L-'azur emplit ses murailles
Et dans les gouffres du Gardon, Surgit l'aqueduc solitaire, Le vieux pont à l'abandon.
Entre les arches dorées Souffle le vent du vallon ;
LES FETES CIGALIERES 24.")
Laisse-moi, fou comme le vent, Fourrager tes cheveux blonds.
Le long de la voix lactée, Passe un vol d^astres ivres de joie; Qu'une étoile, se détache.
Et j'irai la cueillir.
Le vieil aqueduc, ma belle, Semble aux gens, certes assez haut.
Pour t'avoir un bouquet d'étoiles, Nous y ajouterons quelques arcades.
Au bourg proche, à Remoulins, déjeuner offert aux cigaliers et aux félibres par la municipalité dans un jardin, sous une grande salle de verdure. Discours, plein de pensées, par M. Henry Fouquier qui fait — un peu en réponse au discours de Mistral prononcé, à la Barthelasse — Tapothéose ensemble de la petite et de la grande patrie. Les députés ont envie de parler et ne résistent pas ; c'est un chœur aimable de grives dans les vignes. Suivent douze, quinze discours d'adieu.
On me l'a dit, du moins ; car je m'étais enfui avec quelques bons compagnons.
zigzags
Comédiens en tournées. — Le jeu du mariage. — A propos de la mémoire. — Le Nuage, poésie de M. Emile Zola.
Evénement, 14 août 1887
Députés et sénateurs sont en vacances et s'ébaudissent dans les champs de leur province, ou bien aux bains de mer, sur le dos des vagues écumeuses. Les comédiens sont partis avec les politiques, nos grands, nos célèbres, nos illustres, nos incomparables comédiens, car on ne serait accumuler trop d'épithètes lorsqu'on parle d'eux.
Ils sont partis en tournées au nord, au midi, à l'est, à l'ouest, nos comédiens, et les échotiers bien informés nous racontent leurs misères par le menu. Ces
messieurs et ces dames sont obligés d'établir chaque jour un nouveau règlement de la scène, suivant l'étroitesse des planches des casinos ou des théâtres de moyennes villes, de hausser ou de baisser le ton de la voix. Ils doivent, tout l'été, être mieux que des marionnettes mécaniques merveilleusement montées, varier le nombre de pas d'une chaise à l'autre, ne pas prononcer les mêmes mots, chaque soir, au même diapason. C'est très dur. Ah! les pauvres gens!
Et les petits garçons et les petites filles, — en vacances comme les sénateurs, les députés, les comédiens, — s'amusent sur les plages, construisent des châteaux de sable, où l'essentiel est la pièce d'eau. Hier à Villerville, trois enfants, qui n'ont guère plus de vingt ans à eux trois, jouaient au mariage. Jeanne faisait madame. Ariette faisait monsieur et Jacques faisait la nourrice (Jeanne et Ariette ont des unions conjugales une idée un peu obscure ; mais les hommes y sont déjà sacrifiés). La nourrice portait le bébé de ses deux gentilles camarades, une pelle de bois emmitouflée, quand madame lui dit:
— Mais faites donc téter Bébé, nounou . . .
Jacques, la nounou, levant les yeux de dessus l'enfant improvisé,aperçoit un prêtre qui, depuis quelques minutes, les regardait jouer au mariage.
« — Eh bien, donnez le sein à Bébé!» reprend
Jeanne. Alors Jacques, tout confus, rouge comme une cerise: «Vous n'y songez pas, madame... devant monsieur le curé... »
Ce boy qui faisait hier la nounou sur la plage, a pour un père un artiste qui cherche à développer la pensée surtout, et non la mémoire dans ce jeune cerveau. Au printemps il avait donné au gamin comme exercice d'observation ce sujet à traiter : l'Avril.
Jacques a fait cette composition:
« Ma sœur Ariette et son ami Jeanne son allé ea voiture avec maman à St-James, à la mèson de cam.pagne. Des arbre on dé fleurs blanches et roses. Les maronier ont déjà des feuilles.
» C'é le moi d'avril, la faim du moi. Les hirondelles reuvienne et les corbô s'an von.
» La petite dame, qui change souven de mari et qui abite l'otel en face, sort tou les matins dans sa Victoria, caressant de sa min blanche les poils tou noirs de son chien pas plu gro que ça.
))Les oiso ont fé un ni et chante dans notre jardin. C'é le printan. On va décoller les petites filles. »
Eh bien, ce diable, Parisien de huit ans, montre déjà qu'il «sait voir», et je pense qu'on devrait faire acquérir aux enfants cette habitude de regarder la vie, — à part les cous, les bras, les grêles mollets nus.
Il me souvient que, au collège, notre professeur,
après nous avoir lu la narration d'un autre professeur quelconque, fabricant de livres à l'usage des classes, nous fit, en «devoir», raconter la mort de Socrate. — Je n'avais, pas plus que mes camarades, la moindre idée ce que fut ce rhéteur, ami d'Alcibiade, maître d'Aristote et de Platon, comme plus tard Jésus de ses disciples Pierre et Paul. Nous dûmes faire un beau galimatias.
On peinait à se rappeler la narration donnée comme modèle ; le premier fut celui qui avait retenu le plus de membres de phrases et de tournures analogues. Un sujet pris autour de nous eût été bien plus utile. (Nous aurions pu décrire, par exemple, la fête de saint Pancrace, qui tombe aux premiers jours de mai, la messe célébrée par un vicaire de Grivedesvignes sur la montagne odorante et ensoleillée, les déjeuners éparpillés sur l'herbe, les pénitents blancs qui, le soir sont devenus gris.) Mais on ne travaille, au lycée, que la mémoire des mots, et, en histoire, la mémoire des dates, non celle, plus sérieuse et plus durable, des idées et des mœurs.
Parfois, la pensée foit des zigzags. Elle est fixée en une réflexion, puis, tout à coup, elle s'en va; elle est comme l'électricité. — Du reste, il est possible qu'elle ne soit guère plus.
Les savants ont reconnu que la même force se
transforme et passe d'un milieu physique dans un milieu physiologique, ensuite dans un milieu psychique. Ainsi le café bu avant d'écrire excite l'esprit ; Voltaire en buvait énormément. Le café paraît contenir une grande dose de pensée ; mais, pour la séparer, le café a besoin d'être bu par quelqu'un d'intelligent. A présent, ma pensée esta une grossièreté dejésus- Christ, le comique du roman de M. Zola: la Terre. Ne me permettant pas les privautés du maître de Médan. j'exprimerai les gaîtés de Jésus-Christ, son héros, p:u" une ligne brisée:
Ce zigzag représente ce que fait Jésus-Christ, levant la cuisse au-dessus de la vallée noyée d'ombre, ou bien se distrayant avec sa fille, la Trouille. — A cette lecture de ces propos, je me suis souvenu de ce que composait M. Emile Zola, en 1861. Je feuilletais un vieux volume, quand j'ai trouvé (Journal du dimanche, \2 octobre 1861) cette romance: Le Nuage -.
Où donc vas-tu, nuage, Nuage radieux ?
Couvei-tu quelque orage, Quelque vent furieux ?
Vas-tu, vapeur légère, Te gonfler de colère, Et cacher à la terre Le soleil et les cieux ?
N'es-tu rien qu'un point sombre Qu'effacera le vent ?
Noieras-tu ton peu d'ombre Dans le jour éclatant ?
Vers la voûte éternelle Tu fuis à tire-d'aile; Mon beau nuage frêle, On se perd en montant.
Réponds! es-tu tonnerre, Vomiras-tu le feu ?
((Sabot, péniblement, arrivait à dix. vidé, aplati, quand Jésus-Christtriomphant. en lâcha deux encore, en criant au tambour de les allumer, ceux-là, pour le bouquet. Le tambour les alluma; ils brûlèrent jaune, d'une belle flamme jaune, couleur d'or, qui monta comme un soleil dans sa gloire». — La Terre. C'est l'apothéose de l'ordure, et par les procédés anciens, dans une splendide forme romantique.
N'es-tu qu'ombre légère. Blancheur dans le ciel bleu ?..
-^ Non ! de la terre lasse, Je m^enfuis dans Tespace; Je suis Pdme qui passe...
ZIGZAGS 2oa
Paroles de M. Emile Zola, musique de M. Marguery. (Serait-ce le restaurateur ?) 11 y a tout de même une (( sacrée» différence entre l'imagination et le style de M. Zola, en 6i, et sa manière de 87. — Il a oublié de faire fredonner la fm à Jésus-Christ jouant de sa musique ventrale, aux vendanges, devant le nouveau curé :
... de la terre lasse,
Je m'enfuis dans l'espace ;
Je suis Fâme qui passe...
Un livre posthume de Hugo, Choses Vues, et Mademoiselle Alice O^y, — En retard de cent ans, anecdote de chasse.
.21 août 1887
Relisant dans le dernier livre de Victor Hugo, — car d'autres encore, toujours admirables, sortiront de sa tombe magique — dans ce livre, Choses vues, si particulier en l'œuvre gigantesque du souverain maître romantique, les pages merveilleuses consacrées à dire une histoire parisienne, qui est un modèle d'esprit fm et alerte, de joliesse boulevardière, je songe à l'héroïne. Elle existe toujours (Victor Hugo n'a pas écrit son nom, mais elle est très reconnaissable, comme en un portrait des plus exacts, par tous ceux qui l'ont plus ou moins approchée); elle
s'appelle Alice Ozv. « Où sont les neiges d'antan? » disait François Villon. Sur son crâne de vieille, elles ont blanchi ses cheveux qui furent tant aimés, tant caressés, grands et petits.
Aux temps éloignés d'Adèle Page, de Céleste Mogador et du roi Louis-Philippe, Alice Ozy avait un minois chiffonné bien plaisant, un nez à la Roxelane très gai. Alors, elle jouait aux Variétés, et encore mieux à la Bourse; elle devint populaire pour avoir mangé à certain baron, trois cent mille francs en deux ans. — C'est mesquin pour qui a quatre lèvres ; aujourd'hui, on ne retourne plus la tète devant si mince déjeuner d'or.
Très vive d'esprit, autant que de chair, elle fut, à ce qu'on dit. lorsqu'elle demeurait boulevard Poissonnière, la maîtresse d'un fils d'Hugo, après avoir été peut-être — « Est-ce que j'ai couché avec toi? » demandait-elle à un de ses amis, ne se souvenant pas, — la fantaisie du père. (On le pourrait supposer à des grâces indicatrices, à des tendresses de style dans le récit de ce livre si typique, à part dans tous les livres de Victor Hugo : Choses vîies.)l}n des fils donc — est-ce Charles ou François ? — intime de la maison, un jour que deux pigeons, par hasard, restaient parmi les reliefs du dîner, avait dit qu'il les mangerait à minuit, en rentrant. Hélas! dans la soirée, vint un seigneur hongrois; comme l'étranger
avait autour du cou une chaîne en or, très longue. Alice remarqua que cette chaîne de montre ferait, brisée, deux très jolies jarretières. Au moment où le Hongrois les attachait, la femme de chambre, tout doucement, annonça le fils Hugo qui venait manger les pigeons. Ozy de bougonner, car elle ne résistait pas à dire un mot drôle :
« — Dis lui que c'est l'heure où on les plume, et non l'heure où on les mange. »
A présent, vieillotte ratatinée, elle habite place Saint-Augustin — centre où aboutissent les rues galantes du quartier de l'Europe et qu'elle a baptisé du surnom de « la cuvette » — au coin du boulevard Haussmann, sur lequel elle possède deux magnifiques balcons. A quelqu'un qui lui en foisait compliment, elle répliqua : « Trop de balcons, et pas assez de Roméos. » — Mais, si elle est toujours spirituelle, elle est encore plus intéressée. Rencontrant un ami sur le boulevard, elle jase ; bientôt, interrompant la conversation.
« — Mon cher, voilà cinq minutes que je perds mon temps avec toi... Tiens! Donne moi ton épingle de cravate. »
Oh ! les courtisanes en retraite ! les baisers rances ! les marchandes de plaisir, aujourd'hui racornies, ambulants squelettes des anciennes joies! Très avare, elle dîne ordinairement avec une saucisse aux choux,
des pickles et des olives, ne dépensant presque rien. Parfois, de grosses tleurs sur un vieux chapeau, petite, elle va dîner, pour se distraire de sa solitude, chez un marchand de vin. Elle a une propriété à Enghien. où elle invite, de loin en loin, l'été, d'autres vieilles; mais c'est un «pic-nic». Un duc, jadis, s'écria : « On meurt, chez Alice Ozy, de faim et d'amour. »
Et c'est bientôt l'ouverture de la chasse.
Les dates en sont diverses, mais très prochaines. A propos de chasse, à propos de bottes, je conterai une histoire dont je fus témoin, l'an dernier, et où se dessine une assez caractéristique silhouette de vieux noble. Entre Charny et Soissons. s'étendent de fertiles plateaux divisés en vastes exploitations agricoles. Les mutations n'y sont pas fréquentes. La propriété est restée entre les mains de quelques familles, avec la tradition de longs baux qui ont permis à la plupart des fermiers de s'enrichir. Leurs fils font de la « gomme » et mènent une existence ne ressemblant guère, certes, à celle de leurs aïeux. Le luxe a pénétré dans ces manoirs ruraux: à l'ancien potager on a ajouté un jardin anglais. D'élégantes voitures ont remplacé les carrioles ; les « dames » se voient, reçoivent ; et les meilleurs crus ali-
mentent les caves des maris qui s y connaissent. Dans une de ces plantureuses demeures, l'hospitalité nous étant offerte, d'une façon permanente, à un ami et à moi, notre visite n'avait pas été annoncée. — La ferme, une oasis au milieu d'une plaine dépouillée de ses moissons, où. -de distance en distance, surgissaient de hautes meules. Nous suivions une allée de vieux pommiers menant à la maison de notre hôte, quand nous vîmes s'avancer vers nous un groupe de gens évidemment équipés en vue d'une tournée de chasse. L'un d'eux se détacha et vint à notre rencontre, C'était le fermier en blouse bleue, haut guêtre. Son chien, nous reconnaissant, nous fait joyeux accueil; mais le maître avait un air embarrassé. Vite il nous expliqua; il était avec le marquis de N..., son propriétaire.
Nous fûmes présentés ; aussitôt, devinant ce que la situation avait de gênant par son imprévu, M. de N... prit à notre égard le rôle devant lequel hésitait son fermier, et il se félicita du hasard de notre venue. C'était un vieillard de haute taille, sec et nerveux, en costume de chasse et coiffé de la casquette ronde à double visière ; les traits saillants de la physionomie : le nez bourbonien, l'ovale long et mince du visage et l'avancement de la mâchoire supérieure, comme chez les jockeys anglais. Le marquis fut, pour nous, tellement aimable que le fermier, un peu après,
nous prenant à l'écart, avec beaucoup d'excuses sur la froideur de son accueil, nous fit une confidence inattendue.
Notre arrivée l'avait un peu déconcerté parce qu'il se proposait de profiter de la présence de M. de N... pour lui adresser une demande qui lui tenait fort à cœur et qui devenait embarrassante en présence d'étrangers. « — Cela ne fait rien, ajouta-t-il : je le vois siaimable avec vous que j'en deviens moins hésitant, moins craintif Je compte même sur vous, au besoin, pour appuyer ma requête. » Nous allions savoir de quoi il s'agissait.
Mais nous fumes interrompus sans que l'entretien pût être repris avant le retour à la ferme. — Pendant le déjeuner, la préoccupation du fermier et les signes qu'il nous faisait prouvait qu'il préparait son plaidoyer. Après avoir donné son coup d'œil à l'arrangement du dessert, il se leva, toussa pour se donner le temps de trouver les premiers mots; enfin, après nous avoir renouvelé sa recommandation d'un regard significatif il s'adressa au marquis de N... en ces termes :
.' — Mon fils Jacques, monsieur le marquis, est un brave garçon qui devait être mon successeur, comme vous le savez. Mais la culture devient difficile, el il a peu de goût pour les procédés nouveaux. Puis, il aime Paris. C'est tout le contraire de
lo.
Pierre D..., le fiancé de ma fille; je vous prie de vouloir bien donner votre agrément à cette substitution. . . »
A mesure que se formulait la demande, la figure du marquis, — tantôt si calme et si bienveillante. — se rembrunissait. Il laissa à peine le fermier achever, se leva à son tour, et d'une^ voix tranchante :
« — Ton père et ton grand-père ont été les fermiers de mon père et de mon aïeul comme tu es le mien. Vous avez plus que nous fixé le prix des fermages. Si tu le trouves aujourd'hui trop élevé, je suis prêt à t'entendre, comme j'écouterai Jacques s'il a jamais besoin de moi... Ne dérangeons pas les héritages. Tant qu'existera ta famille et la mienne, le fils du fermier succédera à son père, comme j'ai succédé au mien, et comme mon fils me succédera... Qu'il ne soit plus question de ces choses entre nous ».
Cela fut dit de façon hautaine qui. sauf à tout rompre, n'admettait pas de réplique, avec l'air suzerain d'un seigneur féodal ; — et, ma foi, malgré le ridicule du raisonnement, ce n'était pas sans grandeur.