CONTRE DEUX STATUES
Événement, C2 septembre i8S8
Contre deux statues au moins, car, en ce moment, on en élève un peu partout, et à tout le monde. Il suffit qu'un républicain de jadis puisse servir, par la cérémonie d'inauguration de son monument, quelques intérêts politiques de l'heure présente, on le consacre, on lui donne l'apparence d'immortalité du bronze ou du marbre. Hier, Mirabeau ; aujourd'hui, Danton ; demain, Robespierre. A quand, la statue de Marat ? j'y souscris d'avance, et aussi pour celle de Charlotte Corday. La statuaire en plein vent, c'est de l'histoire en pierre ou en bronze, pas vrai ? Historiquement, Marat vaut la Charlotte ; le premier fut quelqu'un, et
la seconde « quelque chose )).Si leurs partisans souscrivent assez de pièces de deux sous — car on ne devrait pas pouvoir donner plus pour la glorification de ces deux personnages, afin que ce soit véritablement une apothéose populaire — le conseil municipal otïrira-t-il l'emplacement, comme il vient d'offrir un « refuge » — boulevard Haussmann s'il vous plaît, — aux Anglais qui ont voulu ériger, à Paris, ce témoignage de leur génie dominateur ?
Oui, contre deux statues. Parfaitement.
Contre celle de Shakespeare, qui n'est pas encore dressée et qui ne le sera pas, il faut l'espérer. Ensuite, contre celle de Gambetta, place du Carrousel. L'image du grand tribun est destinée, par la faute de ses amis, à s'en aller un jour plus loin, à Belleville, par exemple, « le Mont Aventin de la démocratie ». Mais, qui sait, peut-être les Bellevillois n'en voudront plus ? — Ou bien place de la Trinité, à côté des bureaux de son journal : la République Française. Seulement, il lui faudrait un apparat un peu plus modeste. Alors, les tailleurs de pierre prendront mieux sa mesure.
A Shakespeare d'abord ; il est plus âgé.
Certes, je suis loin d'attaquer le prodigieux William, son œuvre immense et magique. Hamlet, Macbeth, Othello, le Roi Lear, le Marchand de Venise,
autant de chefs-d'œuvre. Il est possible que Shakespeare ait eu ses « sommeils », comme Homère, — si toutefois encore Shakespeare et Homère ont existé ; — il est possible que telle pièce, qu'une troupe d'acteurs américains joua, la semaine dernière, au théâtre du Vaudeville, soit inférieurer en esprit et en habileté à telle comédie de M. Sardou ; il est possible que Shakespeare ait livré du bon. et du mauvais à ses contemporains et à la postérité. Je ne partage pas le moins du monde cependant l'opinion de M. Sardou sur son illustre prédécesseur, et je suis de ceux qui. (( ayant lu Shakespeare, l'admirent quand même ». Oui, je suis de ces derniers, et parmi les plus enthousiastes. Shakespeare, mort et toujours vivant, demeure un des dieux de l'humanité.
Cela n'empêche pas Sardou d'avoir un peu raison, Shakespeare est passé parmi ceux qu'on respecte, ceux qu'on vénère, tout d'un bloc, parmi ceux que la foule des prudhommes n'ose plus discuter. On connaît trois ou quatre drames de lui, cela suffit : il est saint et sacré comme le cheval consulaire de Caligula; le peuple prosterne admire tout de lui, jusqu'au crottin. On dit : « Ah î Hamlet ! Ophélie î Othello ! Desdémone. lago ! Macbeth ! » et on se pâme, à court d'autres noms, — D'ailleurs, c'est une saine et réconfortante mode de se griser avec ce « sauvage ivre » et de boire sa bière qui, blonde ou brune, n'est
pas frelatée du moins, et qui sent bon le houblon.
Un génie, Shakespeare, entendu — mais pas plus que Molière que Voltaire, que Hugo, que Balzac. Alors, pourquoi lui élever à Paris une icône de bronze, à l'homme de Strafford, tant que Hugo et Balzac et bien d'autres n"en ont pas ! Je sais, je sais, « les génies n'ont pas de patrie» ; — connu, le sentiment de ceux qui souhaiteraient, à Paris toujours, — la capitale des peuples et l'auberge du monde — les statues de Gœthe, de Schiller et de Wagner. C'est '( philistin '> d'être patriote, à la meilleure façon, c'est-à-dire en gardant encore mieux, si possible, l'intégrité de l'esprit français que celle de son territoire. Aujourd'hui, Paris regarde de tous côtés: il salue devant, derrière, à droite à gauche, comme un clown dans le cirque. Edgar Poë. Shakespeare, Tolstoï, Dostoiewsky, il n'y a plus qu'eux, en vérité ; et le monde qui se fournissait en France de littérature — si bien que nous n'apprenions pas les langues étrangères, parce que l'univers parlait français — commence à se demander s'il n'a pas joué un rôle de dupe.
Paris est l'auberge du monde, pour ne pas dire plus. Donc, pour être aimable avec ceux qui viennent s'amuser, «' faire la fête » chez nous, élevons des statues à Shakespeare, à Dostoiewsky, subventionnons un théâtre, l'Odêon, comme on le fait à
présent, rien que pour les jouer. Soit ! Mais, puisque des génies de notre race n'ont pas encore été honorés comme ils le doivent, est il indiscret de demander, d'abord, une petite place — oh ! pas boulevard Haussmann ! c'est trop beau ; laissons cet honneur à l'Anglais — une toute petite place, comme pour Lamartine par exemple, dans un coin de la ville pour Hugo et. dans un autre coin, pour le colosse, — frisonnant et formidable — de Balzac.
Et Gambetta ?
Après les noms éternels de Shakespeare, de Hugo, de Balzac, il sonne drôlement, ce nom. Et pourtant Léon — comme disent des gens qui prennent encore leur absinthe sur le boulevard, et qui le tutoyaient — a un monument au milieu du Louvre, au cœur de l'histoire de France. Un monument bien laid, il faut l'avouer, funéraire à se suicider, un petit obélisque devant lequel « l'homme qui parle » fait la parade. Et en haut, ce lion qui porte la victoire sur son dos et semble avoir la dysenterie.
Mais il ne s'agit pointd'art; la horde des clients repus de Gambetta n'a vu qu'une grosse borne à élever à l'auteur de leurs fortunes subites : et, avec un
manque de goût inouï, ils ont dressé la borne triomphale à l'endroit le plus suggestif et le plus imposant de Paris. — Gambetta est l'orateur, le politique, le patriote qui. depuis vingt ans, a, du geste merveilleux accompagnant sa voix preneuse et émouvante, le le plus soulevé des admirations d'artiste et de citoyen. Gambetta fut, quelques mois, l'âme de la France en danger, de la France diminuée.
Est-ce assez pour que sa statue se dresse au milieu du Louvre et regarde, en haut de l'avenue et de la colline, l'Arc de Triomphe ? Est-ce assez pour inscrire dans la pierre les noms de tous les endroits où il prononça des discours. — avec les dates, — comme, sur l'Arc de Triomphe, sont tracés les noms de nos victoires à travers l'Europe ? Et s'il surgit, en bronze, au milieu du palais du Louvre, celui qui fut magnifique d'ardeur et dont la parole sonna le toscin d'alarme à la patrie, après chaque défaite, hélas I — où dressera-t-on son marbre à Celui qui doit venir et qui remportera les victoires inéluctables?