ANTOINE GUILLEMET
8 septembre 1888
Comment diable commencer cette esquisse ? La plume reste en suspens, hésitante, ne sachant quel premier trait dessiner. Il s'agit d'un peintre de talent et, tout d'abord, je vois l'homme aimable, le grand beau gars à moustaches blondes, souriant, humoriste, le Parisien au courant des mille menus faits du boulevard, des salons, des ateliers, les commentant d'une façon sceptique, d'un mot alerte. On sent un brave cœur d'artiste, mais d'artiste qui ne s'indigne plus ; il faut bien être « dans le train », et le train n'emporte pas toujours des gens vertueux. Oui, mais il reste à Guillemet l'esprit, et un esprit qui ne tran-
sige pas, qui souligne finement. Oh ! certes ce peintre, dont les tableaux donnent la nostalgie des vastes horizons et de la mer, est un Parisien — parisiennant.
Aussi un lettré . Au courant de tout ce qui a été publié de remarquable depuis vingt ans, épris de la récente littérature, il est Tami intime de plusieurs chefs, Zola, Maupassant. Mais si, tout l'hiver, Guillemet est un mondain forcené, un assidu de premières représentations, il sait, l'été, l'automne, s'exiler^ pendant six mois trop courts, dans un village ignoré au bord de la mer ; et là il vit dans la recherche d'un art toujours plus parfait, en contemplation de la nature. Ce Parisien fuit Paris la moitié de l'année ; il se repose des hommes.
Voulant faire un portrait de Guillemet — car depuis longtemps j'ai l'envie irrésistible d'écrire un peu du bien que je pense de ce maître paysagiste — je lui ai demandé de me donner quelques notes biographiques. Je n'aime pas beaucoup emprunter leurs renseignements aux dictionnaires ; et, s'adressant directement au sujet, on a plus de chance d'être exact. Voici donc ce qu'a répondu Guillemet ; j'espère qu'il ne m'en voudra pas de l'indiscrétion. Elle peut donner une presque idée de sa causerie si amusante, légère, de bon sens et de jolie vivacité :
«... Rien n'est plus comique que le monsieur qui donne des notes sur lui-même. Notes toujours indulgentes pour le moins. On ne se voit pas, n'est-il pas vrai? ou, du moins, on se voit mieux.
» Aussi, est-ce en langage télégraphique que je vais vous parler de moi. Pardon. — Un peu plus de quarante ans. Ne précisons pas. Fils d'un vieille famille d'armateurs de Rouen. Goût pour la marine (la vraie, pas à l'huile). Famille ne veut pas. — Un peu de droit qui mène à tout, disent les bourgeois. Puis débute dans la peinture à l'huile — la marine, pas la vraie. — Compensation à l'autre.
» Présenté à Corot. Empoigné du coup par la bonté et le génie du Maître, et présenté ensuite à toute la pléiade: Daumier, Barye, Daubigny, Courbet. — Voyage en bateau avec Daubigny père et fils. — Puis envolée dans l'exentrique. Connaissance faite, au café Gerbois, de Manet, et cœtera. Bref, Vécole des Baiignolles. Duranty, très intime, puis Zola, Césanne, les terribles. Inauguration de la peinture, au pistolet. Quid ^5/? Moins cela ressemble à quelque chose plus on est proche du génie. — Refus au Salon. Lutte homérique.
» L'âge vient, les gris dans la peinture. — Connu Vollon. Début sérieux au Salon, de 1872 : Une mer basse à l^illerville, qui est au musée de Grenoble. — 1874 ; Bercy en décembre, qui obtient une seconde
médaille et qui est au Luxembourg. Après : le Quai d' Orsay \ le Chaos de î^illers. — En 1880: le Vieux Bercy. — Décoré. — Et la suite : le Hameau de Landemer, à présent au musée de Bordeaux; d'autres tableaux, encore, toujours. — Et voilà. J'oubliai le jury, depuis 1880, mais ça, il n'y a quoi s'en vanter. Adorant les lettres autant que la peinture. Sortant beaucoup l'hiver, et, l'été, enfoui dans des trous inhabitables. (Nota, j'ai unefille que j'adore). Ça c'est très important, du moins ce me semble. Dites que j'aime Paris et ses vues et que je ne sais pas pourquoi je peins autre chose... »
Qu'ajouter de plus ?...
Dire en complétant, que Guillement est né à Chantilly (Oise), en 1842 ; qu'il a fait ses études à la pension Savary ; qu'un de ses camarades de classe est aujourd'hui le peintre de mondanités, Gustave jacquet. Il faudrait ressusciter les enthousiasmes extravagants, les haines violentes du clan « des Batignolles » ; mais Duranty, Manet sont morts, les comparses disparus, et de cette bande du café Gerbois, Zola seul demeure, qui a fait revivre plusieurs de ce groupe dans son roman: l Œuvre. Et comment ressuciter, avec des mots, les navigations jusqu'à Rouen et au-delà, avec de gaies escales, tout le long de la Seine, sur le bateau du père Daubigny, le
Bottine Tout cela c'est la jeunesse d'un autre; c'est la chanson dont le rythme, avec les années, s'atténue, même pour cet autre, s'apaise dans le souvenir en une lointaine caresse, attendrie et mélancolique. Puisque cette chanson doucement s'imprécise pour qui en jeta, tout l'avril de sa vie, joyeusement les couplets, comment évoquer, avec son charme souriant, cette poésie nomade? — Et les leçons de Corot à Guillemet, à travers les décors baignés d'aube ou de crépuscule, en face de la nature ? Renaîtra-t-il, l'été passé, à Ornans, en 1869, avec ce magnifique voyant. Courbet, qui enseignait surtout, la palette et le pinceau à la main, mais qui joignait ses conseils brutaux, d'une grosse voix paysanne ?
La vie marche, et là-bas, sur la route, le passé diminue; presque rien au bout du chemin accompli- Ce qui reste, c'est le rêve, un peu de rêve fixé en des poèmes, des proses, des musiques, des sculptures, des tableaux, — l'émotion, par exemple, qu'à une heure poignante du jour, dans une certaine partie du ciel, nous fit un paysage, cette émotion glissées et maintenue parmi les couleurs sur une toile.
Parfois, Guillemet a marqué ce frisson des choses et encore, à ce Salon de 1888, dans son tableau : la Plaine de Cayeux. Et toujours il est épris de la
terre, de la mer, de leurs aspects incessament variés, du ciel, de ses jeux de lumière. Dans ce peintre solide on retrouve l'élève de Daubigny, de Courbet, de Vollon ; mais par sa fougue brillante, son observation personnelle, par ses qualités de talent bien développées, il est arrivé au premier rang.
Seulement « TÉcole des Batignolles » n'est pas morte, car les cénacles renaissent et se transforment, toujours intransigeants, avec d'autres folies d'où sort un peu d'art nouveau, les époques heureuses. Aujourd'hui, d'aucuns, parmi la troupe de peintres impressionnistes, symbolistes, cloisonnistes (?), traitent peut-être Guillemet, un de leurs meilleurs aînés, de réactionnaire. Mais ils Testiment — même ces farouches — et ils le diraient, s'ils n'étaient esclaves de leur indépendance.