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ANDRÉ MASSÉNA, Adjudant (1784-1789)
Dès le mois de décembre 1783, après la rentrée d'Amé:rique du détachement de 400 hommes, le Royal Italien est envoyé à Toulon où il tient garnison pendant quatre ans et n'en repart qu'en 1787 pour aller occuper successivement Montdauphin et Briançon qui marquera, du reste, le terme de sa carrière.
C'est à Toulon, où neuf ans auparavant il s'était engagé, qu'André Masséna reçoit enfin la récompense à ses efforts patients et obstinés. Le 4 septembre 1784, il est nommé adjudant.
L'année suivante, le 18 septembre 1785, il est fait chevalier de l'Ordre du Saint-Sépulcre de Jérusalem (1).
(1) Diplôme de Chevalier du Saint-Sépulcre de Jérusalem.
« Nous, Pierre-François Isnard, chevalier de l'Ordre du Saint-Sépulcre de Jérusalem, commandeur de la Palestine, officier au service de Sa Majesté très chrétienne.
Certifions que le Très cher Frère André Masséna de bonne vie et mœurs, prosterné à genoux après la cérémonie ordinaire, nous lui avons demandé sa religion qu'il a reconnu être la religion catholique, apostolique et romaine. Lui avons donné lecture des statuts et règlements de l'ordre, nous a promis de les suivre de point en point, de rendre irréprochable devant Dieu, et de remplir religieusement tous ses devuirs.
A prononcé ses vœux de religion et pour lui donner une marque de notre estime et de notre reconnaissance, l'avons reçu et admis Chevalier dudit ordre du Saint-Sépulcre de Jérusalem, en Palestine, et l'avons décoré de l'insigne qu'il portera jusqu'à la vie éternelle.
En foi de quoi nous avons signé le présent de notre main et apposé le scel de l'ordre. Donné en un lieu éclairé de notre foi romaine et évangélique où règnent la paix, la concorde et le parfait silence.
A Toulon, le dix-huitième jour du mois de septembre de l'an de N.-S. J.-C. 1785. Signés: Le Chevalier Desgrignon (?) Marquisau, Brun,
Bossu, Ganet, Bertrandy, Le Baron d'Aguilar, Vidaldelery, Dalons. »
(Arch. du maréchal Masséna, tome 1) ».
André Masséna aimait particulièrement Toulon qui lui rappelait ses années d'enfance, il y avait, de plus, des parents, des amis, de nombreuses attaches.
Il avait l'habitude avec ses cousins Infernet, le futur amiral et Doumenge, (1)le grand-père maternel du Docteur Bertulus, de fréquenter un cabaret tenu par une jolie fille nommèe Clairette et situé sur le versant sud du fort Lamaloue.
Les trois amis passaient là de joyeuses journées, jouant aux boules et arrosant d'un certain petit vin clairet l'excellent bœuf à la mode qui faisait la réputation de la guinguette. Ces jeunes gens n'était pas riches, mais Masséna avait un crédit ouvert dans l'établissement. Il en usait, mais au départ du régiment, il dut s'en aller sans acquitter son compte qui devait s'élever à 150 livres. On raconte que vingt ans plus tard, revenu à Toulon, maréchal et Prince d’Essling, il alla un jour voir Clairette, blanchie par le temps et devenue la tante Claire, et qu'il lui restitua le montant de sa dette, avec de larges intérêts (2).
Au cours de son séjour à Toulon, en 1786, André Masséna vint à Nice en permission voir sa famille, il y séjourna un certain temps et le 26 mars 1786, il assista en qualité de parrain au baptème de son neveu André Gaudo, fils de sa sœur aînée. Il songea également à s'occuper de ses intérêts et à recueillir les biens de son père et de son
(1) Doumenge Joseph, fils de Joseph et de Marguerite Fabre, né à Toulon, paroisse Saint-Louis, le 22 juin 1745.
Entré au service de la Marine à Toulon comme matelot, sur la frégate La Chimère, le 1% avril 1765, maître-pilote, lieutenant chargé de la route, enseigne non entretenu, quitte la marine de guerre à Toulon, le 30 mai 1790 comme capitaine, nommé capitaine du Port de commerce de Toulon, le 8 pluviôse an III,
Trente-deux ans de service, huit campagnes.
(2) Le Caducée, Marseille 1880, tome 4, p. 285-293, — Cahiers de P, Letuaire. Toulon, imp. du Petit Var.
grand-père, que son oncle Augustin, fabricant de savon, avait administrés jusque là. On ne s'entendit pas en famille et une action judiciaire en partage fut ouverte. André, obligé de rejoindre son régiment, donna sa procuration pour le représenter dans ce procès à son beau-frère J.-A. Roux, le 26 mars 1786.
Il regagne son unité à Toulon d'ou le Royal Italien part pour tenir garnison à Montdauphin et Briançon.
C'est après un an de séjour dans les Alpes que fut publiée l'ordonnance qui marquait la fin de l'existence de Royal Italien et le transformait en troupes légères.
Le premier bataillon, ancien Royal Italien, devint Chasseurs Royaux de Provence, 1° bataillon, et le deuxième, ancien Tournaisis prit le nom de Chasseurs Royaux du Dauphiné. |
Ordonnée le 17 mars 1788, l'organisation des Chasseurs Royaux de Provence fut effectuée par procès-verbal du 13 mai de la même année, sous le commandement du colonel Chauvet d’Allons.
Le bataillon est alors à Antibes ; c’est là que Marcel Masséna venant de Marseille rejoint son corps les premiers jours de juin. Il s’installe avec les siens, sa femme, son jeune fils, alors âgé de quatre ans, et une domestique dans sa nouvelle garnison. L’oncie et le neveu sont de nouveau réunis.
Antibes avec son imposante ceinture de remparts reconstruits par Vauban, son petit port protégé par le fort carré, était une véritable place forte, déjà célèbre par sa défense glorieuse lors du blocus de 1746, elle comptait alors plus de cinq mille habitants et une garnison de deux bataillons : les chasseurs royaux de Provence et les chasseurs des Ardennes placés sous le commandement supérieur du lieutenant général de Coincy. Le marquis de Cugnac, gouverneur de la place était assisté de M. J. Sanglier, major de la garnison ; M. de
Montchoisy, commandait le fort carré. Un grand nombre d'officiers retraités s'étaient retirés à Antibes, tels le major Granet de St-Ferréol, dont nous aurons l'occasion de reparler, le capitaine Leroy de Beurry, Joseph de Boyer de Choisy, le capitaine E. J. de Bouchard d'Aubeterre et tant d'autres. |
C'était la première fois qu'André Masséna faisait un séjour à Antibes, il ne tarda pas à s'y faire des relations dans tous les milieux et y compta bientôt de nombreux aimis.
La transformation. du Royal Italien en Chasseurs Royaux s’opérait rapidement ; le nouveau bataillon n'avait ni drapeau, ni compagnie d'élite, mais en raison de ses destinations spéciales, il constituait lui-même un bataillon d'élite. Il était prescrit, en effet, de n'y enrôler que des hommes robustes et bons marcheurs ; les étrangers et surtout les déserteurs ne pouvaient s'y engager. Les douze meilleurs tireurs des compagnies furent nommés carabiniers.
Les Chasseurs Royaux de Provence portèrent comme uniforme l'habit, la veste et la culotte vert foncé, avec revers et parements jonquille, et le chapeau de feutre noir.
D'autre part, l'ordonnance du 17 mars 1788, relevait les soldes. C'est ainsi, qu'en qualité d'adjudant, André Masséna fut appelé à toucher désormais une somme de 500 fr. par an, de même que son oncle Marcel vit sa solde de lieutenant porté à 900 francs.
Promu comme on l'a vu, adjudant bas-officier depuis le 4 septembre 1784, André Masséna n'avait cessé de faire honneur à sa fonction.
Non seulement il était donné comme modèle pour la tenue de sa comptabilité, mais il possèdait à fond les trois écoles, dit le général Koch, de même que les évolutions de ligne. S'élevait-il quelque question sur l'applica-
tion du sèrvice intérieur, du service des places ou du service en campagne; s’agissait-il d'aplanir quelque difficulté dans l'administration intérieure, encore sans règles bien établies, on recourait à lui, et ses propositions étaient écoutées.
Son colonel, M. Chauvet d'Allons, qui l'avait suivi dans toute sa carrière l'honorait d'une bienveillance particulière ; la vivacité avec laquelle il le manifesta un jour fut même nuisible à son protégé. Passant la revue du régiment et mécontent des officiers, il les apostropha sur le front des troupes : « Votre ignorance sur les manœuvres est honteuse, Messieurs, s'écria-t-il, vos inférieurs, Masséna par exemple, feraient manœuvrer le bataillon mieux que pas un de vous (sic) ».
Cette parole imprudente attira à Masséna de nombreuses vexations (1).
André Masséna avait pris du service dans l'espoir de devenir officier comme son oncle, mais le nombre des places réservées aux roturiers devenait de plus en plus restreint. Déjà l'ordonnance du 22 mai 1781 qui fut présentée ou subie par M. de Ségur alors ministre de la guerre, édictant qu'il fallait faire preuve de quatre quartiers de noblesse pour être officier, avait amené une profonde mésintelligence entre les officiers et les bas-officiers.
André Masséna, malgré toutes les promesses qui lui sont faites et le bon vouloir de son colonel, ne voit rien venir ; il se lasse de cette existence. Soit qu'il soit arrivé à l'expiration de son engagement, (2) soit qu'il ait été victime d’un passe-droit, comme d’autres l'on dit (3). ou bien encore que sa future belle-famille ait exigé son
(1) Général Koch. Mémoires de Masséna ; Toselli. Notice biographique sur Masséna.
Du Fresnel, Mémoires d’un régiment, p. 70.
(2) Arch. administ. de la Guerre. Doss. d'André Masséna.
(3) Dr. Brisset: Notice sur Masséna ; (arch. priv. de la famille Masséna).
départ de l'armée (1), il se décide à abandonner la carrière militaire. Presque en même temps, Marceau, soldat au régiment d'Angoulême à la fin de 1785, quitte de bon cœur au mois de juillet 1789 « un métier où il n'obtient de ses supérieurs, comme il l'exprime, que de hautaines et dédaigneuses paroles, où il sert d'instructeur à de-jeunes officiers imbéciles et insouciants, où l’avancement n’est donné qu’à la naissance (2) »
« L'ancien Régime, comme l'écrit Cuvillier-Fleury (3), faisait payer aux plus braves, le sort d’une origine obscure et d’une parenté sans blason ».
Certes, Masséna devait quitter le cœur gros l'armée. Après quatorze années passées au corps, dont quatre comme adjudant, grade où il avait brillé au point d'être cité en exemple aux officiers ; malgré un labeur acharné, secondé par une volonté à toute épreuve, un amour passionné de son métier et des aptitudes professionnelles hors de pair, il ne pouvait que constater l’inanité de l'éclat de ses services et son impuissance à acquérir l'épaulette, faute de naissance.
Déjà cependant, aux approches de Ia grande Révolution, une aube nouvelle se levait qui aurait pu apporter à Masséna l'espérance, conseillère de l'attente ; un grand souffle allait transformer la France et dès le 13 février 1790, quelques mois seulement après le départ du futur maréchal de l'armée, l'Assemblée Constituante annonçait cé
par décret que désormais, ‘ la distribution des grades
serait indépendante de la fortune ou de la naissance ”.
(1) Pons de l'Hérault. Notice sur Masséna.
(2) A. Chuquet. Etudes d'Histoires « 4 série », roture et noblesse dans l'armée royale. Paris, de Broccard, édit.
(3) Cuvillier-Fleury; Journal des Débats, ?? novembre 1854, art. sur le général baron de Marbot.
Mais le sort en était jeté et André Masséna, âgé de trente et un ans, le cœur ulcéré, brisait sa carrière et n'hésitait pas à aller vers l'inconnu de sa destinée.
Le départ du régiment d'André Masséna fut déploré aussi bien par ses camarades et ses inférieurs que par ses chefs qui ne virent pas sans regret partir non seulement un excellent militaire, mais encore un instructeur de premier ordre.
Ce sentiment paraît très nettement dans les termes dont on se servit pour rédiger son certificat de congé :
André Masséna, dit-on, a servi 14 ans audit bataillon... dont cinq ans en qualité d’adjudant ; son service a été distingué par ses connaissances sur son état, son zèle et sa conduite constamment soutenus qui lui ont toujours donné droit d’être promu à tous grade et lui laissent nos regrets (1).
Et dans un autre certificat de non mariage, il est dit :
{1) Voici le texte complet de ce certificat : Infanterie légère, Bataillon de Chasseurs Royaux de Provence,
Nous, lieutenant-colonel commandant-major, capitaine, lieutenant et sous-lieutenant audit bataillon, certifions que le sieur Masséna a servi 14 ans audit bataillon (formé de l’ancien Royal Italien) dont cinq en qualité d’adjudant.
Que son service a été distingué par ses connaissances sur son état, zèle et conduite constamment soutenus, qui lui ont toujours donné droit d'être promu à tous les grades, et lui laissent nos regrets.
En foi de quoi, nous lui avons expédié le présent, sous le sceau des armes du régiment, à Antibes, le 18 août 1789.
Signés : d'Allons, de Montchoisy, Brunetière (?), Barruchy, Tozzi, Vagnon, Bouher, Chiarell.
(Arch. priv. de la famille Masséna ; vol. 1, p. 7.
C, f. Toselli, Notice biographique sur Masséna,
Qu'il a servi jusqu'à ce jour avec distinction, zèle et intelligence constamment soutenus, profonde connaissance et un mérite qui lui donnent droit d’être promu à tous les grades et lui laisse la gloire d'emporter nos regrets (1).
(1) 3 août 1789. Infanterie légère. Régiment des chasseurs de Provence. Congé militaire.
Nous, soussignés, certifions à tous ceux qu'il appartiendra, avoir donné congé absolu au sieur André Masséna, dit Masséna, adjudant du bataillon des chasseurs de Provence, natif de Nice, état du Roy de Sardaigne, en la province dudit, juridiction dudit, âgé de trente ans, de la taille de cinq pieds, quatre pouces, ayant servi depuis le dix-huit août 1773 jusqu'à ce jour, avec distinction, zèle et intelligence constamment soutenus, profonde connaissance et un mérite qui lui donnait droit d'être promu à tous les grades et lui laisse la gloire d'emporter nos regrets, sans avoir contracté à notre connaissance d'engagement de mariage,
Fait à Antibes, le troisième Jour du mois d'août mil sept cent quatrevingt-nenf.
Vu par Nous, Lieutenant-colonel, Vu par Nous, commissaire Commandant dudit régiment : des guerres :
Signé: d'Allons. Signé : Eyssautier,
Certifié par Nous, major du régiment :
Signé : de Montchoisy.
Pour copie conforme : le Général chef de l'état-major de l'armée d'Italie. Signé : P. G. Kerveguen.
(Arch. administr. de la guerre. Dossier André Masséna),