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LA BOURSE

Evénement, 28 janvier 1887

Pour tout le monde, la Bourse, c'est, presque à l'angle de la rue Vivienne et du boulevard, dans une première enceinte formée par une grille de fer, au bout de deux escaliers qui occupent, devant et derrière, toute la largeur de l'édifice, dans une cage de lourdes colonnes, une grande boîte, piquée d'un drapeau et de paratonnerres, où, quotidiennement, sauf les dimanches et les jours de fêtes reconnues par l'État, une cohue d'hommes — qui semblent à la plupart des passants une tribu de fous — de midi à quatre heures, crient, gesticulent, hurlent parfois,

et d'une façon particulière qui ressemble à l'aboiement.

Les profanes qui, par curiosité, se sont risqués à pénétrer dans cette halle mystérieuse de l'argent en sont sortis, d'aventure, sans leurs chapeaux ; un remisier ou un commis le fait partir adroitement d'un revers de main, et, une minute, on se renvoie cet amusement de groupe en groupe, comme une balle; il arrive aussi au bon badaud d'être bousculé, enfermé dans un cercle, poussé, tiré à droite, à gauche, sans savoir à quelle tête s'en prendre. Ce n'est rien, une plaisanterie des jeunes prêtres du Veau qui défendent les arcanes du temple. Puis, de temps en temps, les journaux annoncent que la police a mis les scellés sur les livres de telle maison de finance et arrêté les patrons, s'ils ne sont pas en fuite; qu'un agent de change, spéculant pour son compte avec l'argent des clients, n'a pu faire face à des engagements de plusieurs millions à la dernière liquidation et qu'il a « sauté ».

Ce mot veut dire que le malheureux s'est fait sauter la cervelle, car lorsqu'un membre de l'honorable corporation des agents de change a été coupable d'imprudence ou de malechance, il est d'usage qu'il s'expédie lui-même dans le royaume des vers de terre ; et s'il faiblit à ce dernier devoir, des bulletiniers écriront : « En ne se suicidant pas. M.*** a

commis un acte repréhensible qui gêne fort ses collègues. » Les bulletiniers ont raison : ainsi le veulent les lois de la lutte pacifique, comme disent les politiciens et les économistes, de la lutte pacifique, la plus horrible des batailles, car c'est la guerre avec toutes les fourberies, toutes les cruautés, sans le droit des gens qui fait qu'on respecte les brancardiers, les infirmiers, les sœurs de charité. Dans la lutte pacifique, il n'y a pas d'ambulance. Au contraire î les infortunés, atteints grièvement, s'ils n'ont plus d'espérance et ne renoncent pas à l'orgueil de porter le front haut, pour être corrects, s'achèvent d'un coup de revolver. L'agent de change incapable de solder les pertes subies sur ses opérations, doit « s'ôter », pour qu'un autre s'y mette.

C'était la tradition ; mais elle s'en va, comme bien d'autres sentimentalités. 11 n'est pas moderne de se tuer, à ce qu'il paraît.

La déconfiture d'un agent de change qui choisit pour se cacher la villa d'un ami et non pas le tombeau de famille, la retraite à Mazas d'un des saigneurs de la bourse des petits rentiers, voilà ce qu'on sait; ou bien encore, — à la suite d'une information payée par M. de Bismarck sur la caisse des « reptiles » et publiée par un journal anglais, prêtant à l'Allemagne l'intention de nous demander des explications à

propos de mouvements de troupes sur la frontière de l'Est — que tous les fonds publics sont en désarroi, que la Rente a baissé d'un franc en une heure, après déjà plus de deux francs de baisse en quelques semaines.

Le bourgeois lève le nez, ou en fait un.

Dans ces heures, trop fréquentes, il semble qu'un souffle de défaite passe, à la Bourse, à travers l'immense hall. Tous se précipitent avec fièvre ; les vendeurs ne trouvent pas de contre-parties, et les cours s'effondrent. Ceux qui ont lancé la nouvelle ou qui la connaissaient d'avance ont vendu rentes et valeurs pour « travailler » sur la baisse ; ils les offrent en masse sur le passage de la bourrasque. La spéculation, l'épargne prennent peur ; et c'est la panique î Alors, à trois heures, lorsque retentit, pour les agents de change, le coup de cloche de fermeture, parmi leurs clameurs — et le tumulte des coulissiers qui, eux, s'acharnent une heure encore, et, presque chassés par les gardes en habit bleu, échangent les derniers paquets de rente, ferme ou à prime, sur les degrés de pierre du monument — cette sonnerie frénétique évoque le bruit désespéré d'une cloche d'alarme, en mer, sur une bouée qu'agitent le flot et le vent, au milieu d'une tempête.

Le soir, de neuf heures moins le quart à dix

heures, boulevard des Italiens, dans la vaste salle, mal éclairée, du Crédit lyonnais, les boursiers se retrouvent. Dans une presque pénombre, un bureau circulaire, recouvert d'une housse bossuée parles tables et des dossiers de chaises, imite assez bien les vagues, comme on les représente au théâtre. Ils se pressent là les uns contre les autres ; — lorsqu'un remisier, après une rapide causerie avec son client venu à la «petite Bourse ». parce qu'il est inquiet de l'argent à gagner ou déjà perdu, a un ordre à exécuter, il se jette parmi ceux qui font la « cote » autour de ce bassin artificiel et joue brutaleme t des coudes et des épaules.

Certes, le spectacle est amusant, avec une nuance comique, de ces têtes de tous les âges, ayant dans le cerveau une seule, une très unique pensée : l'argent, de ces yeux qui brillent, de ces bouches ouvertes comme les lèvres rondes de masques antiques, de ces bras tantôt reposés, tantôt projetés en avant, le poing fermé, deux, trois ou quatre doigts allongés pour marquer des centimes. « je prends 6.000 ! — J'ai pour demain ! » Les propositions vociférées se croisent, soulignées de gestes furieux, dans la lumière électrique très vacillante, au-dessus de la toile aux aspects de piscine.

On éteint tout à coup: la petite Bourse se répand sur le trottoir où les tenaces, certains soirs.

sont dispersés par les gardiens de la paix. Le lendemain, à midi, ils recommencent.

Ils sont tous là. sauf les hauts barons — ainsi Rothschild — qui opèrent de loin. De leur bureau, où ils reçoivent au même instant par le téléphone, le télégraphe, les cours des plus importantes places européennes, de Paris, de Londres, de Berlin, ils envoient des ordres et parfois changent l'aspect du marché.

Ce sont, ceux-là, les chefs de la religion de l'or, qui remplace de plus en plus l'ancienne : ils sont forts, ils sont milliardaires par le même moyen, la révélation divine, qui éleva la puissance sacerdotale pendant des siècles : seulement, pour eux. la révélation s'appelle l'information rapide. Ainsi pourvus — quelquefois même avant les gouvernements, lorsque les ministres des finances ou tels fliiseurs de l'histoire contemporaire ne sont pas des polichinelles complices, dont ils tirent les ficelles — des nouvelles du monde entier, ils se gorgent d'or, gagné, volé sûrement.

Tel est. parmi l'écroulement absolu des nobles chimères, le respect universel pour la richesse, qu'ils ne sont plus des trafiquants d'or, mais les rois de rOr, les dieux de l'Or.

Et nous les saluons.

La chambrée est complète, à deux heures, au mo-

ment de la poussée des commis qui vont prendre les cours de réponse des primes. Au milieu, dans le rond de la « corbeille ». les agents de change. Ce sont eux, à l'ordinaire, les plus calmes : ils circulent dans leur rond, allant, tournant ainsi que des fauves. (L'un, surtout, avec sa tête rousse, aux prunelles pénétrantes, sa moustache hérissée de tigre, son allure flegmatique et féline, éveille cette comparaison). De temps en temps ils regardent autour l'agitation des commis du comptant protégés, eux. par une balustrade rectangulaire, des assesseurs proposés aux Rentes enfermés dans la « guitare », et surtout des coulissiers qui, à côté, entre les colonnes intérieures, ont l'air d'une troupe de chiens dévorants. — d'aboyeurs, au moins — et se disputent. Oui, ils ne crient pas les cours, ils les jappent, et lorsque presque tous ensemble s'égosillent, de ces lèvres d'hommes s'échappe, c'est caractéristique, ce confus aboiement qui, au dehors, paraît la folie d'une meute. A l'entrée du hall, sur la droite, dans l'ombre des colonnes, sous les galeries, sont tapis les banquiers allemands et levantins, presque tous juifs, chacals et hyènes que les boursiers eux-mêmes désignent sous le nom de « bande noire ». Adossé à une colonne, son poste fixe, M. Ephrussi, entouré de remisiers très gommeux, écoute le diapason des cris (car une oreille exercée peut reconnaître à des inflexions d'en

semble, à d'imperceptibles nuances vocales si le marché est bon ou s'il faiblit) et combine — avec une suite d'opérations, achats de rentes, vente d'actions, d'obligations, avec du comptant, du ferme, des primes, dont un sou, dont cinq, dont dix, avec des arbitrages, — une page de chiffres. Il est certain d'avance du résultat harmonieux comme un compositeur, pointant des blanches et des noires, des bémols, des dièzes, des croches doubles, triples, quadruples, des portées de musique, entend, à mesure qu'il écrit, leur chanson. Ainsi le banquier de haut vol, en transmettant ses ordres, semble écouter d'ores et déjà le choc des nom.breux rouleaux tombant, bien plies ou éventrés, dans les tiroirs, le froissement distingué, en mode mineur, des billets de banque, billets de mille, de cinq cents, de cent francs, de cinquante — timides, ces derniers — le tintement des louis d'or, le carillon des monnaies d'argent, le bourdon populaire des grosses pièces de cent sous, et. comme un rire de gamines blondes, le chœur joliet des petites pièces de cinq francs en or. qui donnent, en cette valse de la fortune, la note aigué des fifres.

Chaque jour continue la lutte pacifique, civilisée en apparence, mais sauvage, acharnée — avec l'exagération des capitaux fictifs et l'escroquerie conforme

à la loi — où l'un est la nourriture de l'autre.

Sous le péristyle stationnent, — voisinant avec les banquiers d'argent, pour le change, les effets de commerce, les chèques, — les coulissiers des valeurs internationales et des valeurs non cotées; ils sont à l'air par tous les temps, toutes les pluies, toutes les neiges. C'est pourquoi ils ont reçu le sobriquet de « Pieds-Humides ». Des poètes, ces boursiers ! Ils ont la recherche et la trouvaille de l'image pittoresque, de l'épithète homérique, sans compter que lesdits Pieds-Humides ont aussi, quand ça ne va plus, quand les différences en perte sont trop crevantes, les « pieds légers » d'Akhilleus.

Cette foule, dedans et dehors, est mêlée, comme à présent, d'ailleurs, la société entière; entre les agents de change et les puissants et ignobles banquiers allemands ou levantins, tous juifs — parmi lesquels erre un ramasseur de bouts de cigare, (en voilà un toujours à la baisse î) — des domestiques de grande maison, des concierges spéculent sur des obligations, vendant à la hausse, rachetant plus bas. Et près des grilles, entre l'urinoir et le bureau d'omnibus, de vieilles femmes sortent de leur cabas des titres tombés presque à rien et les cèdent au comptant. Une de ces vieilles vend un paquet de ces valeurs dégringolées à un gars en blouse, le type du tueur de bœufs à la Villette; l'homme, en la payant,

lui donne dix francs de moins, Un vieux, venu là pour trafiquer, le fait remarquer. « De quoi te mêlestu? est-ce que ça te regarde? » beugle le boucher en renfonçant avec le paquet d'obligations le « gibus » du pauvre diable, et il part en un dandinement de brute. — De l'autre côté, tandis qu'en face attendent les voitures de maître, des chasseurs et de petits porteurs du télégraphe jouent aux billes.

La Bourse^ c'est le vol. Beaucoup, à la Bourse, volent comme ce boucher dans d'autres proportions, avec plus d'égards, il est juste de le reconnaître, depuis les formidables banquiers, les Rothschild — le baron Nathan, arrivant à Londres vingt heures avant la nouvelle officielle de Waterloo, acheta, sans risques, des rentes à 57 francs, les revendit quelques jours après à 81 francs et gagna d'un seul coup 35 millions, pendant qu'à Paris ses frères en ramassaient une centaine avec l'opération inverse; ainsi chaque goutte de sang versé sur le champ de bataille se transforma pour eux — depuis donc les formidables banquiers, jusqu'aux tripoteurs interlopes, soutireurs de « petites bourses », fondateurs d'agence où tous les ordres sont reçus, si peu importants qu'ils soient.

Le parquet et la coulisse n'acceptent pas pour les opérations à terme d'engagements au-dessous de 1,500 francs de rente pour le 3 0/0 et de 2.250 pour

le 4 I '2 0/0. Eux ne refusent rien; tout est bon à prendre; pas de minimum. S'il y a d'honnêtes gens à la Bourse, parmi les agents de change et les coulissiers, on ne peut le prétendre des filous indiscutables qui envoient des circulaires par centaines de mille, alléchant le public par des promesses de bénéfices à jamais illusoires. Ils font toujours la contrepartie de l'épargne, trop loin pour être bien renseignée ; le cautionnement^est bientôt dévoré. Si, par hasard, le client a de la veine, on ne lui paye pas ses différences; s'il les a gagnées, il peut les perdre, et la perte ne tarde guère. Cautionnement et bénéfice se trouvent engloutis. Le patron regarde toute somme envoyée parle gogo, pour garantie de ses opérations, comme acquise. — « Encore ça de gagné! » s'écrie t-il dans un accès de belle humeur et de franchise.

Personne ne gagne à la Bourse, hors les matadors, barons de Mazas, et les intermédiaires, empochant toujours d'énormes courtages, quoi qu'il arrive. Un client qu'on trouve, c'est, en moyenne, mille francs à deux mille francs par mois pendant près d'une année, suivant la déveine plus ou moins lente, mais sûre, emportant tout, en une fois ou deux, si on s'entête. — A côté de braves garçons, d'ailleurs, que d'individus à face élégamment patibulaire! les mieux vêtus, les plus gommeux sont souvent ceux

qui n'ont pas cinq louis en propre; Des Grieux qui cherchent une mangeoire ! Ils ne parlent que de capitaux fantastiques, et ils ont une chambrette près de la Madeleine, dans un quartier chic, au cinquième, près des domestiques. « J'ai pour demain ! » Demain, c'est Tespérance, le loup botté qui dit : « Tous ces chats sont à moi ! » Demain, ce sera le million, le milliard.

Demain, ce sera aussi l'effroi des peuples devant la féodalité financière arrivée à son apogée ; — la guerre pour la vie, impossible sous l'oppression des Rois, des Princes, des Barons de l'argent; — la Révolution, qui déjà gronde, menace, prête à couper les hauts pavots mortifères à l'ombre desquels on s'endort; — la foule, un jour de la fin de ce vieux siècle, par excellence siècle de l'Or, de l'Or que Balzac fit le héros gigantesque, monstrueux de sa Comédie humaine, se ruant à la Bourse pour accomplir sans doute un grand'œuvre inutile (car les juifs sont trop adroits et insinuants pour ne pas être à la tête de la réforme sociale ; Karl Marx est juif, et la terre voit les mêmes recommencements) en démolissant la Bastille nouvelle, Signe, de l'argent qui, après la déclaration des Droits de l'homme, ramène l'inégalité; — demain, c'est tout cela peut-être.

Et, sur les ruines de la Bourse, sur le sol aplani.

— comme, en 1789, là où fut la Bastille, — on plantera un mai vert, avec, à une petite variante près, le même écriteau :

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