LA CHUTE DU MINISTÈRE
Six heures du soir: le crépuscule tombe. Un ministère aussi, paraît-il. Sur toute la ligne des grands boulevards, une horde de pauvres diables aboient : « Demandez le discours de M. Clemenceau! Le vote de la Chambre ! La démission du ministère ! » Et même des indifférents au mouvement politique achètent — à un kiosque, blanc de papier et de lumière, ou à un des crieurs, si le kiosque est trop encombré de clients. — un journal encore tout humide de l'imprimerie. Le vendeur ne prend pas la peine de plier, tant il est pressé; vite, on regarde les nouvelles. « Tiens ! cinquante voix contre le ministère! Un de plus, au compte de Clemenceau! A qui le tour! » Le dilettante sourit.
D'autres jettent, dès l'abord, un coup d'œil à la cote de la Bourse. Ah ! quelques centimes de baisse ! — ou de hausse, pour fêter la chute du cabinet, en escomptant le nouveau. — « Tant mieux ! » ou «Tant pis! », suivant de la perte ou du gain. D'autres
gémissent en eux, rapidement, car ils sont de Paris; — tel des ministres tombés leur avait promis une place, fait espérer quelque sinécure, ou bien la croix. Il faudra recommencer les démarches, avoir des aboutissants au pouvoir futur. « Sacré Clemenceau! » — Il semble que, sur le boulevard, court un tout petit frisson de plus, dans le mouvement habituel un tantinet surexcité.
Car il y a toujours une curiosité, malgré la fréquence de ces changements et l'habitude qui vient. On s'interroge : « Si nous avions Floquet? — Et la Russie, mon cher ? — L'ambassadeur est au mieux avec lui. — Et Clemenceau, alors? — 11 serait Président de la Chambre. — Ah ! très malin ! 11 ne pourrait pas interpeller le ministère. » Nombre de ces papotages se continuent en histoires de femmes ou parties de dominos, dans les cafés, dont les glaces flamboient, comme les devantures des magasins.
Oh! dès le crépuscule — à l'heure des rencontres de femmes et d'amis sur le boulevard, à l'heure des théâtres, parmi les arbres malingres, les voitures qui roulent, les tables envahissant le trottoir, les kiosques transparents, les colonnes multicolores des affiches de théâtres, les réverbères du trottoir et des refuges, les milliers de fleurs de gaz, entre la double et haute rangée de plusieurs étages, lourdes masses sombres, sur ces cages de verre, pleines de clartés, — la vie plaisante !