CHAPITRE X
André Masséna dans l'Armée Royale
ANDRÉ MASSÉNA, Soldat
Regagna-til Ia France par Marseille, comme l'indication figure dans les archives d'un allié de Masséna, ou par Toulon ? Vraisemblablement par Toulon, puisqu'il y a tout lieu de croire qu'il était parti sur un navire de la maison Fabre, dont le port d'attache était cette ville. Que faire à son débarquement ? Son grand-père Fabre ne pouvait lui offrir d'autre situation que dans la marine, peut-être était-il décédé ; Masséna n'avait aucune instruction, pas de métier, il lui restait peu de choix, puisqu'il ne voulait pas se remettre à la fabrication du savon.
Retourner à Levens ? Sa grand-mère était morte, qu'y aurait-il fait ? aucun emploi n'était possible pour lui dans ce village, qu'il n'aimait pas. Les levençois d’ailleurs l'ont fort peu connu, si ce n'est pour l’accuser plus tard et lui garder un secret ressentiment d’avoir voulu brûler le village afin d'en chasser plus sûrement les Austro- Sardes qui y cantonnaient, et les barbets qui avaient installé aux environs leur quartier général.
Aller redemander l'hospitalité à son oncle Augustin le fabricant de pâtes alimentaires ? Il n’y était encouragé ni par la brusquerie de son départ qui avait ressemblé à une évasion, ni par le cuisant souvenir de sa fonction de tape-cul. Rejoindre sa mère à Nice ? Celle-ci s'était créé un nouveau foyer et à la place de son père, il n'aurait trouvé qu'un parâtre peu disposé à s'occuper d'un grand beau-fils de dix-sept ans, au caractère évidemment peu souple. Il fallait pourtant prendre une décision. C'est alors qu’en désespoir de cause, il se retourne vers son
oncle, le militaire, esprit grave, calme et réfléchi, qui pourra lui donner aide et conseil.
Marcel Masséna à ce moment compte au régiment Royal Italien en qualité de quartier-maître trésorier, depuis 1771 et précisément il est à Toulon depuis peu, son régiment étant venu de Monaco depuis le 28 mai de cette même année 1779.
De nombreux niçois ou originaires du Comté de Nice y sont incorporés, le milieu ne peut que lui être sympathique. D'un caractère audacieux, aimant, comme tous les Masséna, les voyages, les aventures, le jeune
André se sent tout naturellement attiré par cette’ nou-
velle carrière qui répond à ses désirs d'activité et d'inconnu et le 18 août 1775, à Toulon même, il entre au Royal Italien comme fantassin.
On a pu s'étonner qu'André Masséna, sujet sarde, soit venu s’enrôler dans les armées françaises au service du roi de France et ce reproche fut formulé bien souvent au moment où général de division, il prit part à la campagne d'Italie aux côtés de Bonaparte ; on l’accusa de trahison.
Ce reproche est immérité, car le fait était assez commun à cette époque d'armées mercenaires où la notion de la patrie était assez vague. De nombreux étrangers, par goût où par métier, entraient au service de la France. Quant à Masséna, déjà à demi français par sa mère, son pays natal, qu'il avait si peu connu, le laissait indifférent : il préférait sa patrie d'adoption et avait quitté Nice sans esprit de retour.
Plus tard, quand il sollicita de Louis XVIIL des lettres de naturalisation il écrivait : « Sire, je suis né à Nice, 6 mai 1758, mais d'une mère française, je suis venu en France à l’âge de trois ans (treize). J'ai navigué sur des bâtiments français pendant deux ans et suis entré au ser-
vice de terre des armées françaises en 1779: Depuis cette
époque, jai parcouru tous les grades dans la carrière militaire et pour me lier davantage à ma patrie adoptive, Jai épousé une française en 1784 (1789). Enfin mes trois enfants sont nés en France... »
D'ailleurs les siens ne lui avaient-ils pas donné l'exemple ? son père par ses voyages et son mariage, son oncle Marcel, ses cousins tous venus en France où ayant épousé des françaises.
Bref, André Masséna s'engage.
Diverses pièces de son dossier aux archives de la Guerre et même l’une d'entre elles signée de sa main, portent au sujet de son entrée au Royal Italien des dates différentes ; deux font mention des 16 et 18 août 1773 et trois du 18 août 1875.
C'est cette dernière qui semble être la date exacte,
d'autant que sur le congé qui lui fut délivré le 10 août 1789, par le Royal Italien, lorsqu'il quitta l'armée comme adjudant, il est dit que Masséna a servi au régiment quatorze ans, ce qui nous ramène à l'année 1775.
C'est donc bien le 18 août 1775 que le jeune André, à Toulon, endosse l'uniforme de fantassin du Royal Italien : habit bleu turquin, avec revers et parements jonquille, collet rose, gilet blanc, veste et culotte blanches.
Notre futur héros a l'inapréciable avantage de faire son apprentissage du métier des armes sous la direction et la protection de son oncle Marcel ; tutelle doublement heureuse, non seulement au point de vue de la carrière d'André Masséna, mais de son instruction, celle-ci laissant à désirer au point qu'elle était à peu près nulle.
Dès son jeune âge, il avait grandi un peu à l'abandon et son oncle Augustin, soit qu'il se fut trouvé en présence d'un esprit rebelle à l'étude ou naturellement indiscipliné, soit qu'il n'eût songé qu'à pourvoir le plus tôt possible son neveu d'un métier qui lui permit de gagner sa vie, ne lui avait même pas fait apprendre à lire. [Test
donc vraisemblable de penser que c'est son oncle Marcel qui fut son premier initiateur pour l'orthographe et la langue françaises.
Plus tard, Marbot à pu écrire, parlant de Marcel Masséna et de son colonel M. Chauvet d’Allons « qu'il voulut bien étendre sa protection sur André et lui fit apprendre passablement l'orthographe ».
Ah, cette 6rthographe ! plus tard on lui reprocha bien souvent de n'avoir jamais pu se l'assimiler; peut-être même des jaloux lui en firent-ils grief! Il est certain pourtant qu'André, très en retard, fit des efforts méritoires pour s’'instruire et rattraper le temps perdu. k
Moins heureux que son cousin Infernet qui, dès sa troisième année d'embarquement était écrivain de bord, à 21 livres de paie, il n’en avait pas eu les loisirs ou le moyen.
C'est donc à son oncle Marcel et uniquement à lui qu'André Masséna est redevable de ses premières notions de lecture, de calcul et d'orthographe.
Masséna était intelligent, spirituel, ayant la répartie prompte, le travail facile au point qu'un de ses biographes le représentera plus tard, comme susceptible de « dicter sans le moindre embarras des ordres et des instructions très détaillées à trois secrétaires à la fois » (1). Ses aptitudes intellectuelles étaient manifestes.
D'autre part, André Masséna nourrissait l'ambition de faire une carrière dans l'armée et il savait qu'un certain degré d'instruction lui était indispensable pour entrer dans le corps des officiers.
Aussi dut-il apporter à s'instruire tout ce qu'il y avait en lui de volonté et de ténacité dane ses entreprises. Il est hors de doute qu'il eut du goût pour l'étude et orna son esprit de connaissances relevées, C'est ainsi
(1) Brisset,
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qu'à un moment donné de sa carrière, il put se permettre de répondre du tac au tac à son interlocuteur, le général Lamarque, qui lui parlait de Romulus et de Plutarque et lui citer en retour Tacite. Son style était net, précis et clair, l'orthographe n'est pas toujours respectée dans sa Correspondance, ni même la grammaire, mais songeons qu’à l'époque ou vivait Masséna l'instruction était le privilège d'une élite et on peut le dire d'une exception (1).
Le Royal Italien était arrivé à Toulon le 28 mai 1775 venant de Monaco, après un séjour en Corse où il avait pacifié l'Ile. Le 26 août 1775, son effectif était porté à deux bataillons par l'incorporation du Régiment français de Tournaisis créé en 1684.
En novembre 1776, un des deux bataillons du Royal Italien, le second, auquel appartiennent Marcel Masséna et son neveu André, est envoyé à Collioure. Trois de ses compagnies étaient détachées à la citadelle de Perpignan et les six autres restaient à Collioure.
Le caractère turbulant et l'esprit vagabond d'André Masséna s'étaient certainement amendés car il fut dès le début, un bon soldat et se plia facilement à la discipline. : Ses efforts allaient bientôt être récompensés, car l'année 1776, devait être heureuse pour l'oncle et le neveu.
Marcel Masséna se voyait nommer sous-lieutenant le 16 juin 1776, et André caporal le 1‘ septembre, après un an de service à peine.
(1) C.f. M. ; l'opinion de M. Jehan d’Ivray. € La Lombardie au temps de Bonaparte », p. 70, qui apporte sans la justifier une note discordante. « Son ignorance était sans bornes. Il ne connut jamais les règles de la grammaire ; la lecture l'endormait (!) et il n'éprouvait aucun besoin de s'instruire »,
ANDRÉ MASSÉNA, Caporal G9058777)
Au dossier d'André Masséna, aux archives administratives de la Guerre, les dates suivantes, selon les pièces, sont indiquées pour sa nomination de caporal : 1° septembre 1776, 1“ août 1776, 6 septembre 1774, enfin 1773. Ne parlons pas de ces deux dernières, manifestement erronées et retenons comme date la plus probable, généralement admise, celle du 1° septembre 1776.
Ce galon de laine, premier succès d'André dans la carrière des armes, produisit chez lui une profonde impression et souvent on lui entendit déclarer, depuis « que jamais dans le cours de sa brillante carrière, il n'avait éprouvé autant de joie et de fierté qu'en recevant les marques distinctives de ce modeste grade (1).
H est assez malaisé de détailler la vie de Masséna depuis cette date (septembre 1776) jusqu'au jour où il fut nommé au grade de sergent (avril 1777). Il est infiniment probable qu'elle ne comporta pas de gros évènements si l'on étudie l’histoire de son régiment pendant cette année.
Nous avons vu que le Royal Italien était arrivé à Collioure en novembre 1776 et avait détaché trois de ses compagnies à Perpignan.
Les troupes tenaient garnison auprès des passages de la frontière d'Espagne et aucun fait d'armes particulier ne vient troubler la vie monotone du soldat.
André Masséna continue patiemment à s'instruire et à se perfectionner dans le métier des armes, il s'évertue à
(1) Koch. Mémoires de Masséna,
mériter l'approbation et l'estime de ses chefs qui ont reconnu en lui un bon sujet.
« Malgré quelques incartades, dit Marbot, son colonel l'éleva en quelques années au grade d'adjudant sousofficier. » ‘
On se demande quelles incartades André Masséna put commettre. Il n'était pas joueur, n’aimait pas à boire. Mais ses inclinations galantes qu'il conserva toute sa vie sont peut-être les « incartades » auxquelles fait allusion Marbot. En tout cas, elles ne devaient pas être bien graves çar sa carrière allait devenir brillante.
ANDRÉ MASSÉNA, Sergent (1777-1784)
Ce second galon ne devait pas se faire longtemps attendre. En effet, André Masséna fut nommé sergent le 18 avril 1777, moins de neuf mois après sa nomination au grade de caporal. L e
Attaché au peloton d'instruction, distinction flatteuse pour un homme de son âge, il acquiert promptement l'autorité nécessaire au commandement au point d'être bientôt considéré comme un des meilleurs instructeurs de tous les régiments de Provénce.
C'est vraisemblablement au cours de cette année 1777 qu'André Masséna vit son frère cadet, Jean Masséna, né le 31 mars 1760, s'engager à ses côtés au Royal Italien. Il fut affecté à la compagnie Martini.
Le 12 octobre 1777, le régiment entier avec ses neuf bataillons fut réuni à Collioure et en juillet 1778, il partait pour la Rochelle.
Quelques mois après son arrivée, en 1779, le Royal Italien fut appelé à fournir un détachement d’embarquement de 400 hommes, pour la garnison des vaisseaux pendant la guerre d'Amérique, détachement qui devait être de retour en France en 1783.
Il est peu probable qu'André Masséna et son oncle Marcel aient fait partie de ce détachement. Nous trouvons en effet, Marcel Masséna en congé à Nice en avril et en décembre 1779. Entre temps, le 22 juin de la même année, il avait été nommé lieutenant,
D'autre part, le 24 juillet 1780, Marcel Masséna était nommé commandant du dépôt des Recrues du Royal Italien, à Marseille et ne rentrait au corps, devenu le Bataillon des Chasseurs Royaux de Provence, que le 12 juin 1788, à Antibes.
C'est au cours de son séjour à la Rochelle qu'une ordonnance du 25 janvier 1779 modifie la tenue du Royal Italien. André Masséna porte maintenant « l'habit long à la française, de couleur bleu céleste foncé, avec les revers blancs agrafés jusqu’au tiers de leur longueur, doublures blanches, gilet blanc à basques et à poches recouvertes, culotte blanche aveclongues guêtres et le chapeau à cornes en feutre noir, galonné de noir ».
En avril 1780, le Royal Italien quitte la Rochelle et s'embarque pour l'Ile d'Oléron. C'est dans cette garnison, nous l’avons vu plus haut, que le 24 juillet de la même année, Marcel Masséna est nommé commandant des recrues à Marseille et laisse son neveu André poursuivre seul sa carrière.
Le 19 mai 1781, le régiment est rappelé sur le continent; et occupe successivement Rochefort et le camp de St-Jean-d'Angély, commandé par Le Voyer d'Argenson, puis retourne de nouveau, le 6 octobre 1782, à Oléron.
A cette époque, les deux frères Masséna étaient séparés, tandis qu'André suivait son régiment, Jean se trouvait avec son oncle Marcel au dépôt des recrues à Toulon. Envoyé un renfort avec un petit détachement du Royal Italien, nous savons déjà comment, au cours de ce déplacement, il fut blessé en duel et mourut à Angoulême le 15 octobre 1781.
Le 4 février 1783, André Masséna voit récompenser ses remarquables aptitudes militaires par sa nomination de sergent-fourrier et le 4 septembre 1784, par le grade d'adjudant.
Le 25 février de cette même année 1784, arrivait au régiment Royal Italien, comme engagé, le jeune François Grobert, avec lequel André Masséna se lie d'une amitié solide. Grobert devait devenir plus tard un brillant officier, puis commissaire des guerres à l’armée d'Espagne et d'Italie, après réforme pour blessures, Masséna n’oublia jamais son ancien camarade et le couvrit toujours de sa protection.
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