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MENSONGES

Vie Pjrisiennc, 12 noveinbre 1887

C'est le titre — pourquoi, Mensonges? Suzanne et Colette croient toutes deux être sincères ; par consé- (juent elles le sont -- du nouveau roman de M. Paul Bourget. A vrai dire, <\ nouveau » n'est peut-être pas bien exact. Ces précédents livres, en effet, sont-ils des romans? M. Bourget y continuait ses exquises et fines dissertations ; seulement, au lieu d'avoir pour objet M. Dumas fils, M. Leconte de Lisle, MM. de Concourt, Tourguéneff, Amiel, Baudelaire. M. Renan, Flaubert, M. Taine, Stendhal, tous ces plus ou moins nobles pasteurs d'intelligences, sa critique étudiait certains cas de la vie d'amour, des

« états » de cœur. Etait-ce une étude ? — De quoi ? comme dit Gavroche, qui est de Paris.

Autour d'un seul de ces actes, que l'iiumanité, depuis des siècles et des siècles, répète à chaque heure des milliers et des milliers de fois, d'un ces « contacts d'épidermes )\ selon la définition incomplète de Champfort, — où les milieux se touchent, aurait-il pu ajouter, car l'amour n'est pas une poignée de mains.

— autour d'une de ces menues aventures du corps, M. Bourget jetait un voile ténu d'arguments et de rhétoriques. La subtilité des anciennes cours d'amour fut ■dépassée en ces livres adorables. Non seulement M. Bourget s'évertuait à pardonner, mais encore à prouver aux femmes du monde, — par toutes sortes de raisons tirées d'une haute morale, — qu'elles font bien de prendre des petits jeunes gens. 11 leur démontrait que ce n'était pas du vice, du vice franc,

— oh ! pouah ! — mais une poursuite de l'idéal par de pauvres âmes souffrantes, dignes de l'estime et du respect le plus profond. Crime d'amour, pour M. Bourget, ce n'est pas que madame Hélène Chazel ait un amant et trompe son mari, un brave garçon, un peu terne, il est vrai. — comme, dans les adultères des livres, tous les maris, — mais que l'amant soit infidèle à l'infidèle.

En vérité, on ne saurait donner l'absolution des

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péchés avec plus de grâce. — en un discours habile. onctueux, lettré, d'un développement qui fait songer à Massillon. — avec plus d'abondance harmonieuse. Mais, ventregai ! le vice est le vice, le baiser est le baiser, et, à moins que ce ne soit pour un charme de plus, il me déplaît qu'on le lave dans l'eau bénite. « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre ! » a dit Jésus, défendant la femme adultère, et c'est tout ce qu'on peut dire de mieux, aujourd'hui que nous avons donné un synonyme dramatique au cocuage. ce vieux terme gaulois qui souriait.

M. Bourget a cessé de traiter un roman ainsi qu'une conférence et une critique, de couper en quatre, gravement — et par là il était pris pour un docteur de la pensée — un petit cheveu perdu dans une bataille d'amour, de dogmatiser en un jeu de plume, d'ailleurs bien remarquable. Il a laissé le manteau d'abbé chérubinesque aux mains de la respectable comtesse, en lui pardonnant une dernière fois pour toutes les chairs « ne boiras » présents comme à venir ; et son oeuvre, Mensonges, — je pourrais dire chef-d'œuvre, mais ce gros mot n'est pas discret, — est enfin mieux que de l'art, mieux que de la littérature, un souvenir des autres, une transposition d'un morceau de maître, mieux qu'une impression d'après Stendhal, MM. Taine, Renan; c'est de la vie.

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Le commencement est un peu long et terne; l'auteur insiste trop sur la naïveté de son héros, le poète René Vincy. sur les surprises qu'il a dans le monde, son étonnement de se trouver dans une antichambre (( remplie de fleurs et chauffée par les invisibles bouches du calorifère » ; mais les xent et quelques premières pages passées, — des accords de musiciens, quand on arrive au spectacle avant l'heure. — l'action est entraînante, l'action de personnages qui ne sont pas, comme autrefois, mon cher Bourget, d'artistes et incertaines silhouettes, mais qui ont du sang, des passions, qui sont de vrais hommes et de vraies femmes, qui vivent enfin. Hors de la vie, point de salut ! M. Bourget. pour tels chapitres de ce livre. Mensonges, où vibrent des ressouvenirs sincères, a une chance, devant les siècles, d'être sauvé. Ce roman marque la fin d'une deuxième étape de talent : il est la borne indicatrice du bon chemin. Voilà un écrivain sur ses terres. M. Bourget ne réfléchit plus, avec un geste las et distingué, sur la pensée d'autrui ; il marche, il pense aussi, et tout seul.

Un jeune poète, René Vincy. a eu un succès dans le genre de celui de M. Coppée : le Passant. Et ce Vincy ressemble moralement à M. Coppée. à moins que ce ne soit à l'auteur même. Un de ses amis, plus âgé, Claude Larcher. le présente chez madame Ko-

moff. II y connaît la femme de trente ans. blonde, Suzanne Moraines. Elle s'éprend de désir pour René, puis d'amour ; elle se donne à lui, page 290, et le morceau est fort joli. Suzanne est déjà la maîtresse — une fois par semaine — du baron Desforges, un vieillard à l'effigie du duc de Morny, celui de l'empire, un cousin du baron Chevrial, d'Octave Feuillet (Un Roman parisien). René Vincy l'apprend par une vengeance d'actrice, de Colette, la maîtresse de Larcher, Colette, une perversité d'après Réjane ou d'après Sarah, « une créature tentatrice, capable de donner des baisers d'une saveur unique ». René apprend donc que madame Moraines ne faillit point pour lui seul, et dès lors c'est une fille, une misérable qui lui a menti. 11 va le lui dire dans sa loge, à l'Opéra, puis, désespéré, il tombe malade, il manque en mourir, tandis que Claude Larcher, trompé aussi par Colette avec des hommes et des femmes, bat sa maîtresse ; mais les coups finissent toujours par d'autres.

Aux dernières lignes :

« Un élégant vis-à-vis approchait, emportant madame Moraines avec Desforges assis en face. Susanne souriait au baron, qui, évidemm.ent, emmenait sa maîtresse et le mari au bois. — sans doute pour y dîner... » Elle est charmante et cruelle cette tin qui ne finit pas, pareille à une réalité

Certes, Desforges a dû se dire : « Comment! voilà un pauvre garçon ! il a la chance d'être remarqué par une femme qui vient, dans sa chambre de poète du quartier latin, apporter sa beauté, son luxe, son ariscratie, « toute sa lyre » à elle, et il ne lui est pas reconnaissant de toute sa tendresse, de toute sa ferveur! On n'est pas plus mal élevé. Ce poète l'espionne, et prétend que c'est de l'amour; mais c'est comme l'impiété, une indiscrétion. Mon Dieu! les drôles de gens !.. Et puis, ce corset de satin « noir », ' où on prend la taille de Suzanne! Elle n'en a jamais eu de cette couleur, mais sa femme de chambre, qui trouve que c'est plus économique et pas salissant... Oui, ça m'étonne bien de Suzon, même pour un jeune homme qui, chez madame Komoff, était épaté par l'antichambre « remplie de fleurs et « chauffée par les invisibles bouches du calorifère... » Ah! les drôles de gens!... Enfin l'auteur ne me fait pas jouer un rôle trop ridicule, et il a tout de même bien du talent, monsieur Bourget, comme le déclare partout ce pauvre Moraines, qui ne s'est pas reconnu... »

Laissons les griefs de Desforges. Nous qui n'avons rien à démêler dans cette aventure que le très vif plaisir de la lire, disons tout simplement, sans autre critique — car il faut bien critiquer pour parler un peu longuement — que ce roman de mœurs

élégantes est d'un art très joli. — <( Çà », c'est un peu plus que le talent, le souffle qui anime la statue, le frisson de loin en loin, de la vie qui circule ; aujourd'hui, « ça » y est, il semble.

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