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LES JEUNES FILLES PEINTRES

Figaro, 2 1 avril 1888

Un peintre qui a renoncé à l'art pour se donner tout entier à l'administration de son entreprise, M. Julian, a organisé deux cours pour dames, l'un faubourg Saint-Honoré, l'autre, le plus ancien et le plus fréquenté, dans le })assage des Panoramas. C'est dans celui-ci que nous nous introduirons. — Le lundi, à huit heures du matin, dans ce passage sans caractère personnel, quelconque, pittoresque seulement par son dédale, le mouvement est joli, entre (d'académie » de peinture dirigée par M. Julian et «l'académie » de billard, tenue par M. Vignaux, de gracieuses femmes de tous les pays, aux allures fines, et de pauvres dia-

bles d'Italiens et d'Italiennes en loques brillantes, bariolées, nationales.

Lundi, c'est le jour où lamassière choisitle modèle pour toute la semaine; à neuf heures, le choix est fait; l'Italie s'en va. Les jeunes femmes, dés huit heures, arrivées en ribambelles, ont disparu vite dans l'étroit couloir; il s'agit de ne pas être en retard, sinon une mauvaise place, et pour toute la semaine. — Le curieux des menus aspects de Paris et de gentilles silhouettes a pu, au hasard de ses flâneries, voir entrer chez (de modèle vivant» Mlle Canrobert, la fille du maréchal de France; la princesse Ghicka, Mlle deCharette, fille du général, mariée aujourd'hui; Mlle Bashkirtseff, Mme de Gontaut-Biron, Mlle Brunswick, aujourd'hui Mlle Brandès, Mlle Lemoine, nièce de M.John Lemoine, Mlle Dumontpallier. fille du célèbre docteur; la princesse Terka Jabonowska, depuis Mme Maurice Bernhardt; Mlle Sarah Bernhardt, nièce de la grande tragédienne, sans compter les bataillons de misses anglaises ou américaines. Elles vont au modèle vivant et nu. Une de ces misses disait: «Ça vaut la peine de passer l'Atlantique. » Passion du beau et du vrai! Amour, qui se croit sincère, de l'art!

D'abord une antichambre encombrée par les manteaux, les chapeaux coquets, les fourrures, élégances qui gardent des parfums de femmes, ensuite l'atelier.

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Une assez vaste salle au plafond noirâtre avec toiles d'araignée; de vieux rideaux aux fenêtres; aux murs, du papier déchiré qui çà et là pendaille; aux endroits découverts, des esquisses, des caricatures, des études, des plâtres, des fragments de statue, des pièces anatomiques, de multicolores raclures de palettes. Les élèves s'installent en un va-et-vient, jusqu'à ce que tout le monde soit casé, les chevalets l'un à côté de l'autre, en demi cercle et par gradation, la table du modèle au centre; ce qui donne à chaque élève la vue complète et continue du sujet. — Pourtant, les plus rapprochées dessinent la tête, tandis que les autres font l'ensemble, en termes d'école, «l'académie».

Un plaisant spectacle, cet éventail de femmes ! têtes brunes, blondes, rousses, cosmopolites, penchées, absorbées par le travail et souvent par un peu de fièvre, quand le modèle est nouveau, s'il est bien. L'heure paisible, silencieuse! dans un coin, un squelette suspendu à un clou rouillé contemple ces visages jeunes, ces corsages emplis d'un printemps de chair, ces palpitations, ces attentions de vierges vers le modèle, — serré, si c'est un homme, dans un caleçon qui empêche les protubérances, tout en conservant les formes des hanches, nu. si c'est une femme. — O chasteté! le squelette même est un squelette de femme. Tous les jeudis, on le descend pour la leçon d'anatomie. N'est-ce pas, il semble, un spectacle à

faire songer, ce frais troupeau de jeunes filles autour de cette ossature. Mlle Squelette, qui fut sans doute adorable comme elles? Cela fut aimé, caressé de tendresses, de chansons galantes. Elle regarde, la Mort, elle regarde cet avril de femmes.

Enfin, un repos. — toutes les heures. — un gai repos, éparpillé. On s'en va d'un chevalet à l'autre ; elles se critiquent mutuellement, elle se louangent surtout. Oh! les vivacités de causeries! les pimpants bavardages! il y a des jalousies certes, mais, souvent des enthousiasmes, qui s'exaltent pour une amie; seulement, parfois on pense que c'est pour son étude, tandis que c'est pour une toilette nouvelle. L'amusante chambrée, à travers un rayon de soleil! les unes se sont fabriqué des chapeaux de papier et, sous le bicorne de polichinelle ou le bonnet de pierrot, les cheveux frisottent, çà et là plus brillants comme d'un mica subtil, irisation de lumière, poudroiement de clarté: les yeux luisent, les yeux de vingt ans. Un détail: la tranquilité du modèle femme, nu au milieu de ces jeunes filles; si on ne l'empêchait, elle sortirait comme cela sur le palier, quand elle a faim ou tout le contraire. Elle ne se recouvre pas pendant les repos; elle erre, se regarde de-ci, de-là, cinquante fois reproduite, et. parfois debout à côté d'un groupe de misses, elle a sur sa peau rosée les vagabondes

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