LE PANORAMA DU FOU
1 1 septembre 1887
Deux peintres, malgré la différence d'âge, égaux devant la célébrité, MM. Alfred Stevens et Henri Gervex, préparent, pour la prochaine Exposition Universelle,une grande toile panoramique qui sera intitulée sans doute : 1 789-1889. Ils ont obtenu, paraît-il, la concession d'un emplacement aux Tuileries, entre la terrasse du Jeu-de-Paume et le bassin; leur œuvre doit résumer l'histoire du siècle (voilà le titre de leur panorama!) par une nombreuse portraicture de grands hommes. Sur cette toile, de cinquante mètres de développement, se dérouleront les faits et les
hommes grandiosement apparus de la Révolution à la troisième République, d'André Chénier à Victor Hugo, de Danton à Gambetta, de Napoléon i" au général Boulanger. ( — A votre âge, monsieur, Napoléon était mort, comme s'est écrié M. Floquet. — Au vôtre, aurait pu répondre le général, M. Prud'homme vivait encore.)
D'autre part, M. Castellani. qui a peint déjà de nombreux panoramas, travaille depuis un an à un nouveau, le plus important, à ce qu'il espère, — on espère toujours — de tous ceux qu'il aura faits. M. Castellani représentera, lui, ses contemporains seulement; ils seront réunis dans le joli décor de la place de l'Opéra. Ainsi l'idée de M. Castellani complète celle de MM. Stevens et Gervex ou réciproquement; mais toutes deux, il semble, ont leur origine dans un projet d'un caricaturiste mort fou et qui, à la fin de sa vie, avant que son cerveau fut en débâcle, rêva ce monument : le Panthéon Gill.
Quand Gill fut charentonesque. son panorama qui réunissait la tribu des contemporains illustres sur la place de la Concorde, dût être repris et exécuté par Gervex et Pierre Carrier-Belleuse. L'heure n'était pas venue; l'enfant pas à terme. Mais voilà qu'à présent deux jumeaux sont annoncés. Il faut croire que les germes intellectuels rôdent jusqu'à ce qu'ils trouvent un cerveau capable de les recueillir et de les pro-
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duire ; aujourd'hui, elle a trouvé trois moissonneurs pour un. deux panoramas pour un, la pensée vagabonde du fou.
Il fut exposé, en esquisse, ce Panthéon Gill, en 1 880. place Vendôme, dans les bureaux d'un banquier. Gill, qui, à quarante ans passés, commençait à réfléchir sur l'incessante question du lendemain, sentait continuellement, au-dessus des autres inquiétudes, celle de l'argent, crut se tirer d'affaire par ce panorama, dire adieu pour toujours aux embarras pécuniaires, mesquins, mais pressants, mettre enfin, et pour toujours, la misère à la porte, la misère d'un artiste populaire, que les ignorants envient, torturé par l'appréhension de l'avenir, un avenir très proche, devant soi comme un spectre. Il espéra assurer son existence; son imagination se mit en branle ; il établit sur les bénéfices de son panorama toutes sortes de projets. Enfm il sortirait de l'ornière, de l'incertain, lui que la foule comptait parmi les « arrivés ». 11 se retirerait à la campagne, où il vivrait en petit bourgeois. Il venait d'être père d'un garçon. Le bonheur s'arrêterait-il près de lui. près d'eux? Gill imitait Perrette qui calcule la couvée, le cochon, la vache, tout ce que lui vaudra son pot au lait, j'étais alors dans le Midi. Gill m'écrivit pour m'annoncer la naissance de son fils :
« Bonjour, Champsaur! Comment allez-vous? Que faites-vous? Que chantent les cigales?
« Il y a longtemps que j'aurais dû vous écrire, finir votre charge. Je n'en ai rien fait. — Que voulezvous? à mon âge, on s'oublie à regarder tomber la neige.
(( Au vôtre, on cherche la pierre philosophale ; avez-vous trouvé? Un bon livre? un beau drame? une religion gaie?
« Nous verrons cela. Vous allez revenir, n'est-ce pas ?
« Moi, j'ai lâché le journalisme, L*** m'ayant donné le coup de grâce ; et je ne fais plus que de la peinture jusqu'à nouvel ordre. — et la maturité de Gambetta pour la chute, j'ai deux tableaux au Salon, 3,000 fr. d'économie, et un fils, Louis-André-Jacques, un fils âgé de huit jours, qui n'a pas encore fait de dettes. Espérons.
« Je vais et viens de Paris à Bruxelles d'où j'ai rapporté un bon portrait de Vallès pour la prochaine Exposition. Je fais, en ce Bruxelles paisible et clair, un « Diorama » de quinze mètres qui, dit-on, me donnera des rentes. Espérons encore.
« Si cela arrive, j'aurai un coin de masure en vieux plâtre, auprès d'une rivière endormie dans l'herbe, et vous y viendrez.
" Bonsoir. Voici le crépuscule; c'est l'heure des bleus mourants et des verts sombres, des ciels pâlis
et des arbres roux; l'heure tendre; je pense à vous
et je vous embrasse.
« Espérons toujours.
« And. Gill.
« 25 mai 80.
Le panorama ne s'est pas fait, le petit garçon, Louis-André-jacques, est mort quelques mois après, et Gill ne s'en est pas consolé. La masure, construite au pays du rêve, au bord de la rivière endormie dans l'herbe, s'est écroulée sous un vent subit et fou. Son enfant mort. Gill écrivit ce sonnet touchant :