CHaPiTRE IX
André Masséna dans la Marine
André qui avait à ce moment treize ans (1) prit la résolution de quitter la maison de son oncle. Que faire ? Il songea tout naturellement à gagner Toulon où il retrouverait François et Infernet, ses cousins, peut-être aussi Marcel, son oncle le militaire et en tout cas ses parents les Fabre, à qui il demanderait aide et assistance en cas de besoin.
Partit-il clandestinement, (2) comme certains l'ont écrit ou avec le gré des siens et en même temps que le jeune François par exemple, ce qui est une hypothèse vraisemblable ; on n’est pas fixé sur ce point.
Dans un mot trouvé dans des archives de famille et écrit de la main d’un contemporain de Masséna, il est dit :
(1) « Je suis venu en France à l’âge de 3 ans (13 ans)... », écrit Masséna en 1814. (Arch. privées de la famille Masséna, vol. 2, pièce 158).
(2) Général Koch (Mémoires de Masséna); La Grande Encyclopédie (biographie de Masséna, par Et. Charavay); Franceschini (Les contemporains Masséna); J. Amic (Histoire de Masséna) ; D. Beauregard (Masséna); Toselli (Notice biographique sur Masséna) ; Docteur Brisset (Notices sur Masséna, arch. priv. de la famille Masséna, vol. 2, pièce 165). Général baron de Marbot. (Mémoires, t. 3, p. 7).
« Masséna, à 14 ans, part rejoindre Marcel Masséna, son oncle. Il s'embarque à Marseille et fait un voyage en Amérique (1) ».
D'autre part, dans son dossier aux archives de la guerre. une pièce datée de Garezio, le 4 prairial an II (23 mai 1794), et signée de la main du général Masséna porte sur ses états de service : « Dans ses premières années, employé à Toulon au service de la Marine ».
Cette indication nous permet une hypothèse qui ne serait pas dépourvue de vraisemblance si l'on se souvient que André Masséna avait comme grand-père maternel M. Fabre, «l'ouragan », entrepreneur de travaux etarniateur.
Ceci explique l'embarquement de son neveu Cyprien Infernet, le héros de Trafalgar, cousin d'André Masséna, à peine sorti de l'enfance, sur un des navires de la maison Fabre armant à Toulon.
Dans cet ordre d'idées, il est tout naturel de penser que Joseph Fabre ait fait pour le jeune André Masséna, son petit-fils au même titre que Cyprien Infernet, ce ce qu'il fit pour ce dernier, et lui ait assuré un embarquement comme mousse sur l'un de ses navires. Ainsi s’expliquerait, en outre, que le maréchal Masséna fasse figurer dans ses états de service que nous relevons, plus haut la mention «employé dans ses premières années à Toulon au service de la marine ».
Le général baron de Marbot, qui compta plus tard un moment à l'état-major du maréchal Masséna, consacre dans ses mémoires, un important chapitre à la vie d'André Masséna d’où nous extrayons le passage suivant correspondant au moment où le jeune ‘André vient de quitter son oncle à Nice, pour mener une vie plus conforme à ses goûts de liberté, d'indépendance et d'entreprise.
(1) Le colonel Roux, dans sa lettre au général Koch relative à la jJeuhesse de Masséna indique aussi Marseille comme lieu d'embarquement, (Arch. priv. de la famille Masséna, vol. ?, pièce 163).
André Masséna, dont le caractère ardent et aventureux ne pouvait se plier à la vie monotone et laborieuse d'une fabrique, abandonne, dès l'âge de treize ans, la maison de son oncle et alla s'embarquer clandestinement comme mousse sur un vaisseau marchand, en compagnie d'un de ses cousins nommé Bavastro, qui devint pendant les guerres de l’empire le plus célébre corsaire de la Méditerrannée.
Retenons de ces lignes, l'indication nouvelle que Marbot apporte à la biographie de Masséna, en indiquant qu'il s'embarque comme mousse avec un de ses cousins, nommé Bavastro, le futur ravitailleur de Gênes pendant le siège de cette ville.
L’affirmation du général Marbot, toujours si sujet à À caution, est très certainement inexacte ici, au moins en ce qui concerne Bavastro.
Celui-ci, né à Gênes, s’embarqua il est vrai tout jeune comme mousse sur un navire marchand, mais non à Toulon ; en outre, il n'était pas parent de Masséna, qu'il ne connut, s'il faut croire l'historien Toselli, que beaucoup plus tard, vers 1782 (1). Il devint peut-être du fait de son mariage, allié de Philippe Masséna, mais d'une façon très lointaine, et jamais le maréchal dans les diverses interventions qu'il fit plus tard auprès du Ministre de la Marine en faveur de Bavastro, son ami, ne le désigna comme son cousin, ce qu'il n'aurait pas manqué de faire si un lien quelconque de parenté les avait unis.
André Masséna, donc, arrive à Toulon et s'en va très certainement retrouver son grand-père maternel Joseph Fabre, qu'enfant, il a connu à Nice. Il ne veut pas entendre parler d'entrer dans une fabrique de savon et se sent plutôt attiré vers la carrière de marin. Aussi soit après quelques mois de séjour à Toulon, ou quelques courts voyages en Méditerranée, il fut embarqué comme mousse
(1) Toselli. Biographie niçoise ancienne et moderne ; chapit, Bavastro,
sur un vaisseau qui partait pour une campagne lointaine, et commandé par un de ses parents, du côté Fabre très probablement (1). Son oncle, Antoine-François Masséna, le tanneur était parti pour l'Amérique en 1759, sa mère avait à Cayenne des parents colons. André part à son tour pour le nouveau monde. Il y fit, dit-on, deux voyages, le premier vers 1771 où sa présence est signalée à Cayenne, tandis qu’à la même époque son cousin Infernet, mousse sur la brigantine Marte-Désirée que commande le capitaine Joseph Fabre, certainement aussi un parent de | «ouragan », navigue dans le Levant et le second aux Iles (2), l'année suivante.
Mais bientôt le jeune André ne tarde pas à s’apercevoir qu'il s'était trompé en se croyant une vocation pour la marine et au retour de son dernier voyage en mer, probablement vers l'été de 1775, André, alors âgé de dix sept ans, décide d'abandonner cette carrière.
On devine les motifs de cette résolution ; ses biographes sont d'accord pour indiquer en premier lieu les mauvais traitements subis. Qu'on se représente ce que devait-être la vie d'un mousse à cette époque sur un navire de la marine marchande. Malgré la protection du capitaine, on n'était pas tendre à bord pour le moussaillon considéré de tous temps comme le souffre-douleur et le jouet de l'équipage. D'autre part, la santé délicate d'André Masséna
s'accommodait peut-être mal de la rude vie de matelot. Enfin, la perspective d'une existence sans grand avenir le décourageait.
Ce sont ces divers facteurs qui durent entrer en ligne de compte dans la décision de Masséna et le conduire, suivant sa destinée, vers la carrière où 1l devait s'illustrer,
(1) Vie de Masséna, par X. Impr. J.-M. Corne, Toulouse,
— Notice sur Masséna, par Pons de l'Hérault.
(2) Arch. de la famille Infernet.
Lettre du colonel Roux au général Koch. Arch. priv. de la famille
Masséna, vol, ?, pièce 163,