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GIRARDIN EST DANS L'AFFAIRE

31 juillet 1887

« — Ah 1 Carrel ! ils ont érigé une statue à ce médiocre de la politique où les plus remarquables sont des esprits ne dépassant l'ordinaire des hommes que par plus de bruit et d'aplomb à traiter tout ce qu'ils ignorent, une statue, sur une place de Rouen, en égalité avec Pierre Corneille, alors que Flaubert n"a pas dans sa ville même un buste ! Voilà une idole, celle de Carrel, que je ne saluerai pas ! La médiocratie nous tient, nous régit, nous gouverne ; et ce n'est pas assez de nous encombrer d'elle-même, il faut encore qu'elle nous impose des médiocres de

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bronze ou de marbre... Une statue à Carrel. à quel titre ? Ecrivain, il ne reste rien de lui qui trahisse un style, pas une seule page qui marque. Patriote, il s'engagea dans les troupes espagnoles et porta les armes contre la Restauration, saiis doute, mais aussi contre la France. Artiste, il combattit le romantisme, aujourd'hui une vieillerie, un glorieux drapeau de pourpre mis respectueusement dans un coin, mais alors dans sa nouveauté, sa splendeur, étendard qu'au milieu d'une foule de talent portait un génie. Journaliste, il fut pour la gazette des gros électeurs contre la presse à bon marché et à grands tirages, ce qui est pourtant le but, l'essence même du journal, aux temps nouveaux. Un poète, M. Gustave Vautrey, s'est écrié lyriquement : « Oui, nous fêtons en toi la Presse!... » Et le charmant barde s'est écrié encore :

Quelle force que cette chose, Un journal ! c'est une âme éclose En quelques feuilles de papier.

Apparaissant au monde entier, Elle vole, conseille, entraîne Et fait, dans ses sillons mouvants, S'abattre la pensée humaine Eparpillée aux quatre vents!

« Allons-donc ! Rhétorique ! Carrel s'est battu en duel pour empêcher autant qu'il fut son pouvoir que le journal fut « la pensée humaine éparpillée aux

quatre vents », Oh! la poésie officielle, c'est comme l'éloquence des ministres !... Ecrivain de centième ordre, soldat passé à l'étranger et à l'ennemi, un radoteur du passé, un militant contre les seuls artistes de son époque, contre toute invention, contre tout progrès, mort pour sa haine du journal à portée de tous, c'est l'Armand Carrel. Mais il a eu la chance d'être tué par Girardin, qui ne l'a pas assez tué, malheureusement pour nous; sans cette fm tragique, il serait oublié comme tant d'autres... Car trois cents journalistes morts ont eu autant de mérite que lui, depuis M. de Belloy jusqu'à... »

Comme on était venu à parler politique dans un groupe de Parisiens qui, après diner, se promenaient sur la pittoresque jetée d'Honfleur, je me laissai aller à cette tirade au lieu de contempler en une conversation distraite le paysage: le millier de lueurs du Havre, entre le vague bleu de ténèbres de la mer et l'azur plus clair du ciel, au bout delà longue étendue de mystère et d'eau, pareil à un troupeau de monstrueux vers luisants escaladant les collines noirâtres qui, en face, barrent l'horizon ; — les phares de la Hève qui dressaient dans la nuit tiède leurs scintillements électriques juste au-dessous et, aussi brillants qu'eux, des sept clous d'or de la Grande-Ourse dont réclat faisait, ce soir, presque terne le champ des

étoiles. Autour de la jetée, et sous le plancher à jour, le flot qui bruit; d'ici, de là, les feux rouges et verts de l'entrée du port, le sémaphore avec ses feux tournants et arithmétiques ; les mâts inclinés, les voiles au repos des bricks, des goélettes, les fortes cheminées des steamers, les barques endormies et bercées, les cafés faisant sur le môle des trous de clartés, la lieutenance qui découpe en la pénombre ses pignons pittoresques et ses petites tours en poivrière; enfin la côte de Grâce où cette petite ville de la mer, Hontleur, s'adosse et se perd dans la verdure.

« — Laissons de côté, vous plaît-il, Armand Carrel? je ne puis partager absolument votre opinion, artistique, mais trop sévère, sur un galant homme que j'ai connu, journaliste autoritaire, hautain et sec, à la conversation et à l'écriture logiques, simples, décidées et claires, un maître de ma jeunesse républicaine, j'avoue pourtant qu'il n a rien laissé de personnel, pas un livre, pas une école, pas une idée... Mais vous m'avez fuit plaisir en rappelant le nom du marquis de Belloy, un de vos anciens en chronique, et qui eut de l'esprit, » dit un vieux député dont l'éloquence, à la tribune, garde la grande allure romantique.

Et il nous conta des anecdotes :

« — Un type bien original que Belloy!... ce Belloy dont vous avez jeté le nom dédaigneusement... je

le connus au théâtre de San Carlino, à Naples, et d'une façon bien typique. Le canevas des pièces jouées là était assez incertain; les acteurs y improvisaient, au courant de leurs rôles, sur les hommes et les choses du jour un tas de lazzi... Ça ressemblait, avec les différences de pays, à un petit théâtre, défunt maintenant, qui était situé derrière le Luxembourg, en face du café de Fleurus... J'étais donc à San Carlo, au dernier rang de l'orchestre. Pris de rire, à un moment, je fais cette réflexion assez haut : « Très drôle! c'est comme à Bobino!» Un Calabrais, gaillard au teint bronzé, qui était placé derrière moi, au premier rang du parterre, me tape sur l'épaule : « — Vous êtes de Paris? — Oui, de la rue de Seine, — Nous nous verrons à l'entr'iicte. » Le Calabrais était M. de Belloy, un mondain jusqu'au bout des ongles.

«... Voici par suite de quelles aventures il portait ces guenilles. C'était le commencement échevelé du romantisme et la vogue de l'Italie. 11 fut possédé, comme tous les jeunes gens de son temps, du désir de visiter la péninsule; mais si sa famille était bien apparentée, elle était peu riche et répugnait à la pensée de voir le neveu d'un archevêque de Paris faire triste figure à Rome. Opposition traduite par un refus de subsides... Les événements de Juin venaient d'ensanglanter Paris, et nombre d'insurgés avaient

fui la capitale. Belloy trouva une occasion dans cette circonstance et se risqua à faire le voyage à pied.

« Ayant quelques notions de dessin, il se donnait comme peintre en tournée artistique. Il payait dans les villages l'hospitalité qu'il y recevait de portraits plus ou moins ressemblants. 11 gagna Lyon de la sorte, où l'insurrection des socialistes parisiens avait excité de nombreuses et vives sympathies. Il se fait passer pour un des frères et vaincus. Recommandé par ses amis socialistes à des bateliers du Rhône, il descend le fleuve jusqu'à Marseille. A Toulon, il rencontre un camarade de collège, officier de marine. Et le voilà, enfin, à Naples, aussi dépourvu qu'à Paris; il l'était tellement, qu'il avait vendu ses habits; il avait acheté chez un marchand de bric-à-brac un costume de Calabrais, et il vivait sur la différence.

« 11 vivait de peu, d'ailleurs, se nourrissant de deux portions de macaroni par jour. Chacune coûtait une baïoque. Macaroni pour déjeuner, macaroni pour dîner, et le grand soleil italien là-dessus. Le soir, il couchait, comme les lazzaroni, ses camarades, à la belle étoile.

» Avant, il allait au théâtre.

<( ... Si Belloy n'avait pas mis le cap sur Rome, où sa famille avait de hautes relations et où il aurait

pu être reconnu, ses allures aristocratiques et étrangères trahissaient peu à peu cependant son incognito dans Naples, où on était habitué aux excentricités des lords.

(( Nous nous promenions, car nous étions devenus amis, sur le Largo del Palazzo. Un cocher, soupçonnant le gentilhomme sous le paysan calabrais, demande ironiquement à Belloy s'il veut prendre une voiture. 11 ne répond pas; mais les autres cochers de la station se mêlent de la plaisanterie. Tout le long de la chaussée : « Voleté una carrona, signor? » Belloy se retourne entm et dit au premier cocher : (( Conduis-nous au Champ de Mars. » C'était à l'extrémité de la ville, tout au bout de la rue de Tolède. Il était tard, l'endroit était désert. Belloy descend de voiture, empoigne le cocher par le bras, lève sa canne. Un marquis, ayant cru se reconnaître dans un personnage de Molière, battit l'auteur en lui répétant les mots qui l'avaient froissé; c'est le marquis de « Tarte-à-la-Crème ». M. de Belloy administra au cocher la plus belle correction, avec ce refrain de temps en temps : « Voleté una carrona, signor? » Les Napolitains ne sont pas braves. (Je me trompe, les Napolitains n'étaient pas braves. Non, Ce Napolitain n'était pas brave, ou plutôt il ne l'était pas ce jour-là). Et puis, si je restai simple spectateur, nous étions deux. Le cocher rossé, payé, content, nous re-

conduisit au café de Paris. Il avait deviné qu'il avait affaire à des « Excellences ».

>y ... Au bout de cinq à six semaines, c'était comme sur le petit navire : les macaroni vinrent à manquer. Les parents de M. de Belloy, ne pouvant plus empêcher un voyage qui était fait et reconnaissants de ce qu'il n'était pas allé étaler sa misère à Rome devant la cour pontificale, cédèrent et lui envoyèrent de quoi tenir son rang.

(( Une fois, il le tint de la sorte. 11 s'était joint à une des caravanes qui se formaient a cette époque. Il y avait entre autre M. Madier de Montjau et un chanoine de Reims qui, pour la commodité du voyage, avait remplacé la soutane par l'habit de de « pékin ». Il avait pris les manières des prêtres italiens et il nous accompagnait dans nos tournées nocturnes, chez les filles, à condition que. le lendemain, nous assisterions à sa messe pour compenser la nuit... Un bon garçon.

« Dans une excursion à Pausilippe. sur la pointe de Naples, on avait été obligé de s'arrêter, et Belloy, pour des laisons personnelles, s'était accroupi derrière les ruines d'un tombeau. Les enûmts du village, qui vont en éclaireurs pour exploiter comme guides la curiosité des étrangers, s'approchaient de lui indiscrètement et troublaient sa solitude. Agacé de ces

importunités, il dit à l'un d'eux : « Que veux-tu ? Baiser mon ... ? » L'enfant accepte, et Belloy, pour sa peine, lui donne une pièce de monnaie. Le malheureux! A peine la caravane approchait du village qu'elle était assaillie par une nuée de gamins désignant Belloy comme l'Excellence dont on baisait le derrière, et tendant la main.

« Belloy arriva à Rome, réconcilié avec sa famille, dans la tenue d'un parfait gentilhomme. Dans le dandy à l'élégance exquise on n'aurait pas reconnu le Calabrais rossant les cochers de Naples. Il eut beaucoup de succès, là-bas, et on l'aimait fort chez M. de Saint- Aulaire, alors ambassadeur à Rome, le dernier, après Talleyrand, qui ait porté la queue et la poudre, un délicieux causeur, qui avait conservé le ton des salons d'autrefois... Belloy était grand, assez fort, un peu chauve. Il avait des yeux sympathiques, une voix légèrement voilée, une grande délicatesse de manières... Vous connaissez peut-être de Jui une comédie en vers, Danton et Pythias, jouée à rOdéon. 11 fit partie de cette bohème qui se réunissait à la Maison-Dorée ou au divan Le Pelletier, et dont furent Roger de Beauvoir, Musset, Gozlan, la Madelène, Scholl, le plus jeune... »

Oh! l'imprévu des causeries vagabondes! On discute sur Carrel, sa statue imméritée qui, je le répète,

prend la place de celle de Flaubert, et on en vient tout en se promenant sur une jetée normande, à errer en Italie, en pleine effervescence de ce romantisme qui offusquait Carrel comme le journal répandu partout l'effrayait. Honte ! cette baderne politique, qui n'a rien créé et presque rien compris a une statue. Décidément Girardin lui a porté bonheur. Girardin. dont on citait le nom de son vivant, lorsqu'on voulait lancer une entreprise : « Girardin est dans l'affaire ! » Et je crois même que Daudet, dans son bon temps, a écrit sur cette phrase magique, sur ce « Sésame, ouvre-toi » des espérances et des bourses un de ses contes. Oui. Carrel a de la chance, il aurait pu être enterré sans injustice aucune dans la fosse commune de la gloire, avec les oubliés et les disparus. 11 a une statue dans une grande ville; c'est que ce filou de Girardin « était dans l'affaire ».

Physiologies parisiennes

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