PHYSIOLOGIES PARISIENNES
lueurs d'ombre de leurs feutres rouges ou bleus. On retravaille.
Midi.
Le grand repos. Les mamans viennent chercher leurs filles et voir leur ouvrage. D'autres rejoignent des papas ou des frères qui les attendent devant la porte. Les étrangères, pour la plupart, déjeunent dans les restaurants du voisinage; plusieurs enfin, les pauvrettes, mangent à l'atelier le petit repas qu'ellesont apporté, déjeuner assaisonné de poussière, car la bonne doit balayer et nettoyer partout pour la séance de l'après-midi qui commence à une heure.
On se remet à la besogne.
Tantôt la massière,. Mme Beaury-Saurel, joli type d'Espagnole blonde, portraitiste habile, et dans les meilleures traditions, artiste médaillée, donne des conseils à ses camarades; tantôt c'est le directeur, M. Julian, dont le coup d'oeil est très sûr. — Ahl le temps où, seul en face de son modèle rongeur comme un fiacre, il écoutait les bruits de l'escalier! Serait-ce un client ? 11 n'en est venu un qu'au bout de cinq mois; en bas, sur la porte, un écriteau disait alors aux hommes et aux femmes pêle-mêle : " Ici on peut dessiner d'après le modèle vivant ; on est prié d'apporter son chevalet. » Aujourd'hui, la maison est pleine et et elle a des succursales. (A
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quand une école plus originale, où on développerait les tempéraments artistes, avec MM. Puvis de Chavannes et Whistler, par exemple, — comme maîtres?
Mais le samedi, c'est le jour d'inquiétude, le jugement dernier. Les professeurs attitrés, devant qui s'efface M. Julian. sont : passage des Panoramas, MM. Boulanger et Lefebvre : foubourg Saint-Honoré, MM. Bouguereau et Tony Robert-Fleury ; dans les deux ateliers, pour la sculpture, M. Chapu. Ils viennent chacun un mois à tour de rôle. — Le samedi, certes, on ne jase pas pendant la correction du maître qui va d'un chevalet à l'autre, suivi par toutes les élèves écoutant, craignant de perdre une parole, surtout si c'est M. Bouguereau. Imposant, le plus redouté, il a une façon de dire à la jeune fille qui s'essaie d'après le modèle vivant : «Mademoiselle, il faut encore faire du plâtre. » Étrangères souvent, elles ne comprennent pas toujours les explications du professeur, la massière leur explique ensuite. Quand il a trouvé que c'est bien, derrière lui part une exclamation : « Oh ! je suis contente ! » Parfois, quand il a critiqué beaucoup, un geste de dépit frappé sur la cuisse ou tracé, coupant l'air ; parfois aussi des pleurs.
Des élèves s'effraient et renoncent.
M. Jules Lefebvre est froid; M. Robert-Fleury, le beau Tony, aimable et adoré ; M. Boulanger, qui
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apparaît aux modernisants comme le plus talentueux pompier de la peinture contemporaine, jovial et rapin. « Mais c'est trrop rrrond! mon enfant! vous ne voyez pas assez le carrracterrre ! « Ce sont là ses remarques de chaque instant. 11 roule ses « r » d'une manière drôle qui accentue sa tête de mascaron et lui creuse la bouche comme pour tenir un tuyau de fontaine ; et, dans son dos, les élèves ne manquent pas une occasion de répéter : « C'est trrop rrrond ! c'est trrop rrrond! » — Ainsi toute l'année, chaque mois, les professeurs réunis classent un concours ; la première gagne une médaille de cent francs; et c'est déjà de la gloire.
Voilà un des principaux « offices » où s'approvisionne l'exposition des femmes peintres et sculpteurs. J'ai cité quelques élèves : Mademoiselle Claire de Canrobert, l'esprit pétillant et la distinction même. une certaine crânerie charmante et enfantine, un sentiment très fin de son art, et l'exactitude militaire ; — la princesse Ghicka, sœur du roi Milan, belle, rieuse et douce ; — Mademoiselle Breslau. d'une intelligence remarquable, forçant l'estime par son énergie au travail. La plus étonnante fut mademoiselle Marie Bashkirtseff. Ah! la folle! chère morte! gracieuse forme où du génie, vaguement, souriait! Elle repose au ciel des étoiles filantes.
Tout a été dit sur son apparition et sur sa disparition. Un cerveau encyclopédique apte à tout, science, musique, sculpture, peinture,, linguistique, flirt. Ambitieuse, elle regardait sans exception la foule des humains comme un tapis pour ses pieds menus ; elle tenait de Néron et d'Alcibiade. Ayant obtenu, au Salon, une mention honorable, elle l'attacha à la queuedeson chien. Uneautrefois, comme elle venait d'entendre Gambetta pour la première fois, elle monta sur la table à modèle, fit un discours politique; et c'était, avec une gracieuse transposition, la voix, le geste, l'allure du tribun. — Mauvaise parfois pour ses camarades; d'aucunes sont encore blessées.
Elle n'accepta point la règle qui est l'égalité de toutes. Venues de tous les coins du monde, elles sont de fortunes diverses, et de rangs. A côté des élèves aristocrates, des ambitieuses comme Bashkirtseff. comme mademoiselle Brandès qui s'est lancée au théâtre, moyen plus rapide et plus éclatant, beaucoup travaillent pour être professeurs dans les écoles de la ville de Paris. A citer encore les vieilles, les « Catherines » qui s'acharnent et se font tour à tour un amant du mâle qu'elles copient. Oh! sur un lit idéal, baisers mystiques, lèvres fanées. Car il y a un peu d'attrait sexuel, si peu que ce soit. Parfois on entend : (( Dieu! que j'aime ce modèle! » L'homme ne bouge pas, la face, le corps impassibles ; et il a raison.
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Travailler d'après le modèle nu indique, en plus d'un goût, d'une recherche de la plastique, une décision qui demande une certaine initiative masculine. Encore, cet à peu près d'art décrasse l'argent, flatte M. Prud'homme, met des pudeurs en déroute ; une jeune fille travaille d'après le modèle habillé; bientôt, elle apprend que, dans l'atelier voisin, une altesse, la fille d'un ministre, d'un général peignent d'après le nu; et le bourgeois gentilhomme accorde le nu. Parmi ces vocations, combien de fugitives ! Telles ont admiré une toile, une sculpture; et, s'enflammant. elles rêvent d'être « une grande artiste ». Beaucoup n'y songent plus, sitôt mariées; transports où se déverse la sève, fièvres de jeunes filles. — Elles flirtent naïvement, elles font joujou avec l'art, avec ce Dieu formidable qui donne le frisson à ceux même qui parfois l'ont dompté.