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HOROSCOPE

Malgré les larmes de ta mère, Ardent jeune homme, tu le veux.

Ton cœur est neuf, ton bras nerveux, Viens lutter contre la chimère.

Use ta vie, use tes vœux Dans l'enthousiasme éphémère, Bois jusqu'au lond la coupe amère, Regaide blanchir tes cheveux.

Isolé, combats, souffre, pense.

Le sort te garde en récompense Le dédain du sot triompliant,

La barbe auguste des apôtres, Un cœur pur et des yeux d'enfant F^our sourire aux enfants des autres.

Plus rien ne réussissait à Gill ; réduit à dessiner dans de petits journaux, où il n'était pas payé régu-

lièrement, il attendait, la moitié d'un après-midi, dans une arrière-boutique du faubourg Montmartre, que les porteurs aient rapporté la recette, ramassée dans les kiosques, de la vente du précédent numéro. Autrefois, il prenait une voiture découverte, même en hiver, s'y campait en des attitudes étudiées devant Michel-Ange ou Rude. — « Je vais de temps en temps, disait-il, regarder les bas-reliefs de l'Arc de Triomphe pour apprendre à me tenir en fiacre. » — Il avait la conviction que tout Paris le connaissait de vue et que le peuple se retournait sur sonpassage. Ainsi théâtral^ il arrivait devant les bureaux de son journal : la Lune rousse. Il entrait, demandait quelques centaines de francs, les ramassait d'un geste à la Frédérick-Lemaître, et s'en allait superbement. Les temps étaient changés. Certes, dans ce magasin, au fond d'une cour du faubourg Montmartre, il dut souffrir dans son juste orgueil, et entrevoir — approchant, approchant — la vieillesse misérable.

Quand la nouvelle arriva de Bruxelles à Paris, en octobre 1881, qu'André Gill était fou, cela affecta douloureusement ses amis, mais ne les étonna point, car ils avaient vu les prodromes du mal. La veille de son départ pour la Belgique, je l'avais entendu, sur le boulevard, lancer des tirades contre Gambetta, et pour suprême argument :

" — Après tout, moi, je suis le comte de Guines.

« — Alors, pourquoi ne pas avoir gardé ce nom?

« — Je voulais une noblesse plus forte. »

Hélas! pauvre Gill! — Je me souviendrai toujours de la première visite que je lui fis, à Charenton. Une vraie route de deuil. Rien de plus triste, dans le brouillard de novembre, que ces quais interminables de Bercy. Des tonneaux et de la boue, un chemin gris et sale. Puis, — située gaiement, dit le prospectus de l'administration, sur un plateau élevé — la maison nationale des aliénés. Un bois par ci. de l'eau par là. Mais alors les arbres étaient dépouillés; il pleuvait ou bruinait. Un paysage triste, un décor d'enterrement.

Gill était enfermé dans la septième section. Pendant que le gardien entrait dans sa cellule pour le prévenir de ma visite, un fou — vêtu d'un pantalon de toile bleue, les bras croisés sur la poitrine dans la camisole de force, — s'approcha de moi. 11 était horrible, les yeux sans lueurs et les traits discordants. Le cerveau n'étant plus le maître des muscles et des nerfs, l'organe régularisateur étant impuissant, les prunelles tournaient de droite et de gauche, sans raison; les lèvres se plissaient et se mouillaient, aux commissures, d'un peu de bave. Il dit quelques mots incompréhensibles et ricana. Je fixai les yeux, bleus et ternes, du fou. et je ressentis l'impression pénible qu'on a devant un mort. Est-ce que Gill serait pareil

à cet aliéné ? Est-ce que sa langue ne parlerait plus à sa volonté. Est-ce j'allais voir le brillant caricaturiste ficelé dans une camisole de force?

Il parut, à l'extrémité de la galerie. — l'air somnolent, affaissé, le regard sans bluettes, avec des plis de peau sous les yeux, ses anciennes moustaches de mousquetaire tombantes. Il avait laissé pousser toute sa barbe. Ah! défunt le temps où je disais à Gill. au début d'une esquisse à la plume, de ne pas cambrer sa taille, de ne pas être si fier : « C'est la moustache d'un seigneur, du marquis de Bruyères, telle que la décrit Gautier. Faites saillir cette hanche ! Accentuez moins le galbe de cette jambe ! Plus de naturel, de laisser-aller! Soyez toujours, comme vous l'êtes dans l'intimité, simple et primesautier. Vous êtes ainsi. Pourquoi vous changer. Ne bougeons plus! Je commence. » Ses yeux semblaient maintenant noyés de brumes. Au bout de quelques instants de causerie, il dit : « je suis très riche ; j'ai un million d'indemnité du gouvernement belge pour m'avoir incarcéré, et cinq cent mille francs de mon panorama. Venez me reclamer demain. J"ai ici mes huit chevaux qui s'embêtent. Nous partirons dans ma voiture couleur bouton d'or à raies noires. — Où est-elle, votre voiture? — Là. dans ce pavillon. » 11 me le montra par une fenêtre grillée.

Quelque temps après, quand je retournai le voir

et lui porter des oranges, des cigarettes, il s'étiiit fait raser complètement. Elle n'était plus la fière moustache du comte Gosset de Guines. Coiffé d'une toque de loutre lui couvrant les oreilles, la figure grasse, le corps un peu engoncé, autour duquel flottaient les pans d'une gâteuse, Gill semblait un épicier retiré des affaires. Et cette fois, il parla encore de son « idée » :

— Vous savez que mon panorama va partir, la semaine prochaine, pour l'Amérique? J'ai un bon traité avec un barnum, et... en plus de tout ce que j'ai déjà gagné... j'aurai de là, garantis, cent mille francs par an déposés, place Vendôme, chez mon banquier.

je l'entends — peu de mois avant le coup de folie qui l'emporta — assis, avec deux camarades, sur les marches de la croix de pierre, àVasouy, près d'Honfleur, nous parler de son « Panthéon », déjà raté cependant, mais dont l'ambition toujours le hantait :

— Hein ? Si les pcmtres du temps avaient songé à faire ce panorama de leurs contemporains, pour la cour de François V\ de Louis XIV, de Louis XV, pour la Révolution, quel document pour nous, qui ne sommes même pas assurés de posséder un portrait authentique, d'après nature, de Molière!... Ah! si les banquiers n'étaient pas si bétesl...

Il levait son poing, et sa menace allait, par delà

les flots, — vers le Havre, vers Paris — aux hommes d'argent. Pauvre Gillî Le rêve, qui devait lui donner la fortune, au moins lui survit; avant deux années, par des artistes de talent, il sera accompli, pour cette Exposition universelle de 1889, où les peuples sourieurs verront reconstruite^ la Bastille démolie cent ans auparavant.

Un roman à écrire : la thèse du docteur. — Esther Guimont. — La chasteté de M. Labiche.

i8 septembre 1S87

Nombre de lettres sont venues au journal à la suite de ma dernière chronique : le Panorama du fou. Elles prouvent que Gill n'est point disparu de la mémoire de tous ceux qu'amusa son crayon satirique Aussi bien, d'abord — aucune actualité n'étant pressante — je dirai un autre des projets de Gill, un roman bizarre que nous dûmes écrire ensemble : la T1)èse du docteur. Il n'a composé que le premier chapitre. Le reste n'est pas encore écrit et n'a pas de chance de l'être jamais.

Tel est le scénario, ou plutôt le point de départ. —

Noël Jourdelan. poète qui a toujours été malheureux, est mort de faim, âge de soixante-cinq ans. Arrivé en présence de Dieu, il le supplie de lui accorder la faveur de recommencer son existence à rebours.

« — ... Le progrès a diablement marché, bon Dieu, depuis que vous avez crée toute chose à votre idée. Pour les voyages, parexemble, nous avons l'administration des chemins de fer, qui délivre des billets d'aller et des billets de retour, en sorte que quiconque s'ennuie à destination peut revenir à son point de départ.

— Eh bien ?

— Eh bien. Père Eternel, le voyage de la vie manque de retour ; je demande un billet de retour ; je suis allé de l'innocence au péché, de la force à la faiblesse, de l'enfance à la vieillesse, de l'enthousiasme à la décrépitude. Je veux repartir vieillard pour mourir enfant ; le meilleur de la vie pour la fm : le dernier vers d'un sonnet doit être le plus beau. »

Or. le bon Dieu permet ce changement aux lois immuables. L'âme de Noël Jourdelan, poète, retourne sur la terre pour habiter son corps qu'un docteur auscultait. Ce docteur avait inventé un instrument avec lequel il pouvait dessiner le contours des organes le long d'un torse quelconque et constater rage exact du malade ou du mort. Il venaitde déclarer

que Not-l Jourdelan étiiit décédé à soixante-cinq ans, six jours, vingt minutes, quand le cadavre se dressa sur son séant. Le docteur, sans s'étonner, tira sa montre et ausculta le ressuscité. — 11 n'avait plus que soixante-cinq ans quinze minutes. // rajeunissait.

C'est tt prologue.

Le livre devait être l'étude de ce cas excentrique d'une nouvelle vie. Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait. Noël Jourdelan se mariait, et il avait un tlls qui viellissait. à mesure que lui rajeunissait. Le père et le fils, à un moment avaient le même âge. Mais le fils marchait vers la sénilité, le père vers l'enfance. — Ce roman ne sera jamais achevé ; et pourtant Gill a réalisé son rêve ; à quarante et quelques années au lieu d'aller vers la vieillesse, il est retourné vers « l'enfance. »

Puisque j'en suis à un disparu, je fouille dans mon cahier de notes, et j'y prends quelques esquisses. — D'abord le croquis d'une morte, Esther Guimont, l'àme damnée d'Emile de Girardin.

Un type peu banal.

Libertine, dans le sens de Labruyère et dans le sens du marquis de Sade. — elle arriva à Paris avec Désirée Rondeau, qui estdevenue^bigotte, sur le tard. Toutes deux furent découvertes, à l'Opéra, au « pa-

radis » par Nestor Roqueplan, qui les présenta à Girardin, avec qui Esther fit de la politique et avec Guizot. Elle avait le nez coupé par une raie disgracieuse, mais la beauté du Diable cependant. Guimont, qui disait avoir le mollet fin d'un archevêque, avait la coquetterie de ses jambes, — de mêrne que Girardin avait la coquetterie de sa poitrine, (car il priait la plupart de ses visiteuses, princesses où cocottes, de glisser un regard ou un geste par l'ouverture du col de chemise) et avait la coquetterie de ses mains.

Etant allée en Angleterre, pour briser des fiançailles en montrant des lettres intimes au parents, elle fut adorablement courtisée par un lord qui la combla de présents. Un soir fatiguée d'être oaisée seulement sur le bout des doigts, elle lui cria de sa voix éraillée :

— Mais, mylord quand faites-vous donc vos enfants ?

Cet amoureux avait quatre enfants de sa femme et notoirement, était impuissant. Il partit, sous la double ironie, en levant les bras et répondant qu'il n'en savait rien. Elle avait une voix canaille et s'exprimait en termes grossiers: mais du tas d'ordures, sortant de sa bouche, tombaient souvent des perles. Spirituelle comme l'esprit, mauvaise comme le mal, elle reçut, chaque jour, jusqu'à la fin de sa vie, M. de

•Girardin. Couple, où l'un fut digne de l'autre.

Ainsi, les lettres étaient, dans les mains de Guimont, des armes puissantes. Embrassant un de ses amants, elle sentit sous la poche de l'habit, sur le cœur, un paquet de lettres. Elle les voulut, pour un quart d'heure, et les obtint malgré les résistances du gentilhomme. Désirant rompre, il avait, toutes prêtes sur sur lui, ces lettres pour les renvoyer à une femme mariée, — sa maîtresse. Guimont profita de l'heure passée en amour avec Timprudent.pour faire réclamer à cette femme quarante mille francs, sous menace de communiquer la correspondance à qui de droit, et, lorsqu'elle rendit les lettres, il enmanquaitplusieurs. C'est Guimont qui. Pépita Sanchez étant tombée par accident de sa fenêtre et s'étant aplatie, les côtes brisées, sur le trottoir, où elle avait fait ses débuts, toutes les grandes « poutains », comme disait Barruci. bavardant près du lit de la morte, apostropha brutalement son amant qui croyait, le vaniteux ! être pour quelque chose dans la fin de Pépita.

— Veux-tu bien ne pas pleurer, imbécile?

Ouvrant une armoire, elle tira d'une cassette, un tas de lettres qui témoignait de nombreuses infidélités — Dans leurs dernières années, Esther Guimont et Désirée Rondeau se querellèrent. Désirée était une élève d'Esther et elle aussi avait des correspondances importantes dont elle se servait pour le chantage.

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Dans cette entrevue, les deux courtisanes vieillies, l'une sceptique, l'autre bigote, se reprochèrent leurs agissements habituels, et, dans sa colère, Désirée Rondeau, elle qui avait débuté à Paris avecGuimont, dit à la Juive, en lui montrant un crucifix, qu'elles se retrouveraient dans la vallée dejosaphat. — Après avoir pesé de telles âmes, les anges pourront essuyer leurs balances.

Sur les annonces, que les directeurs de théâtres font des pièces qu'ils doivent jouer cet hiver, je relève plusieurs comédies de Labiche. Il y a toujours eu un collaborateur avec Labiche; mais ils ne comptent pas devant la postérité. // n'y a que lui! Il n'y a que lui! — Ça laisse à désirer, au moins, comme nouveauté, une comédie de Labiche ; hélas ! c'est à ce qu'il paraît, tout ce que trouvent les imprésarios dramatiques à bout de ressources.

On ignore que Labiche est un chaste, comme M. Zola. Trop chaste, ce dernier! Le troublant de la bête lui remonte au cerveau. — Pour les amateurs d'anecdotes, en voici une sur ce point délicat. En 1834, car cette chasteté n'est pas d'hier, Labiche fit, en compagnie de trois camarades, au sortir du collège, un voyage en Suisse, en Italie, en Sicile. Un soir, ils visitèrent une maison — à gros numéro et à grands tirages, comme un roman naturaliste. Une des tilles

était splendide et souriait à Labiche, qui s'était laissé entraîner. Un moment, il eut peur de céder à ce sourire, à cette bouche. Bravement, il tire vingt francs et les donne à la sirène (style de l'époque) :

--Non, vous êtes trop belle !... Prenez ce louis! 11 est à vous... mais montez, toute seule.

Tous les soirs, Labiche — qui ne songeait pas encore à l'Académie française — consignait ses impressions sur de petits cahiers que Nadar a recopiés plus tard sur un gros registre, en illustrant le texte de nombreux et pittoresques dessins. — Que sont devenus ces intéressants petits cahiers? Où est le gros registre, Nadar ?

Impressions littéraires

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