de s'assurer de leur secret... Quant au duel de la fin, au changement de fleuret qui amène le dénouement, le plus médiocre dramaturge n'oserait pas se servir, pour terminer, d'un tel moyen... C'est idiot! C'est

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idiot! Ah! comme dit Voltaire, le sauvage ivre !... »

Après quelques objections tirées de « l'àme )d'Hamlet. des inquiétudes présentes qui s'installent dans ses brumes éternelles :

« ~ Hamlet, reprend Sardou. c'est un rêve allemand. Hegel, Schelling, au commencement du siècle, voulurent combattre notre influence sur le monde, qui pensait par nous... (Ah ! le temps où le roi de Prusse, et un grand roi encore ! écrivait une préface pour un ouvrage d'un écrivain français !...) Les critiques teutons choisirent dans Tœuvre du génie anglais sa plus mauvaise imagination : Hamlet. Car ce sont eux qui ont fliit Shakespeare. Les Anglais le jouaient plus ou moins, il est vrai, mais ils ne l'avaient pas encore établi leur poète national, quasi l'auteur d'une seconde Bible. Hamlet, ce héros de baudruche, invention de pochard, personnage vide, a été bondé de tous les nuageux concepts germaniques, de toutesleurs dissertations incertaines, de toute la fumée de leurs pipes, de l'ombre saoule de leurs caves à bière ; et les romantiques, chez nous, en ont usé pour éreinter le théâtre classique anémié. Ils ont bien fiiit. eux: les Allemands aussi, puisque c'est dans leur tempérament... Mais moi, un Latin, je me révolte contre le brouillard dramatique de Shakespeare, et je suis pour la clarté, pour la lumière d'Eschyle, de Sophocle,»

d'Euripide, d'Horace. .. Qu'est-ceque c'est qu'Hamlet? On a écrit des volumes sur son caractère, sans Tëlucider... Est-il fou? Fait-il semblant de l'être?... Macbeth, lui. au moins, nous savons ce que c'est; un ambitieux. Ainsi de César, de Shylock, d'autres; nous les comprenons. Mais Hamlet !... Seulement, aujourd'hui le respect est établi si bien qu'on n'ose plus critiquer, et nous redisons l'opinion convenable... Certes, je suis le premier à m'incliner devant Shakespeare, mais point lorsqu'il divague ; il y a certes assez à admirer autre part dans son œuvre, et dans les pièces de lui les moins connues, car c'est un grand bonhomme tout de même... Mais on l'ignore. Beaucoup ne l'ont pas lu (i). et beaucoup, l'ayant lu. l'admirent de confiance. Ainsi, Roméo et Juliette ; on y voit le drame de l'amour chaste, de l'amour des fiancés, (peut-être à travers la musique de Gounod.) Eh bien ! c'est une p... »

(i) « Mon cher Champsaur, j'aurai contre moi tous ceux qui admirent Shakespeare, sans l'avoir lu, et tous ceux qui, l'ayant lu, l'admirent quand même ». — Lettre de M. Victorien Sardou.

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