‹ Masséna et sa familleChapitre 54 sur 75 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Masséna Contrebandier

« Rentré dans la vie civile, sans aucune fortune, — dit le général Marbot, dans ses « mémoires » (1) — André rejoignit son cousin Bavastro et profitant du voisinage des frontières de France, de Piémont, de l'Etat de Gênes et de la mer, ils firent sur une grande échelle le commerce interlope, c'est-à-dire la contrebande, tant sur les côtes qu'à travers les montagnes du littoral ».

Et un peu plus loin, Marbot raconte comment, un jour, Masséna mêlé à un détachement de troupes cernés par l'ennemi, échappa à une capture certaine en employant un procédé qu'il avait pratiqué quand il était contrebandier, c'est-à-dire en se laissant glisser sur la neige du flanc d’une colline jusque dans la vallée.

Il est certain que Marbot le premier a lancé la légende d'un Masséna, contrebandier, laquelle a été reprise après lui complaisamment où même de bonne foi et sans discussion par tous les historiens ; on la retrouve même sous la plume de Frédéric Masson (2) qui n'hésite pas à le qualifier de « contrebandier matois, pirate à l’occasion » !

(1) Général baron de Marbot, Mémoires, t. 3, chap. 2.

(2) Frédéric Masson, Napoléon et les Femmes, p. 38.

Or, Masséna qui n'était pas cousin de Bavastro, n'a jamais été contrebandier et il y a pour affirmer ce fait sans même devoir entrer dans une discussion quelconque, un argument péremptoire, c'est qu'il n’a pas eu le temps matériel de le devenir. )

Un simple rapprochement de dates suffit à nous créer mieux qu'une opinion, une conviction absolue.

André Masséna, remarquons-le, quitte le Bataillon des Chasseurs Royaux de Provence le 3 août 1789, ainsi qu'en fait foi son congé; le 10 du même mois, c'est-à-dire, sept jours après son départ, il se marie à Antibes ; à la même époque, comme nous le verrons par la suite, il entre comme capitaine aide-major dans la Garde Nationale d'Antibes où sa présence constante est signalée à diverses reprises et enfin, en septembre 1791, on le retrouve capitaine instructeur au 2° bataillon de volontaires nationaux du département du Var ; il ne quittera plus l'uniforme et dès ce moment il est facile de le suivre pas à pas tout au long de sa carrière militaire.

On se figure mal Masséna abandonnant sa jeune femme dès le lendemain de son mariage pour aller courir les routes des Alpes entre deux exercices de la Garde Nationale, un ballot de marchandises au dos, à la recherche d'un gain aussi maigre que problématique. Si grand qu'ait été chez Masséna l'amour de l'argent, cette besogne eût répugné à son caractère.

D'autre part, dans sa notice biographique sur Masséna, l'historien niçois Toselli qui est au moins aussi suspect que Marbot (1) et prend avec l'histoire de grandes libertés,

(1) Voir au sujet du crédit que l'on peut accorder aux mémoires du Général de Marbot les études de M. Hennet, sous-directeur des Archives du Ministère de la Guerre (1911).

Voir également sous la signature du même auteur dans le N° de novembre 1910, de la revue « Feuilles d'Histoire du XVIIe au XXe siè-

prête à Masséna un étrange entretien avec son ami Bavastro, qui aurait eu lieu un soir au clair de lune, sur les quais du port de Nice, et au cours duquel Bavastro lui propose de faire fortune avec lui et de courir la Méditerranée « sur les poils rouges ».

« . .. Je te mettrai de moitié avec ce que je possède, nous achetons une polacre, nous l’armons de bons hommes, de deux canons et puis de marchandises. . . . . vendre ou prendre, c'est toujours profit sur mer ; nous devenons riches en peu de temps ; tu épouses l'antiboise et nous nous installons armateurs à Marseille.

Masséna refuse catégoriquement.

— « Pourquoi non, réplique Bavastro, si tu avais ?..

— Non, dis-je, reprend Masséna, je n'ai rien, mais un soldat a toujours du pain, et cinq sous ; je serai soldat... et puis vois-tu, je me sens capable d'avancer ; je dois devenir officier de fortune et alors. ..vogue la galère...»

La fin de ce dialogue qui n’a certainement jamais existé que dans l'imagination fantaisiste de Toselli est au moins curieuse, si l’on se rappelle que Masséna vient précisément d'abandonner l’armée, qu'il ne sait pas du tout ce qu'il va faire et ne peut, en aucune manière prévoir l'avenir qui l'attend.

Mais, ce qui est singulier pourtant c'est de retrouver chez Marbot et dans Toselli sous une forme différente à peu près la même idée. Si Masséna n'a pas été contrebandier, il y a entre lui et Bavastro, une combinaison quelconque.

Déjà dans une lettre à Barras du 18 ventôse an IV (8 mars 1796) qui se trouve à son dossier aux archives

cles » un article dans lequel il est démontré que tout ce que Marbot raconte fort joliment dans ses Mémoires sur son arrivée au 1°" Hussard, à Nice, ses débuts au régiment avec le fameux Pertelay et ses premiers grades... « rien n'est vérité et tout est invention »,

de la Guerre, Masséna nous fait pressentir lui-même la vérité.

«... Je vous prie également de me rendre un service personnel. Je désirerais faire armer en course, vous m'obligeriez essentiellement de me faire expédier deux lettres de marque en blanc parce que je feray remplir les noms des armateurs que je choisiray. J'attends avec impatience votre réponse ».

Voilà toute l'affaire ; Masséna, comme bien d'autres, d'ailleurs, avait confié à plusieurs reprises des fonds à Bavastro et à d’autres capitaines qui avaient sa confiance, pour pratiquer la guerre de course et les bénéfices de l'opération étaient distribués suivant les stipulations des contrats signés entre les actionnaires.

C'est certainement à propos de ces opérations très licites qu'on a bâti la légende de Masséna contrebandier. Dans le même ordre d'idées, il convient de noter ici que les habitants d'Antibes accusèrent plus tard Masséna d'avoir fait transporter dans la cave de la maison Lamarre qu'il habitait à Antibes, des lingots d'or et d'argent provenant de la fonte d'objets religieux dérobés par lui lors du pillage de la Chartreuse de Pavie et au siège de Gênes et transportés par des bâteaux corsaires dont on citait les noms des capitaines : Amenc, Fugairon et d'autres.

Coïncidence curieuse vers 1860, un ancien valet de chambre du général aurait à son lit de mort fait à l'une de ses nièces des révélations sur le trésor de Masséna.

Il raconta que, dans sa jeunesse, étant au service du général et se trouvant dans la cave de la fameuse maison Lamarre, en conversation galante avec la cuisinière, il entendit du bruit, se cacha derrière un tonneau de peur d'être surpris et vit entrer à sa grande stupéfaction Masséna lui-même conduisant par la main un ouvrier dont les

yeux étaient bandés. Arrivés à un endroit propice le géné-

fon es CEE ITER fleur eurcn eg ———

Cliché J. Guerra, phot. Nice

Fac-similé d’un autographe de Masséna (Collection Pierre Sabor)

PL. p. 288

ral fit creuser un trou et enfouit une cassette qu'il portait dans ses bras, l'ouvrier fut après l'opération, reconduit hors du logis avec la même précaution.

Le valet de chambre s'était tu toute sa vie sur cet incident, mais maintenant Masséna était mort, la famille ignorait peut-être l'existence de ce trésor. Il convenait de faire des recherches.

La personne qui reçut ces confidences se rendit à Antibes et obtint du propriétaire d'alors l’autorisatiou de pratiquer des fouilles dans la cave légendaire.

Un ouvrier mandé à cet effet retourna vainement toute une matinée les dalles de la cave, sous les yeux de la nièce et du propriétaire incrédules. Les sondages ne donnèrent rien. L'après-midi, découragés, les témoins laissèrent l'ouvrier continuer seul sa besogne et allèrent assister à une distribution de prix.

A leur retour ils apprirent avec stupéfaction qu'on avait trouvé une marmite, mais que celle-ci hélas ! était vide !

L'incident passa inaperçu, mais quelque temps plus tard, on remarqua que l'euvrier qui avait fait la découverte et qui jusqu'alors ne possèdait rien, cessa de s'employer et acheta un fonds de commerce.

Si la légende de Masséna contrebandier a été acceptée si facilement, il est certain que son avarice sordide, son grand amour de l'argent et aussi quelques actes de pillage incontestables qu'on lui a d’ailleurs souvent reprochés, ont contribué à l'accréditer sans autres preuves dans l'esprit public. On a volontiers ajouté ce nouveau méfait à toutes les accusations vraies ou fausses qui ont été portées contre lui.

Il n’en demeure pas moins vrai, comme l'a fort judicieu-

sement écrit un historien italien, Giacomo Lombroso (1).

« Qu'il faut retenir que si Masséna se montra avide de richesses et rapace pour les conserver, jamais il ne se déshonora comme tant d’autres qui passèrent pour généraux à vendre ou à trahir la France, laquelle pourtant n'était que sa patrie d'adoption. À aucun prix, il ne marchanda l'honneur. Ses richesses furent toujours le prix de ses victoires et non le fruit de viles actions ».

(1) Giacomo Lombrose. Vita dei primari generali ed ufficiali italiani che si distinsero nelle guerre napoleoniche,

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