FORT COMME LA MORT
13 juin 1889
C'est le titre énigmatique du premier roman, j'oserais dire, de M. Guy de Maupassant, si on pouvait, sans un regret d'artiste, regarder comme des oeuvres moyennes les romans précédents de ce remarquable écrivain, le plus doué sûrement de la génération littéraire qui précéda la nôtre et qui a aujourd'hui la quarantaine. Certes, de telles œuvres — Une Vie, Bel- Ami, Monl-Oriol — ne sont pas négligeables pour des gourmets; cependant, on ne pourrait, sans flatterie particulière ou sans erreur de goût, les regarder comme parfaites et les classer, par exemple, au rang d'un certain nombre de nouvelles
du même auteur et qui sont incomparables. Guy de Maupassant était surtout, jusqu'à la publication de ce ce livre, Fort comme la morî, un nouvelliste ; et dans ce genre, il s'est, depuis longtemps, révélé un Maître : vingt ou trente petits récits de lui peuvent prendre place dans les anthologies, parmi les classiques: ce sont des tableaux achevés, qui ne laissent rien à souhaiter aux ouvriers les plus délicats et aux rêveurs les plus difficiles ; ce sont des chefs-d'œuvre ; il n'y a qu'à admirer leur belle santé.
Dans le roman, il semblait que Maupassant manquait de la puissance continue ; ses qualités solides y étaient atténuées. Des morceaux savoureux, sans nul doute ; l'ensemble éveillait un regret. Tandis qu'aujourd'hui ce roman, Fort comme la mort, s'épanouit en ses trois cents pages, avec une sûreté, une force merveilleuses ; on a, le livre terminé et fermé, la persuasion que M. de Maupassant a écrit, sans aucune défaillance, et ainsi qu'il l'a voulu, le sujet qu'il lui a plu de traiter. Jamais, même un seul instant, la forme ne l'a trahi. — En vérité, s'il y a des années pauvres, on ne peut le dire de la semaine dernière, qui nous a apporté en même temps : Ma vocation, par Ferdinand Fabre, une confession pittoresque et d'un charme de sincérité: Quelques fous, par Harry Alis. des histoires bizarres et ironiques, dont le souvenir nous hante ; Un Homme libre, par Maurice
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Barres, un Renan plus jeune et qui séduit les arrivés d'hier, ses camarades ; La LittéraUwe de tout à l'heure, par Charles Morice, dont les doctrines discutables sont parfois un peu étranges et complaisantes. mais dont le talent, tout nourri de pensées rares. de réflexions parfois suggestives, prouve un critique original et. mieux encore, capable d'une belle œuvre personnelle; enfin, une sorte de poème en prose, par M. Georges Rodenbach — l'Art en exil — où le lecteur est lentement saisi par un enjôlement gris de phrases aux rythmes heureux et qui pénètrent l'âme, par la caresse d'un style dolent aux comparaisons vues, ou exprimées du moins, pour la première fois, par l'apparition, dans un jour doux et délicieux comme un crépuscule, d'images de cloches, de béguinages, d'eaux endormies, de tout un décor inoubliable.
Ces livres sauf celui de M. Ferdinand Fabre — sûr du public choisi qui suit depuis quelques années « ce Balzac du clergé » — ne seront guère lus que de quelques-uns. un groupe à côté de la foule qui suit déjà Maupassant. Il a pris rang parmi les rois de la librairie, à côté de Zola toujours installé. Daudet descend ; piteux, il s'en va de la chapelle de Panthéon qu'il avait usurpée ; il s'en va, chassé par la génération nouvelle.
Maupassant monte.
Pourquoi son livre a-t-il tout le succès? Pourquoi les autres n'obtiennent-ils pas leur part et sont-ils les enfants avec qui on ne joue pas ? Chacun de ces ou^ vrages renferme des pages supérieures; il témoigne d'une abondance de pensées et d'observations. Oui, mais ils ont des taches, ils sont incomplets peut-être ; en tout cas, leur lecture est, pour des raisons diverses, moins empoignante.
Et puis, qui sait pourquoi le succès vient, un jour, et pourquoi un vent favorable souffle sur un livre et en éparpille les éditions à travers le monde? M. Emile Zola travaillait depuis des années ; il avait écrit, par exemple : la Ciirèe, le Ventre de Paris^ la Faute de l'ahbé Moîiret. Et Zola restait inconnu. — M. Guy de Maupassant, lui, a eu. la chance d'être fêté tout de suite ; et ce fut justice. Après avoir donné des nouvelles, dont la perfection vaut qu'on le cite à la suite des meilleurs et des plus purs écrivains de la langue française, il publie ce roman : Fort comme la mort. Et les artistes. — en dehors de la sympathie et de l'estime qu'on devait aux autres romans de ce petit conteur chef-d'œuvral, — applaudissent, sans réticences, ce livre, qui donne l'impression balzacienne,
Non pas que l'intrigue puisse satisfaire complètement ceux qui sont épris, avec passion, de vérité. Mais Maupassant a voulu, ce n'est point douteux,
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faire un livre qui plaise aux nobles sentiments que les spectateurs, au théâtre, sont toujours ravis d'applaudir, surtout les gens aux âmes malpropres et troubles, afin de témoigner qu'ils sont capables de îières actions, et qu'en ces héros ils se reconnaissent. Se souvient-on d'une histoire contée par Maupassant ? r Ermite ? Un boulevardier va, un soir, chez une rllle du quartier Latin qu'il a trouvée jolie, et y passe deux heures comme amant ; au moment de payer, il voit un portrait de lui sur la cheminée, le premier qu'il avait fait faire autrefois, quand il était étudiant.
« ... Je demandai: « Qu'est-ce que c'est que ce monsieur-là ?» ~ Elle répondit: « C'est mon père, que je n'ai pas connu. Maman me l'a laissé en me disant de le garder, que ça me servirait peut-être un jour... » Le narrateur poursuit: « Lorsque je sortis, dehors, je m'aperçus qu'il pleuvait et je partis à grands pas, par une rue quelconque. J'allais devant moi, affolé, éperdu, cherchant à me souvenir! Étaitce possible? — Oui. — Je me rappelai soudain une tille qui m'avait écrit, un mois environ après notre rupture, qu'elle était enceinte de moi. J'avais déchiré ou brûlé la lettre et oublié cela... »
Pour expier son erreur,ce boulevardier quitte Paris, se retire sur une montagne, loin des humains, et se fiiit ermite. Là. franchement, c'est un peu romantique, et je ne vois pas Scholl. Rochefort et même