THÉODULE RIBOT
8 mai 1887
Il est peu d'existences plus nobles et d'un plus fier exemple artistique que celle du peintre Ribot. On parle beaucoup de l'exposition merveilleuse véritablement qu'il fait, ce mois, de son œuvre des dix dernières années, dans les galeries fort bien aménagées de M. Bernheim jeune, rue Laffite. C'est une prodigieuse évocation de muets personnages, isolés de tout décor, aux bras croisés, aux poses recueillies, obscurément méditatives, — les femmes, presque toutes, la tête coiffée de voiles noirs qui couvrent encore les épaules, les corps comme drapés de deuil, — les hommes, leurs figures dans l'ombre de
feutres à larges bords ou du capuchon dantesque. Tous ces visages sont sillonnés de rides, tels que des glèbes coupées de sillons ; ils disent sans plaintes, en leurs attitudes quasi contemplatives, résignées sous les destins toujours pareils et cruels, la triste épopée des humbles.
Toutes ces toiles — qu'elles représentent seulement un gigot, une casserole, un pot de grès, mais toujours avec la vie particulière des choses — tous ces dessins font naître, en une magie de noirs et de lumières, une admirable vision d'êtres personnels. — Un artiste, Ribot, et de ceux qu'on doit le plus" estimer. Je l'ai vu en sa petite maison, entre cour et jardin, de Colombes. Par l'escalier de bois, étroit et mal éclairé, je suis monté, derrière le maître peintre, — un vrai maître peintre — à son atelier, un grenier, une mansarde de quelques mètres carrés, aux murs sans aucun ornement, badigeonnés, de plus en plus, d'obscurité par l'essuyage des pinceaux. Le jour arrive par une minime tabatière; dans l'ombre de la soupente, trois femmes assises, vêtues et embéguinées de noir, madame Ribot, sa fille Louise et une nièce, une orpheline, dont la grâce blonde est comme une clarté dans cette pénombre de limbes ou de géhenne.
M. Ribot cause; il dit ses longs débuts misérables,
les métiers d'ouvrier qu'il fut obligé d'accepter pour vivre et nourrir sa famille, sa foi profonde dans l'art, ses seules joies venues de lui, son adoration pour quatres grands créateurs : Delacroix, Daumier, Millet, Courbet; et il raconte sa seule entrevue avec Millet.
« Un dimanche que je pus m'échapper, j'allai à Barbizon et je me présentai chez Millet, je le vois encore, barbu, chevelu, hirsute, en sabots d'où sortait de la paille, me disant : « — Comment vous appelezvous ? — Je suis peintre et je n'ai pas de nom, je m'appelle Ribot. — Qu'est-ce que vous voulez ? — Si vous me permettiez de voir une œuvre de vous, une seule, je serais bien heureux. » Il retourna un tableau commencé, une paysanne qui enfournait du pain. Ah ! monsieur, que c'était beau! Bouguereau aurait pu aller là apprendre à dessiner un coude ! Je regardais depuis deux minutes. Millet me dit : « Et maintenant, faites-moi le plaisir de sortir d'ici. » Eh bien, j'étais si content d'avoir vu cette esquisse, d'avoir vu Millet que, dehors, dans la forêt, je courais et, de joie, je sautais les fossés... Le soir, rentré à Paris, je me mis à peindre, pour être à mon tour quelqu'un, jusqu'à ce que, épuisé, je tombai de feitigue, de sommeil... »
De taille normale, les yeux d'azur tendre luisant sous un béret de velours bleu, les fortes moustaches blanches qui descendent, puis se redressent en croc,
un capuchon flottant sur les épaules, il parle, il sort du passé les souvenirs, les infortunes, ce peintre, un rival de Millet; — et, de loin en loin, assises, les trois femmes, à ces histoires qui sans doute leur sont familières, mais qui sont toute leur vie, sœurs de charité de l'idéal, rient dans la presque-nuit de la lucarne, sous le toit en pente, — dans cet atelier typique des tableaux de Ribot, — d'un étrange et doux rire, sans bruit.
Les décors de Paris