LES GENS DE LETTRES
15 septembre 1887
Un (( écho » a couru, sous la rubrique quotidienne que les journaux — si durs pour les livres et ceux qui en font — consacrent, en troisième ou en quatrième page, aux choses du théâtre. M. Alexandre Dumas fils préparerait, dans sa villa du Puys, une comédie en cinq actes sur les journalistes. La nouvelle d'ailleurs a déjà été démentie. M. Dumas n'a l'intention de montrer comme héros d'une de ses œuvres dramatiques ni journalistes ni gens de lettres. Au ûiit, pourquoi ces deux mots? Est-ce que les journalistes ne seraient pas toujours des gens de lettres?
Franchement, ceux qui connaissent Dumas n'ont
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guère pu croire, — malgré les audaces qui sont une part de son originalité, — qu'il oserait tenter pareille aventure, à moins de faire une besogne veule, indigne de son talent et de sa situation. Il est trop coutumier du succès, il en a trop le flair il sait trop bien de quoi il se compose, pour se risquer à tel jeu. ((Race irritable des poètes! » a dit un Latin, Horace, qui est lui-même un petit poète. Certes, les journalistes sont bien autrement irritables ; et. si parfois ils sont durs pour leurs camarades, surtout pour ceux qui ont un peu plus de talent, il ne faut pas « blaguer » la corporation. Dumas ne résisterait pas à cette envie ; et il pourrait bien arriver que la bonne entente de cet homme admirable avec la « presse » n'y résistât point non plus. Et il aurait tort, parce que les journalistes sont aussi tous bien admirables.
Un jeune écrivain qui mettrait en scène, bien entendu, sans aucune portraiture exacte, ses confrères et leurs mœurs typiques, leurs propos baroques et particuliers, en aurait pour plusieurs années — un de mes amis l'expérimenta, dans la bravoure du début, avec un roman : Diiiah Samuel — à subir les inconvénients de sa hardiesse. Le théâtre a, certes, un retentissement bien plus considérable que le livre j'estime qu'un auteur dramatique célèbre, et même glorieux, en faisant représenter une pièce observée
sur le monde des journalistes — est-ce un monde ou un demi? — risquerait, sut cette carte, son installation de bonze. Ainsi ce nageur illustre, qui, après avoir accompli cent hauts faits merveilleux, entr'autres la traversée de la Manche, voulut descendre les rapides du Niagara. On a repêché son cadavre.
Et pourtant quelqu'un fera cette pièce. Ce n'est point Dumas fils. Qui donc? Un que nul d'entre nous ne connaît encore. Et ce n'est toujours point Dumas fils que pourra s'appeler cet ignoré, cet inconnu. — Balzac fils.
Elle semble attirante la vocation de « gendelettre ». Car on regarde seulement M. Machin, vaudevilliste, M. Zola, romancier, M. Petitchose, — qui ne va plus dîner dans le monde parce qu'on place toujours un académicien et non pas Lui à la droite de la maîtresse de la maison, — M. Untel, chroniqueur à cinquante mille francs par an dont un tiers lui vient de la présidence d'un cercle ; (on dit « le tripot » les jours où on a perdu). Et les jeunes, à peine au sortir de l'enfance, atteints delà «vocation», d'autres, les heureux ignorants des batailles littéraires pour la vie et pour le nom, ne songent pas, tout entiers aux séductions de ces mirages paradisiaques, à la réalité, à ceux — hélas! des milliers — qui restent en route, aux
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bohèmes, aux.déclassés. aux misérables de la plume, veufs de leurs espérances, l'âme pleine de bile et d'envie, aux pauvres « ratés ».
Le public et la foule toujours grossissante des postulants du journal, de la rédaction politique, de la chronique parisienne, du livre, du théâtre, de l'industrie littéraire enfm, — car la littérature est devenue, depuis Balzac, le grand Maître, un art et un métier, — oublient, comme l'a si complètement dit M. Frédéric Loliée dans le livre à lire et relire que, l'an dernier, il publia sur « les gens de lettres, leur vie intérieure, leur condition ». le lamentable sort de ceux qui n' « arrivent » pas. 11 n'y a pas assez de places, dans les journaux, pour caser toutes les bonnes volontés; les directeurs de théâtres prétendent que la scène a des arcanes particuliers, même pour ceux qui ont fait autre part des preuves de talent, qu'une pièce est une œuvre mystérieuse dont le secret est réservé à un nombre très restreint de prédestinés; les éditeurs sont lents aux nouveaux venus ; et, plus encore que les libraires, les critiques sont impitoyables à toute nouveauté originale, et les grands quotidiens, sauf à l'égard d'une demi-douzaine de pontifes, sont muets pour le livre. C'est la règle, avec les exceptions sans doute, mais c'est la règle : on ne parle jamais d'un confrère, on ne cite pas un volume. Pour parvenir à compter parmi les excep-
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lions, la besogne est âpre, à moins d'adresses privées particulières, d'habiles relations mondaines. Pour Zola, ce fut vingt ans de labeur; pour Balzac, toute la vie, — Balzac, pauvre encore après sa mort, puisqu'il ne trouve pas vingt mille francs pour sa statue.
Oui, on ne fliit attention qu'aux victorieux ; personne n a même un instant la mémoire de ceux qui restent en chemin ; personne ne songe aux prodigieux efforts que veut aujourd'hui le métier d'écrivain en renom. M. Loliée a noté, lui. les tourments de la pensée, dans toutes ses applications, les désillusions du poète, les désenchantements de la carrière dramatique, le sentiment attristé du journaliste sur le vide de ses travaux ou de son autorité, tous les désabusements, la lassitude morale des écrivains les plus comblés en apparence, les ébranlements physiologiques de l'inspiration, les influences morbides de la surexcitation permanente de l'intelligence. <' Oh! comme s'écriait M. Edouard Rod, — dans un beau passage d'un livre maussade. — les paysans qui suent sous le soleil! » Les triomphateurs ont toujours présente et toujours vive la tristesse et, ce qui est encore pis, mais humain et plus atroce, la joie devant les morts et les blessés qu'on enjambe, afin d'arriver à la bouche attirante et rouge, aux seins resplendissants et plâtrés de cette courtisane, la Gloire, ou,
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tout au moins, comme Alexis faisait au beauCorydon, de caresser le petit Succès, son bâtard.
Les fascinations sont délicieuses; elles ont des fluides qui attirent doucement, Rien ne résiste au régiment des jeunes espérances. Un mur d'obstacles sans doute; mais, à un seul endroit, une fissure; et on passe. Voilà ce qu'ils prétendent; et des milliers restent au pied du mur. où il n'est pas défendu de déposer les ordures. — Celui-ci est un poète de talent, et tels vers de lui ont une note alerte, un parfum de ses maîtresses. Pour vivre, il fait du reportage, et il se réjouit des aubaines que lui donne le père Chevreul. Chaque fois qu'il passe aux environs du Jardin des Plantes, il va voir le centenaire, non pas lui, — car il ne l'a même jamais vu, — mais sa bonne. Elle lui dit que le phénomène se porte bien, ou qu'il a eu la migraine la veille, qu'il a dû garder le lit, ou bien qu'il est allé, à son ordinaire, contempler la tour Eiffel. Le poète emporte ainsi un écho de trente ou quarante sous, que le journal insère toujours. — On peut se faire ainsi sept à huit cents francs par mois, dans les bonnes maisons, bien entendu.
Le meilleur, en somme, dans cette littérature qui est à la fois un art et un métier, est à ceux qui en font seulement un métier, aux vaudevillistes, aux dramaturges qui travaillent sur la commande des
directeurs, auxfeuilletonnistes « à la Montépin », aux articliers écrivant au petit bonheur du jour le jour. Ils se défendent entre eux; et, « en littérature, disait déjà Balzac, les médiocrités persévérantes font fortune; elles y gagnent l'incognito et dix mille livres de rente. » — J'ai cité Balzac. Voulez-vous entendre Gautier? « 11 y a des paillards pudibonds qui ont besoin qu'on les raccroche et qui passent vingt fois devant la porte d'un mauvais lieu sans oser y entrer; il faut les tirer par la manche et leur dire : « Montez! » 11 y a des lecteurs irrésolus et flottants qui ont besoin d'être relancés chez eux par nos entremetteurs (ce sont les journaux), qui leur vantent la beauté du livre et la nouveauté du genre, et qui les poussent parles épaules dans le lupanar des libraires; en un mot, il faut savoir se faire mousser et souffler soi-même son ballon. » Est-ce ce qui donne, à un grand nombre, de la fièvre, — de temps en temps, un besoin du repos, de la paix et de la sécurité des campagnes où Paris ne profile point à l'horizon sa silhouette formidable, des terres calmes sur qui. la nuit, dans le ciel, ne rougeoie point. — sans que même on aperçoive la Ville, — sa clarté de becs de gaz et de lumière électrique? A Paris, la mêlée des gens de lettres, d'art et de métier, continue ; et. après les saines villégiatures, lorsqu'on revient, l'esprit rasséréné, — des poèmes nobles et désintéressés dans la tête, les
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chers rêves plein la pensée. — dans la première heurt , en reconnaissance du milieu où il va falloir de nouveau travailler, d'aucuns se sont demandés parfois devant les faces troubles aux causeries inquiètes, si u le boulevard » n'était pas le préau de Mazas ou de la Salpêtrière.
Les fêtes cigalières