G. DE BOISJOLIN
{Le Monde Artiste^ 26 mai i88q).
L'apparition d'un ouvrage nouveau de M. Massenet est en tout temps un événement artistique d'un ordre élevé, mais, dans les circonstances particulières où se présente Esclarquelques jours après l'ouverture de l'Exposition, au moment où des quatre coins du monde un public cosmopolite accourt à notre rendez-vous, l'événement prend les proportions d'une véritable solennité. Le jeune maître — car Massenet est un maître et sera toujours jeune — a conquis une célébrité (jui depuis longtemps a franchi la frontière, et son nom, colporté de bouche en bouche, est aussi connu et aussi aimé que ceux des maîtres modermes qui furent les siens. Il est peu d'auteurs qui aient autant que lui tenté l'indiscrétion des reporters ; aussi la vie de M. Massenet est-elle étalée au grand
jour autant qu'il est possible. Tout le monde connaît le tempérament étrangement ardent du compositeur ; nul n'ignore que dans ce corps élégant, souple, aux fines et aristocratiques attaches, loge une âme toujours inquiète^ toujours chercheuse d'au-delà^ jamais satisfaite, et dont l'état normal artistique semble être l'inassouvissement, non pas l'inassouvissement de l'impuissance — l'œuvre est là pour prouver le contraire — mais l'inassouvissement dont Boileau félicitait Molière, celui de l'homme de talent
Qui plaît à tout le monde et ne saurait se plaire !
Soutenu par une foi robuste, Massenet, même s'il se trompait, le ferait, avec une absolue conviction. Ne lui demandez rien de médiocre, de terre à terre. C'est aux sommets qu'il aspire, tant pis si le pied lui manquait un jour ; la chute ellemême, n'en doutez pas, serait glorieuse. Car, sous une apparence douce et simple, Massenet est bien un « glorieux ». Oui, c'est l'épithète qui convient à cet amant passionné des légendes héroïques, à ce prestigieux décorateur, qui drape une partition dans lesflambo3^antes sonorités orchestrales, heureux de s'agiter au milieu de claires sonneries des cuivres, et qui, même dans les passages d'exquises tendressês, où le côté féminin de sa nature se complaît et s'affirme, conserve sa haute et fière allure de paladin amoureux.
On comprend qu'une telle nature prête à la discussion ; aussi Massenet a-t-il des admirateurs enthousiastes et des adversaires passionnés. Il se meut sans cesse dans une atmosphère de lutte. Le repos lui est inconnu, et quiconque entre dans son orbite se sent malg'ré soi entraîné dans cette éternelle giration qui est sa vie. Le feu qui le brûle, il le communique à tous ceux qui l'entourent, amis^ ennemis^ interprètes. Entre-t il dans un théâtre, tout s'y met en ébulliton ; s'assied-il au pupitre, l'orchestre piaffe sous son bâton ; donne-t-il une audition, l'artiste se découvre une ardeur inconnue, et l'instrument luimême, fut-il une malheureuse épinelte, vibre et chante sous ses doigts.
Aussi, de tous les nombreux poèmes qu'il a déjà illustrés, aucun peut-être ne convenait mieux à ce magicien que les aventures delà magicienne byzantine. Il fallait à son talent ce
mélange romanesque de féerique et de réel. Il lui plaisait de passer sans transition deByzance au siège de Blois,et, voyant courre un cerf blanc, de s'embarquer sur un navire enchanté chargé de le conduire en une île magique^ dans les bras d'une fée adorable, pendant que les arbres fleuris, complices subtils des divines caresses, « abaissent leurs rameaux et les déroulent, pour la nuit nuptiale, autour des amants extasiés ».
Cette légende, où l'anachronisme s'épanouit avec grâce et prête une saveur piquante au poème, a-t-elle été extraite par les auteurs du Romancero français où Ton a si peu puisé ? D'autres, plusérudits, le diront; il me suffit qu'elle me charme, et je remercie MM. Louis de Gramont et Alfred Blau de s'être mis en frais d'imagination, et, rareté précieuse, de style.
Depuis huit jours, le livret Esclarmonde^ court la Ville : les journaux ont raconté par le menu l'abdication de l'empereur Phorcas, sa retraite dans la forêt des Ardennes, l'élévation au trône de la belle Esclarmonde, sa fille ; les amours mystérieuses de cette impératrice vierge et voilée, qui, du fond de l'iconostase où, parée comme une châsse, elle se dérobe aux yeux des humains, soupire à la pensée que Roland, le preux chevalier, comte de Blois, ne partage pas son amour qu'il ignore ; l'usage que la souveraine fait, au profit de sa passion, du pouvoir magique qu'elle exerce sur les esprits peuplant l'air et les ondes. On sait encore qu'Esclarmonde, comme Eros devant Psyché, Lohengrin devant Eisa, perdrait tout son pouvoir si elle venait à être dévoilée et si le secret de ses amours était trahi ; on sait comment Roland manque à sa parole et perd ainsi le bonheur entrevu ; enfin comment, cherchant la mort dans un tournoi, il remporte le prix destiné au vainqueur, et ce prix n'est autre qu'Esclarmonde reconquise.
On sait tout cela, mais ce qu'il importe qu'on sache également, c'est la forme exquise dans laquelle ce délicieux roman est conté par le fin et délicat lettré qui - s'appelle M. Louis de (Tramont, assisté de cet homme habile aux choses de théâtre qui s'appelle M. Alfred Blau.
Mais arrivons à présent à la caractéristique de l'œuvre.
On devine, plutôt qu'on ne sent, dans la partition à'EsclarmoiiJt\ un singulier souci de nouveauté. Massenet a vouIsj
sortir des sentiers battus^ et il a réussi à déplo3^er devant nos yeux éblouis un horizon immense et merveilleux. Inspiré par un sujet séduisant, il s'est laissé entraîner sur les ailes de l'hippogriffe, et il semble que l'espace se soit agrandi devant lui. Esclarmonde est l'œuvre d'un maître des arts orchestraux, pour lequel aucune difficulté d'instrumentation ne saurait exister, et qui franchit en riant des obstacles, mettant même parfois une sorte de coquetterie particulière à les accumuler devant lui pour augmenter la gloire qu'il aura à les surmonter. Peut-être un public moins dillettante que celui des premières représentations sera-t-il tout d'abord surpris par l'enchaînement des savantes harmonies ; mais cette inquiétude ne saurait troubler notre auteur qui a écrit Esclarmonde pour satisfaire. avant tout sa conscience d'artiste et qui, hardiment, vient d'émanciper l'opéra français. Le critique n'est pas embarrassé pour prédire le sort qui attend cette musique, tour à tour noble et sévère dans le magnifique récitatif de Phorcas, au prologue ; pleine de tendresse, dans le duo des deux soeurs, au premier acte ; heurtée, sauvage, enfiévrée, dans l'admirable chasse qui suit ce duo ; impérieuse et farouche, dans l'évocation des Esprits de l'air ; délicieusement sensuelle, dans l'île enchantée et dans la S3^mphonie qui accompagne les premiers baisers d'Esclarmonde ; pieuse et vaillante, dans le chant de l'Epée de saint Georges ; dramatique, large et puissante, lorsque Roland, pressé par l'évêque, trahit le serment qui le lie ; émue et poignante, dans la douleur d'Esclarmonde pleurant sur sa puissance envolée, moins encore que sur son bonheur détruit, et exhalant sa peine en un si tendre reproche :
(( Regarde- les ces yeux plus purs que les étoiles ! »
Maurice Lefèvre.
(Le Monde Artiste, 19 mai 1889).
« L'œuvre de Massenet nous paraît manquer d'unité, de simplicité et d élévation. Elle trahit trop la recherche instinctive ou préméditée de l'effet. Dans la partition comme dans le poèmé, trop de fleurs, de pierreries, trop de fantasmagorie
et de trucs, une crainte presque constante du naturel et de la spontanéité.
Ce n'est pas tout : l'idéal de M. Massenet, sa conception et son expression de l'amour ne se sont point épurés dans cette œuvre, plus sensuelle que toutes les précédentes. C'est là une question de tendances esthétiques, sur laquelle nous reviendrons tout à l'heure.
Enfin la personnalité s'est trop effacée derrière une autre, celle de Wagner. M. Massenet ne pouvait trouver un modèle ou un allié plus redoutable. Comme tous les grands hommes, peut-être plus inimitable et plus inaccessible qu'eux tous, Wagner n'aide personne : il écrase ceux qui lui demandent du secours, il brise la main qu'on met dans la sienne.
L'auteur de Marie-Madeleine n'avait pas encore été hanté à ce point par le souvenir du maître de Bayreuth. On pourrait définir Esclarinofide^ à la fois un petit Tristan et un petit Parsijal français ; l'imitation ou l'aspiration inconsciente mais réelle se manifeste par des signes multiples.
Nous sommes témoins par les oreilles, ne pouvant l'être par les yeux.
Jamais, je crois, on n'avait encore fait une description sonore aussi fidèle, aussi détaillée de la manifestation ph3^sique des tendresses humaines. (Vous voyez que je tâche de m'exprime r convenablement.) Tout est noté et gradué ; les violons commencent doucement ; puis les altos arrivent à la rescousse, puis le quatuor, les sonorités s'enflent, le mouvement se précipite et le tout aboutit à un éclat général et terriblement significatif. Allez écouter cette symphonie, éminemment .suggestive et comme le dit le pigeon de Lafontaine, un oiseau à citer, en pareille occasion « vous y croirez être vousmême. » L'orchestre, dans les sons^ brave l'honnêteté ; l'instrumentation de JM. Massenet était déjà luxuriante, la voilà luxurieuse et la fleur de sensualité, que le jeune maître avait toujours cultivée, a fini par s'épanouir comme la fleur de
l'aloès avec un fracas de tonnerre. ^
Camille Bellaigue.
(L A nnée musicale^ 1890.)
On raconte que M. Massenet après s'être mesuré avec la mythologie indienne dans le Roi de Lahore, avec la légende chrétienne dans Marie-Madeleine et dans Hérodiade, avec la tragédie héroïque dans le Cid, hésita longtemps, plusieurs années dit-on, devant le livret que lui avaient confié MM. Alfred Blanc et Louis de Gramont. Une perception très fine des difficultés du sujet le détournait du personnage à la fois séduisant et scabreux à' Esclarmonde, qui lui apparaissait impossible à moins d'une interprétation exceptionnelle qui en voilât en quelque sorte la naïve impudeur et le rendit non seulement supportable^ mais intéressant. Le hasard, ce bon serviteur des musiciens comme des poètes, fit apparaître un jour aux yeux de M. Massenet TEsclarmonde rêvée; c'était une chaste jeune fille intelligente et belle et douée d'une voix d'une étendue égale à sa limpidité. Dès lors les incertitudes de M. Massenet prirent fin et la création d'Esclarmonde fut résolue. i\L iMassenet écrivit sa partition d'un seul jet, tel qu'il l'avait pensée et c'est ici que commence pour le critique le devoir périlleux de juger en quelques instants l'œuvre où l'artiste a mis toute sa sincérité, toute sa volonté, toute son âme.
Berlioz a connu et défini les angoisses de la critique musicale en quelques lignes d'une poignante vérité : « Ce que je trouve beau est le beau pour moi, mais il ne le sera peut-être pas pour mon meilleur ami, celui dont les sympathies sont ordinairement les miennes sera affecté d'une toute autre manière ; il se peut que l'océan qui me transporte, qui me donne la fièvre, qui m'arrache des larmes, le laisse froid^ ou même lui déplaise. L'un a été ému et l'autre est demeuré impassible. Le premier a éprouvé une vive jouissance et le second une grande fatigue. Que faire à Cela? Rien, mais c'est horrible ; j'aimerais mieux être fou et croire au beau absolu. »
Berlioz aurait pu ajouter que ces contradictions du sentiment musical arrivent à se produire chez un seul et même critique, lorsqu'il est attentif et de bonne foi. Il me souvient que mon éminent et regretté prédécesseur B. Jouvin se refusa tout d'abord au lendemain de la première représentation du Roi de Lahore, à comprendre les procédés symphoniques par
lesquels Massenet avait obtenu le coloris intense, presque aveuglant du Paradis d'Indra. Dix ans plus tard ses yeux s'étaient dessillés, et il avouait sa conversion avec une loyale franchise.
A première vue il semble que le parti-pris dans VEsclarmonde de Massenet, soit d'éviter les contours arrêtés et de laisser chaque phrase musicale à l'état pour ainsi dire flottant. Ce n'est pas que les idées et l'imagination fassent défaut chez le compositeur; elles abondent au contraire à travers les combinaisons orchestrales, et parfois se font jour jusque sur la scène même, seulement elles passent fugitives, se succédant l'une à l'autre, disparues avant d'avoir achevé d'éclore. Il nous souvient de l'admirable scène où l'Orphée de Gluck erre dans le jour crépusculaire des Champs-Elysées, essayant de deviner parmi les ombres heureuses le visage d'£ur3^dice, tel l'auditeur à'Esclarmonde saisit au passage une forme mélodieuse qui lui échappe aussitôt, toujours renouvelée et toujours fugitive.
Le compositeur s^est évidemment proposé de traduire par une succession d'aperçus musicalement colorés, les nuances des sentiments et des passions indiqués par les vers du poème, commentés respectueusement à la façon d'un texte sacré. C'est à vrai dire, et j'indique cette comparaison pour établir une question de fait, la théorie de l'impressionisme, appliquée à la peinture musicale, une série d'effets souvent délicats et harmonieux en eux-mêmes, substitués à l'harmonie supérieure d'un tableau achevé et complet.
(Suit une analyse très élogieuse de la partition.)
Auguste Vitu.
[Le Figaro^ i6 mai 1889).
Ai-je besoin d'ajouter quels ravissements, quelles délicieuses surprises, révèle à l'auditeur attentif et tant soit peu musicien l'orchestre de M. Massenet. Il y a des accouplements de timbres tout à fait originaux et des détails extrêmement
intéressants dans la partition à'Esclarmonde^ il y a aussi des délicatesses exquises, des effets de sonorité dont il serait assez difficile de n'être pas vivement impressionné : au troisième acte par exemple, pendant que les remparts s'écroulent, que les terres sont dévorées par les flammes et que le peuple se lamente, sur les malheurs de la ville assiégée. Qui donc pourrait blâmer ce déchaînement de toutes les forces de l'orchestre et dire que la situation ne les justifie pas? ■ — Mais quel calme et quelle sérénité ensuite dans le chant d'amour qui accompagne la sortie de Rolland victorieux !
Ernest Reyer.
{Le Journal des Débats, 19 mai 1889. Edition du matin.)
Dès le début, on remarque le soin de Massenet pour l'expression dramatique, et son étonnante habileté dans l'effet vocal et instrumental.
A part quelques critiques de détail, la partition de M. Massenet est très remarquable et demeurera incontestablement, une de ses meilleurs œuvres. Ecrite avec un soin extrême, sans être excessif^ tout y garde de justes proportions.
J. Weber.
[Le Temps, 21 mai i88q.)
Je mets néanmoins en ce qui me touche, Esclarmonde audessus du Cid, Quels que soient les défauts que j'y sens, j'y vois aussi des tendances plus hautes et nous devons en faire le compte en jugeant cette partition.
Je dois tout d'abord reconnaître chez le compositeur un désir très marqué de se rapprocher de la nouvelle école, ce dont je ne saurais lui faire qu'un éloge. Il a visiblement cherché à donner à son travail lyrique plus de cohésion, unifier ses scènes par des emplois plus fréquents et plus décidés de motifs typi-
ques et à rendre son orchestre plus expressif. La volonté de créer des effets nouveaux est souvent manifeste, et l'ingéniosité des procédés ne peut se discuter.
FOURCAUD
{Le Gaulois^ i6 mai 1889).
Il n'y a pas à dire cette fois, — on le prendra comme on voudra — l'œuvre nouvelle est emportée à toutes voiles sur le torrent impétueux de la musique de l'avenir. Le chemin de Bayreuth a été pour M. Massenet le chemin de Damas, et si Esclarmonde ne peut renier son père et reste après tout la sœur légitime de Marie-Madeleine, d'Hérodiade et de jManon c'est à coup sûr, une fille d'un autre lit.
L'influence du maître allemand, on peut la surprendre presque à chaque page de l'œuvre nouvelle. Je la découvre dès le prologue et la retrouve tout de suite au tableau suivant dans la scène fantastique où Esclarmonde essaie, la première fois, le pouvoir de son art. Il y a là des rythmes sauvages et des sonorités violentes qui sans éveiller l'idée d'une imitation servile font évidemment songer aux chevauchées aériennes des filles de Wotan.
Au troisième tableau, celui de l'île enchantée, c'est le souvenir de Parsifal qui domine mais un Parsifal qui se transformerait en Tristan pour chanter, avec la bien-aimée. le duo passionné des nuits nuptiales.
En dépit de son titre d'opéra romanesque, Esclarmonde est au fond un drame symphonique, où des thènaes typiques ouleit motive courent dans l'orchestre, s'y croisent et s'y transforment alors même que la voix, jalouse de retrouver son ancienne domination, reprend pour un instant le dessus et s'épanche tout à coup en cantilènes mélodieuses. Cette transformation préméditée et réussie avec une énergie surprenante, ne pouvait évidemment s'accomplir sans voiler momenta.nément la personnalité de M. Massenet. Dans la tourmente qu'il a lui-même déchaînée, le poète délicat et le musicien charmant
que l'on avait appris à connaître, devait perdre quelque peu de sa grâce aimable et caressante. En revanche il a pris une force et une robustesse qu'on ne pouvait lui soupçonner. Peutêtre même, a-t-il poussé les choses à l'exagération et je regrette pour ma part de trouver dans son instrumentation des brutalités sonores qui ne sont pas^ à mon avis, du domaine de la musique.
Quoiqu'il en soit, l'œuvre que M. Massenet vient de nous donner est une œuvre vigoureuse, attestant chez son auteur une souplesse de talent vraiment extraordinaire et une force d'assimilation qui confine au prodige.