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tant plus précieux, de conduire lui-même son impeccable orchestre...
J'ai dit déjà la conscience, le dévouement, la ferveur artistiques de M"^ Marie Renard et de Van Dyck. Je n'y reviendrai pas... A quoi bon ? Ils ont trop souvent fait leurs preuves et gagné trop de victoires...
Laissez-moi ajouter seulement que Van Dyck me donna la joie, à cette époque, de m'apporter, en collaboration avec Camille de Roddaz, le scénario d'un tout gracieux ballet en un acte: Le C<2r/ZZ6>;z, dont j'écrivis la musique et qui, depuis, n'a pas cessé d'être exécuté à Vienne avec le plus vif succès.
Mais, quelles que fussent les jouissances artistiques que me procurât mon séjour à Vienne — pendant les quelques semaines que j'ai passé là-bas, on avait eu la gracieuseté de monter, soit au Théâtre, soit à la Chapelle Impériale, les œuvres de mes maîtres et amis: Thomas, Gounod, Bizet, Delibes, Saint-Saëns, etc.. — force me fut' de repartir après la seconde de Werther.
Mes occupations et mes cours du Conservatoire me rappelaient impérativement à Paris.
Ce fut alors que Carvalho m'écrivit et me gronda amicalement de ma... fugue en Autriche. « Revenez-nous, disait-il, et rapatriez ce Werther que, musicalement, vous avez fait français, v
Nous nous entendîmes facilement, et nous convînmes d'une exécution à l'Opéra- Comique pour le commencement de l'automne.
Mais, dans l'intervalle — je suis fier de le constater — Werther eut les honneurs d'une audition officielle... Le Ministre de l'Instruction publique, M. Bourgeois, me pria de faire exécuter les principaux fragments de mon œuvre dans une soirée qui aurait lieu au Ministère. J'}' consentis avec joie et, un soir, pendant plus d'une heure j'accompag-nai au piano, dans les salons ministériels^ de remarquables interprètes tels que M""^' Isaac et Leclercq, Bouvet...
Cependant Werther entrait en répétition à l'Opéra-Comique. La distribution des rôles eut lieu, au delà de mes désirs, entre M"^ Delna^ qui s'est triomphalement révélée dans les Tro-
yens^ M'"" Laisné, la toute charmante jeune fille qui obtint, cette année, deux premiers prix au Conservatoire^ Bouvet, déjà nommé et applaudi, plus Ibos, l'excellent ténor...
Sous l'habile direction de Carvalho, grâce à son initiative et à ses trouvailles véritablement géniales, la mise en scène actuelle est tout à fait originale et n'a rien de commun avec ce qu'elle est était à Vienne... C'est nouveau, c'est autre chose et c'est aussi bien !
Je ne sais ce que me réserve la représentation publique, mais je tiens à vous dire, dès aujourd^'hui, combien j'ai été touché par la sympathie et la dévotion artistiques que l'orchestre de l'Opéra-Comique et son excellent chef, Danbé, n'ont cessé de témoigner pour mon œuvre... Et- cette impression est d'autant plus vive en moi que, dans la partition de Werthei'^ l'orchestre représente symboliquement l'un des principaux personnages...
Et maintenant, j'attends avec une impatience un peu nerveuse le jugement définitif et sans appel du grand public parisien... C'est à lui, vo3^ez-vous, qu'il faut toujours en revenir... c'est à lui, en tout ordre artistique, qu'il appartient de dire le dernier mot...
Au moment précis ou mon éminent interlocuteur achevait ce récit, on frappa à la porte du cabinet de travail où nous nous trouvions :
— Voici, fit quelqu'un, les dernières épreuves de votre partition nouvelle...
Et sur la couverture, je lus ce titre : Thaïs^ drame lyriqué en trois actes et six tableaux, poème de Louis Gallet, d'après le roman d'Anatole France^ musique de 31assenet.
— Eh oui ! fit le maître avec un sourire, c'est la vie!... Aujourd'hui W^r/A^r. demain Thaïs... Une œuvre chasse l'autre.. . Celle-ci vaut-elle mieux que celle-là ? qui le pourrait dire en ce moment... et qu'importe?... Le tout est de travailler ol^stinément et de produire, de produire encore... Vo3^ez-vous, comme l'a dit Voltaire : « Il faut cultiver notre jardin ! »
Robert Charvay.
(Echo de Par,is. supplément illustré, janvier 1893.)
(( Certes la grande ombre de Wagner plane sur la musique dramatique de notre temps : mais Bayreuth ne saurait hypnotiser tous les esprits, sous peine de les appauvrir et en quelque sorte de les stériliser. Il faut étudier Wagner comme on étudie Bach et Beethoven, pour le comprendre, l'admirer, l'aimer et non pour le copier. Mais la semence germaine ne doit être féconde en terre gauloise qu*à la condition de se transformer, et, si précieuse qu'on l'estime, la coupe taillée dans l'or du Rhin ne sera jamais la seule où se contenteront de boire les maîtres français.
Or 3Iassenet est français et bien français par la clarté de son style : ce sont ces qualités « nationales >^ qui donnent une saveur spéciale et somme toute une haute valeur à son interprétation musicale d'un des chefs-d'œuvre de la littérature étrangère. Ce qu'à l'heure actuelle nul compositeur allemand n'aurait osé faire, ni Goldmarck, ni Brùll, ni Hofman, ni Rufer, ni Kretschmer, il l'a fait lui et bien fait; Werther a été acclamé à Vienne, comme il l'est désormais à Paris. Honneur donc, une fois de plus, au maître dont le nom a depuis longtemps franchi la frontière, son œuvre fait partie du patrimoine artistique de notre pays, et sa gloire est la nôtre.
Charles Malherbe.
[Le Monde Artiste, 22 janvier 1893.)
« Massenet s'est souvenu du « leit motif » dont l'emploi raisonné contribue à maintenir l'unité musicale ; il s'est souvenu de l'importance de l'expression symphonique dans uneœuvre de passion humaine, intime et vivante ; si comme Wagner par des mo3'ens très sobres, quelquefois de simples récitatifs avec ou sans accompagnement, il a cherché l'intimité de l'effet dans le respect du texte, plutôt que dans l'effet vocal et instrumental, comme Wagner encore il a mis dans l'orchestre toute la pensée et l'intérêt du drame, avec cet art et cette scène de l'instrumentation qui lui sont propres, <ivec ce sens inné de la couleur, de l'abondance et de la fantaisie,
de la souplesse et de la variété. L'unité est la qualité dominante de Werther, et c'est surtout par cette qualité que l'œuvre frappe et émeut. »
Georges Street.
[Le Matin ^ 17 janvier 1893.)
(( Gœthe a dit quelque part « où la parole finit la musique commence » ; dans la partition de Werther la parole et la musique ne font qu'un et leur alliance est si étroite qu'elles semblent nées l'une et l'autre d'une même inspiration. »
Charles Darcours.
{Le Figaro, 17 janvier 1893.)
« M. Massenet a écrit sa partition avec des caresses longues, qui ne sentent ni la précipitation, ni la nécessité d'en finir vite ; avec, au contraire, de mûres réflexions, de sages lenteurs bien faites pour donner à l'œuvre cette homogénéité de pensées, cette certitude de contours, ce style approprié qui la font d'un bout à l'autre étonnament allemande par l'atmosphère qui s'en dégage, tout en la laissant exclusivement française par les idées mélodiques et même par les procédés d'écriture. Il est impossible, si Ton possède seulement quelque sentiment d'art, de ne pas subir Tenveloppement de tout ce qui se dégage de la musique de Werther. C'est une de nos meilleures soirées de théâtre et je suis aise d'en envo)^er par la grande voix du Petit Journal mes reconnaissants « merci » à M. Massenet'.
C'est pour la musique française une très belle victoire dont on peut s'enorgueillir. »
LÉON Kerst.
[Le Petit Journal, 17 janvier 1893.)
J'ai une foule de bonnes raison pour me dispenser d'ana- \y^er et de discuter ici le procédé de composition dramatique de M. Massenet, La meilleure de ces raisons est celle-ci : L'au-
teur de Werther qui est actuellement le plus joué des compositeurs français est par cela même le plus connu, le plus célèbre musicien de notre époque. Ses œuvres si nombreuses et si brillantes sont au répertoire de tous les théâtres, garnissent les pupitres de tous les pianos, s'installent en la mémoire des plus rebelles dilettantes et l'on peut affirmer que son « faire » très particulier n'est à cette heure un m^'stère pour personne. Inutile dès lors de prêcher des convertis.
Dans la nouvelle partition de 31assenet. les parties de grâce délicate^ d'intimité tendre, sont des plus réussies et des plus délicieusement instrumentées.
En ce genre, la première scène de l'ouvrage est un petit bijou de finesse orchestrale et la rentrée de AVerther avec Charlotte au clair de lune est un tableau d'irrésistible pénétration. Dans des sentiments d'intensité douloureuse, la scène des lettres au début du troisième acte est aussi remarquablement traitée et l'émotion de Werther devant le clavecin, les livres, les mille choses retrouvées^ est fort touchante.
Je vais stupéfier M. Massenet en lui avouant que mon esprit si compliqué eut désiré plus de simplicité dans les parties de profondeur qui sont comme l'essence même du personnage de Werther. Le déchirement des séparations, les amertumes de la vie, les désespérés appels à la mort, me semblaient pouvoir être exprimés en un lyrisme moins factice^ en des accents plus véritablement humains, plus directement jaillis du cœur.
Mais j'oublie que le premier devoir du critique est de ne jamais substituer ses personnelles visions d'art à celle des auteurs dont il a à apprécier les œuvres, surtout lorsqu'il est en face d'un homme, de la grande valeur laborieuse et du grand talent musical de .^I. ^lassenet. lequel a été, on le sait, et restera un maître pour moi.
Alf. Brun eau.
(G/7 Blas^ i8 janvier 1893.)
« La musique est femme » a dit Wagner. Elle l'est d*abord en ce sens que le charme est chez elle une qualité capitale, seulement il ne suffit pas du tout de se laisser charmer par la musique ou par les femmes : il faut aussi exiger des qualités plus sérieuses et essentielles.
L'auteur a écrit son œuvre avec un soin, un amour et un sentiment parfaits des situations en même temps qu'avec une sobriété et un tact s'étendant aux moindres détails. C'est en somme une de ses meilleures œuvres et l'une de ses plus magistrales. Ce n'est pas sa faute si l'on ne le comprend pas tout à fait dès l'abord. Il me reste à souhaiter que le public, modifiant son principe habituel, se dise : « Que m'importe la pièce et Werther, j'écoute la musique. »
J. Weber.
[Le Temps, 25 janvier 1893.)
Ce qui me frappe dans la musique de Massenet, c'est d'abord qu'il n'a rien épargné pour être ou paraître converti aux principes wagnériens. A suivre sesleit-motive et ses scènes continues, on voit bien que le wagnérisme est à la mode... Comme il me serait facile après cela d'entonner un chant de triomphe ! Mais certes je n'en ferai rien. Je reconnaîtrai si l'on veut l'effort du musicien. vSeulement lorsqu'on se range sans conviction à une doctrine, il est rare qu'on ne voie point paraître à plein l'artifice.
Il y a trois ou quatre belles pages : un prélude bâti sur le thème du désespoir de Werther et le thème de son aspiration au calme ; une scène exquise à la fin du premier acte ; une partie de la scène où Charlotte relit les lettres de son amoureux, au troisième acte^ et une cantilène d'une poésie pénétrante : « Les larmes qu'on ne pleiwe pas. ))l.di^n du premier acte surtout, avec son thème d'amour chanté par le violoncelle et repris à un demi-temps de distance par la flûte, est d'un rare enchantement. Là je retrouve le Massenet primitif, le Massenet d'autrefois. Admirez cependant ce rapprochement bizarre : ce motif e^t très voisin d'une phrase assez vulgaire
de Cavaleria riisticana. M. Mascagni Ta traitée en écolier et M. Massenet en maître.
Je tiens d^ailleurs à constater que la partition de Werther est antérieure à celle de Cavaleria. Je dirai même en toute justice qu'elle a devancé les œuvres jouées ces dernières années où une tendance à l'intimité s'accuse.
P'OURCAUD.
(Le Gaulois, 17 janvier 1893.)