‹ Masques modernesChapitre 7 sur 36 · PARADE D'ENTREE · texte numérisé non relu

PARADE D'ENTREE

Le Figaro , supplément littéraire illustré, du 3 mars 1888 {des- • sms de Raffa'cUi) .

Le spectacle amusant, divertissant, la rue! Vrai théâtre des Variétés, où vont et viennent, continuant à jouer leurs rôles, les acteurs et les actrices de la vie! C'est toujours la même aventure, et pourtant rien ne se ressemble: les grandes passions, certes, — amour, ambition, luxure, intérêts, — sont pareilles à celles qui agitèrent les siècles endormis, comme des rois sous les cathédrales, dans les his-

toires des peuples. Mais le temps change les décors et les accessoires; il transforme aussi les âmes; et ainsi tout est nouveau.

Quelle féerie! — Les soirs de printemps ou d'automne, aux retours de Bois, — ou bien, sur les boulevards, à l'heure d'absinthe, les beaux jours d'été, quand, vu de la place de l'Opéra, le soleil énorme, pareil à un bolide de braise, semble tomber derrière l'église de la Madeleine et mourir, irradiant des toits, par des accrocs de lumière, une tente de café, les vitres de kiosques à journaux, des dessus de fiacres, en une agonie très lente de pourpre, de gemmes et d'or, — encore, autour des gares, quand les trains de banlieue charrient des rires, des frôlements aux jupes, des lilas, — en hiver aussi, par la neige aux flocons envahissant le ciel et qui jonchent la ville impure, Rome décadante, Byzance plus exquise, de blancheurs liliales, — quelle féerie!

Et, lorsque flotte dans l'air la fièvre de gros événements. — une défaite, hélas! sur un océan lointain, par delà d'autres mers. — une élection à la Présidence, avec la cohue sur les larges voies centrales, les soldats campés autour des fusils en faisceaux, des manifestations en guenilles qui passent et qui hurlent, c'est toujours la rue. — alors presque la rue des années épouvantables où un vol de flammes, courant de monument en

monument, agrandissait, sur une capitale, d'un bout de rhorizon à l'autre, le drapeau rouge.

La rue, son peintre Jean-François Raphaélli l'a représentée souvent, et le mieux. Il suffit de se rappeler ses dessins d'un contour exact et personnel, ses tableaux où parfois un simple coin désolé de terrain vague, une berge nue avec son chemin de halage évoquent la formidable ville prochaine, — sans même besoin d'une de ces silhouettes dont l'intellectuel et original artiste a peuplé son œuvre, déjà vaste, comme d'une création d'hommes.

Ce grouillement incessant, perpétuel, qui va entre les maisons, et dont un peu rôde en lambeaux près des fortifications, vagabonde à travers les banlieues, Raffaélli se plaît à l'exprimer; et il rend merveilleusement, avec les aspects extérieurs, l'âme, c'est-àdire la vie des rues. — où l'esprit court, parfois ramassé comme un chien errant.

Au bal de l'Opéra, un « habit noir » s'approche d'une svelte femme en domino mauve, et son bras se courbe, la main preneuse, autour de la souple taille. Comme l'inconnue ne résiste que ce qu'il fiut pour un peu de pudeur et plus de charme :

— Tiens ! celle-ci doit être plus spirituelle que les autres.

— Non. je suis bête.

— Alors, causons.

— Oui, vous soutiendrez votre esprit, et moi ma bêtise.

— Tu es le salon ?

— Non, je suis la rue.

Ce masque venait d'un salon ; mais la rue aussi est drôle. Oh î l'esprit entendu en passant! Du boursier, par exemple :

— Tu salues ce garçon? Il m'a filouté mille francs.

— Sacristi ! alors, tu peux l'estimer, mon cher. C'est quelqu'un.

L'esprit du boulevardier. « Pourri de chic » le vieux chroniqueur voit passer M. Romain, l'acteur, le beau Romain, pâle et toussant; il dit au « Vieux Carafon » :

Du dernier des Romains, voilà ce qui nous reste.

C'est « nature » entre la rue Drouot et l'Opéra, sur le tard de la journée. — Et l'esprit de l'enfant? Bébé se promène avec son père, qui lui donne la main :

— P'pa. pourquoi m'man m'a dit hier, que j'étais peureuse comme la lune? Si la lune « aurait » peur, elle ne resterait pas seule la nuit.

11 y a surtout la bêtise de la rue, ou sa naïveté, et

Flaubert se distrayait férocement à la recueillir. Les Concourt, qui sont les grands maîtres littéraires de cette époque, parce qu'ils ont su regarder autour d'eux et se soucier, seulement comme moyen, de la hâblerie des rhétoriques, content dans leur « journal » leur joie de saisir une phrase typique sur un trottoir, et de la noter. Vallès ramassa, pour une feuille d'antan. ce beau titre : La Rue. Qui fera le livre ?

Nul théâtre n'est plus renouvelé que dehors: c'est distraction charmante et vision imprévue. Mais, comme dit l'Écriture, « ils ont des yeux, et ils ne verront pas; ils ont des oreilles, et ils n'entendront point. »

Page 1