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A PROPOS D'UNE AFFICHE

RACROCHEUSE

M. Henri Rochefort (deuxième portrait)

Evénement, 2 décembre 1886

Sur tous les murs de Paris — et de province sans doute — s'étale, depuis quelques jours, une grande affiche, couleur lie de vin, pour annoncer un feuilleton inédit de M. Henri Rochefort : la Mal'an'a.

Hier, je voyais une fillette de douze à treize ans, très gentille et très blonde, au nez relevé et mutin, arrêtée devant ce placard qui rutile à chaque coin de rue et lisant un chapitre imprimé tout au long . Au perroquet bleu. Ce chapitre, peut le lire qui veut; il attire avec ses gros caractères, il raccroche, ouvrant

même aux enfants, la porte d'un lieu de débauche crapuleuse; il engage à connaître la suite. Quelle sera la « suite » pour cette fillette d'ouvrier? Elle tombera peut-être un jour dans un pareil enfer. Qui sait si cette affiche n'a pas éveillé dans cette gamine les premières pensées de vice?

« Le 17 octobre 188., sur les six heures et demie du soir, on se cognait et on s'injuriait ferme au numéro 70 du boulevard de la Chapelle, dans une de ces maisons qu'on appelle bourgeoisement des « mauvaises maisons », comme si les pierres de taille elles-mêmes étaient responsables de la société qu'on y reçoit. » Ainsi débute l'œuvre nouvelle de M. Rochefort. (La fin de la phrase est, d'ailleurs, de sa meilleure manière: on peut le juger sur ces quatre lignes.) Le lanternier nous fait assister à une bataille entre les femmes et leurs consommateurs; l'une d'elles se refuse à un client au « crâne non pas seulement nu, mais congestionné par des échaulures malsaines, surmontant un nez enflé, pointillant de rougeurs incandescentes et qui s'étendaient comme un eczéma ». Oh ! la pauvre esclave!

Elle hurle :

« — Non ! je ne veux pas : celui-là est trop vilain, trop dégoûtant aussi, j'aime mieux faire mon baluchon î »

Le bourgeois, l'infâme bourgeois, ayant payé,

s'obstine à prendre avec l'aide de la patronne, la cuvetta-mayor, livraison de la jeune fille. La suite se trouve, à ce que dit l'affiche scandaleuse, dans le journal de M. Rochefort, l' Intransigeant, qui, àpaatir de ce jour, ne vaudra plus que cinq centimes. — Il faudrait que la blondinette qui, hier dévorait les aventures troublantes du gros 70 du boulevard de la Chapelle n"eùt pas un sou, un petit sou, pour ne pas savoir, maintenant, si la femme fut obligée ou non de consentir.

Voici la faute, pour ne pas dire plus. Ce tableau de mœurs honteuses n'est pas dans un livre qu'on achète à bon escient ou dans une feuille publique dont le genre est connu, mais sur une affiche qui, tous les deux à trois cents mètres, fait : « pst! pst ! » au nom de Rochefort, pamphlétaire célèbre, ancien ministre des barricades, représentant du peuple, je m'enfichard habile, et — pour faire monter le tirage — montre, en un lupanar canaille, des cuisses nues, de la chair à plaisir, un « bourgeois » en rut, tellement laid que la bouche d'égout n'en veut pas. — La vente ! voyez la vente !

C'est le seul souci de Rochefort. Il se glorifie d'avoir été forçat; il l'est toujours; son tempérament le condamne à une attitude agressive quand même. Son esprit n'est pas, pour employer son meilleur

procédé de style, celui de gouvernement, 11 en donnait cette raison :

« — Je me dois à mes lecteurs, à ma situation... Je ne peux pas m'exposer à faire tomber mon journal à trois mille... »

Tel est, braves gens, le simple pourquoi de son intransigeance. Il siffle les hommes qui sont au pouvoir^ même républicains sincères, comme il sifflait TEmpire, pour entretenir sa vogue, car ce merle siffle parfois. Je l'avoue, avec un entrain merveilleux, une acuité pénétrante. — Le mal ne serait pas grand. Mais si, par son brio, il amuse les sceptiques, il abuse les convaincus.

Quelle étrange fortune que celle de Rochefort! Lorsqu'il était employé à l'Hôtel de Ville, à cent francs par mois, il était si timide que jamais il n'aurait osé offrir à un directeur de journal de la « copie » signée de son nom. Ayant parmi ses amis un rédacteur de ce spirituel journal h. calembourgs — le Tintumarre, — il s'essaya à rimer pour son camarade des quatrains facétieux dont la moralité dit par exemple : « L'avenir est à qui perd ses vers. » Ces plaisanteries avaient un certain succès parmi les compagnons de sa jeunesse, si bien qu'il se décida enfin à écrire pour son compte. — Il collabore d'abord à quelques hebdomadaires illustrés ; puis, le succès venu presque aussitôt, (sous la direction de Villemes-

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sant. que ses collaborateurs d'alors, devenus intransigeants, traitent de républicain avant la lettre), il chronique d'après la vie parisienne, avec une fantaisie à la hurluberlu. 11 amusa; en vérité. M. Rochefort est absolument fait pour cette satire boulevardière sans conséquence. 11 devait préférer les <( collidors » des Variétés aux corridors législatifs.

Oui, l'étrange, l'amusante fortune ! Soudain, il se met à railler les choses politiques ; et son coup de sifflet devient un programme. — Entraîné plus loin qu'il ne s'y attendait, il n'eut pas toujours le caractère nécessaire. Sa faiblesse, dissimulée derrière des violences, apparut, par exemple, aux funérailles de Victor Noir. Un vrai politique ne se laisse point désarçonner par des circonstances faciles à prévoir; un « homme » demeure maître de ses nerfs. Rochefort était emmené à la tête de deux cent mille hommes. Épouvanté de cette responsabilité, n'ayant pas en lui la force des dompteurs de foules, il était incapable de juger le pour ou le contre de la décision à prendre.

Est-ce le fait d'un viril à solides convictions, marchantd'aprèsune ligne qu'il s'est tracée d'avance? Flourens, mort plus tard pour sa foi, lui disait en lui serrant le bras : « Tiens-toi donc, nom de Dieu! » Non pas que M. Rochefort manque de courage; il a prouvé le contraire. Mais ce n'est pas un esprit sérieux; il était indécis, parce que n'ayant jamais eu

d'autre principe que la « blague ». il était épouvanté des conséquences.

11 ne sait ce qu'il veut.

Comment le saurait-il? Ce condamné à rire se farde avec du rouge. Le sceptique est sous ce masque. De nombreuses anecdotes en témoignent. Mais pour les boulevardiers la preuve est bien inutile. M. Rochefort — duc d'Almaviva tombé, devenu Figaro — plaisante volontiers son parti. Lors d'un départ précipité de Félix Pyat, au temps de la Commune, il prononça : ^< Pyat fuit toujours comme un tuyau de conduite. » Ensuite : « Bonne affaire! Ses lecteurs viendront chez nous. » — Rochefort. d'ailleurs, a fui à son tour : on l'arrêta à Meaux.

Plus tard, — lisant à haute voix, dans la salle de rédaction de son journal : l'Intransigeant, — une lettre d'un ancien déporté qui lui demandait vingt francs pour l'aider à passer en Angleterre, il bougonnait :

— Je la connais, l'Angleterre! C'est le marchand de vins du coin (i).

Louise Michel, il l'a représentée plus d'une fois, dans ses conversations, pouilleuse, sale comme un peigne. Quant à Blanqui, apôtre qui a élevé la prison à la hauteur d'une institution, voulant exposer ses vues sociales, il envoya un article à Rochefort; quel-

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qu'un ma conté l'avoir vu le jeter au panier, en s'écriant nerveusement : « Est-ce qu'il ne nous laissera pas tranquilles, ce bonze gâteux?» Hélas! pauvre Rochefort ! Et, puisque j'ai parlé de Blanqui, il me souvient que. lors de l'enterrement du vieux révolutionnaire, les journaux ont noté que M. Rochefort fut un instant, derrière le corbillard, entouré d'une centaine de gamins. Le spectacle devait être suggestif de ce gamin en cheveux blancs au milieu des gavroches de Paris.

M. Paul de Cassagnac s'est adressé en ces termes à M. Rochefort : « Vous voulez vous dégager de nous, de notre sympathie apparente, de l'intérêt que nous semblons vous porter. Je comprends cela, et être loué par moi, complimenté par moi, approuvé par moi vous donne des titres médiocres à la reconnaissance des républicains. Mais vous le méritez souvent, en faisant, et beaucoup mieux que moi, la besogne commune, c'est-à-dire la démolition de ce qui est. » 11 est raide, cet éloge.

M. de Rochefort a écrit qu'il est une chose dont il voudrait absolument convaincre le peuple : c'est qu'on se moque perpétuellement de lui. Comme tout coupable, il n'a pu retenir l'aveu de son scepticisme politique, aveu échappé en un ricanement. — J'y reviens. Aux funérailles de Blanqui, ce convaincu, qui n'était que cela, M. Rochefort, escorté des ga-

vroches dont il est le type, put être un joli sujet de réflexions.

Certes, il est charmant le sourire pyrrhonien. Un aimable scepticisme, à la Renan, est une supériorité ; s'il peut être affectionné des médiocres, comme nous le prouvent quelques disciples de ce philosophe, encore il faut certaine finesse d'esprit. Mais ce scepticisme gourmet n'a rien à voir avec celui de M. Rochefort. tout d'irréflexion, de bagout, de calembour et d'audace. Combien sont morts, combien sont allés, la chaîne au pied, par delà les mers pour avoir cru aux violences de M, Rochefort? Lorsqu'il parie aux courses, si les ombres de ceux qu'il a fait tut-r l'entouraient tout à coup et devenaient soudain visibles, ce serait une immense clameurjde reproches autour du lanternier et de sa houppe neigeuse. 11 aurait peut-être encore un mot. et les boulevardiers, ses amis, s'écrieraient: « Qu'il est drôle! » ne croyant pas si bien dire.

Pour ma part, je ne serais pas choqué de lire dans un volume ou dans le journal de M. Rochefort, si par hasard il me tombale sous la main, la description du gros 70 du boulevard de la Chapelle; mais il est répugnant de la voir sur une affiche. On a écrit que cette affiche est une véritable invention, une trouvaille qui sera très imitée. Eh bien, ce sera du propre ! A

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M. Rochefort restera l'honneur d'avoir imaginé d'allonger sur les murs, en bonne place, l'ordure qui parfois est déposée au pied.

Il ne s'agit pas ici de son talent. Depuis quelques années, au lieu de méchancetés subtiles lestement décochées il ne trouve plus sous sa plume que des insultes. 11 traite celui-ci de gredin, celui-là de voleur, d'escroc. Il a un riche répertoire. Mais ses grossièretés n'ontjamais remplace son esprit. Cet esprit même, d'ailleurs, est bien superficiel, — qu'on essaye de relire la collection de ce pamphlet : la Lanterne, — l'ennui vous envahit à la deuxième page ; c'est attristant tellement c'est vide. On est étonné : « Comment! ce n'est que cela ! » Et on comprend la justesse de cette remarque de M. Emile Zola : « L'esprit change tous les dix ans. - Oui, l'esprit de mots, mais non pas celui qui réside dans les pensées. L'esprit durable, c'est le bon sens alerte.

Au surplus, je ne veux pas le moins du monde ôter à M. Rochefort ses mérites. Et, (à part l'affiche qui. au coin des rues, s'adresse aux plus bas instincts, on ne peut le nier,) je résume tout entière mon opinion dans le petit fait suivant, très exact. — Deux mois après l'amnistie, un ami commun me présentait à M. Rochefort. M'inclinant : «Je suis heureux, monsieur, de vous connaître, et surtout de ne vous con-

naître qu'à présent. » Le lanternier leva le nez, comme une interrogation.

— 'Oui, repris-je, avec un aplomb déjeune homme, parce que si, en 1870, j'avais été en âge de vous lire et d'agir, ingénu, croyant certes à la sincérité de vos convictions, un an après j'aurais été ou tué dans la guerre civile, ou fusillé, ou, pour le moins, envoyé au bagne. Tandis qu'à présent, je puis vous apprécier mieux, en dilettante. Et je salue volontiers un des maîtres de l'esprit d'aujourd'hui.

Aujourd'hui, M. Rochefort, condamné à la détention à perpétuité dans une enceinte fortifiée, à la suite du général Boulanger, la connaît pour son compte l'Angleterre. — C'est pourquoi j'ai hésité à reproduire cette étude dans ce volume ; mais toutes ces pages n'ont valeur que d'impression du moment; il suffit de les dater loyalement comme je date ceci. — Jersey, 20 août 1880.

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