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CHAPITRE III

Adolphe Jullien, notamment dans ses deux volumes : (( Musiciens d'aujourd'hui », reproche à Massenet, surtout lorsqu'il s'attaque à des épisodes bibliques, de rapetisser les sujets, de n'en voir que le côté purement humain, de n'en chanter que la poésie matérielle, en un mot de ne pas faire de la musique religieuse lorsqu'il est question de personnages sacrés. Au premier abord Adolphe Jullien paraît avoir raison mais réfléchissez. L'oratorio classique n'est-il pas aussi impossible de nos jours que l'aurait été une conception romantique au moyen-âge. Il ne faut pas oublier que le propre de la musique est de caractériser une époque, que ce fut la foi ardente de nos pères qui fit naître avec les majestueuses cathédrales les grands organistes, les divins musiciens religieux, tels que Palestrina et ses successeurs, que ce fut la rigidité luthérienne qui enfanta Bach et Haendel, musiciens chastes et sévères, sévères comme les lois et les mœurs des cours et du milieu où ils vécurent, et que leurs œuvres ne nous apparaissent si grandes que parce qu'elles ^'adaptent merveilleusement aux décors du temps, qu'elles en sont comme le commentaire et la quintessence spirituelle. Chaque siècle, prie, pense et aime difl"éremment. Pour commenter les bouleversements militaires et sociaux, la bataille des peuples et des castes du commencement de ce siècle, il fallait Beethoven et la symphonie héroïque devait garder son nom de Bonaparte. Le fatalisme langoureux et werthérien, la poésie poitrinaire, chutes de feuilles et automnes d'amour, 1830 enfin, n'est-ce pas Chopin ? Et Schopenhauer et la philosophie sociale et la lutte des religions, pessimisme et espérance, et l'ambition allemande, n'est-ce pas Richard Wagner.

Ne reprochons donc pas à Massenet d'avoir brûlé .aux pieds de la Vierge un encens trop mondain, de prier avec trop de grâce et de s'agenouiller trop coquettement, mais faisons notre

niea culpa et ph.'urons sur nous-mêmes, qui fîmes de la relig-ion une élégance et de l'Eglise un salon. Et à ceux qui sont tentés de reprocher à Massenet son charme, de faire fi de ses séductions, de maudire ses enivrements avec Camille Bellaigue demandons leur « quelUl3^sse trop prudent ou trop pédant fermerait aujourd'ltui l'oreille à la voix des 'sirènes » et s'ils ne trouvent point ces fruits trop verts parce qu'ils n'y sauraient pas mordre.

L'œuvre de Massenet^ c'est l'histoire de la femme Eve, Marie-Madeleine, Thaïs, Esclarmonde, xManon, Hérodiade, courtisanes et reines mortes pour ou par l'amour et il n'a vriaiment réussi qu'avec elles ; partout où l'emportait le sentiment guerrier ou toute idée générale, il n'a fait qu'effleurer le sujet ne voyant par exemple dans le Cid que la passion de Chimène, ne s'attachant dans le Mage qu'à dépeindre l'érotisme de Varedha, ne voulant rester au milieu du sang et de la fournaise, au lieu du héros qu'il pouvait devenir^ que l'éternel amant ne cherchant qu'à séduire non pas à vaincre.

On peut diviser les musiciens compositeurs en quatre grandes classes.

Les religieux, les philosophes, les naturistes et les passionnels.

Massenet appartient à cette dernière catégorie, exclusivement même car s'il ne néglige pas, s'il ne fait pas fi des autres ])(jints de vue, sous lesquels un personnage ou une situation doivent être analysés et dépeints, de quels côtés qu'il regarde c'est au fond toujours la même chose qu'il voit. S'agit-il de décrire un paysage, il vous en dira l'émotion qui s'en dégage l)lut6t'que le pittoresque qu'il en pourrait décalquer ; est-il (juestion d'un personnage historique, il en sentira surtout les émotions de cœur et rattachera tous les autres sentiments du héros à celles-là; devra-t-il prier, son oraison sera voluptueuse et ses larmes même, quand il s'attendrira avec iManon ou pleurera dans les cheveux dorés de Magdeleine, seront une rosée d'amour, plutôt qu'une expression douloureuse.

Toutefois ce n'est pas réellement un sentimental, ou un

profond amoureux aux opiniâtres aspirations, c'est un enjôleur aux savantes caresses, aux troublantes paroles, c'est l'amant ce n'est pas l'époux.

Un parfum yonique domine toute son œuvre et, on peut l'affirmer hardiment, la dominera toujours. Spécialiste des excitements peut-être inventera-t-il de nouvelles ivresses, peut-être (lui qui plus que tout autre légitima l'axiome que la musique est une masturbation de l'oreille) saura-t-il accoupler les sons et violer les harmonies de si neuve manière, de si persuasive façon, qu'il en naîtra un inconnu de jouissance, le je ne sais quoi d'un Kama-Soutra quintessencié^ qui réalisera l'Evangile de la chair, la prière suprême à Vénus, mais qu'il crée ou qu'il se répète, qu'il progresse où qu'il décline, ce sera pour et par la chair indéfiniment et toujours.

Très français par la verve, par l'habilité, par la grâce dont il enveloppe toute chose comme tout être, il est allemand par le savoir, par le raisonnement sur lequel il échafaude son œuvre, il est italien par la longueur et l'emportement de sa mélodie.

Tempérament exceptionnel, doué comme peut-être aucun autre musicien vivant, travailleur comme personne, obstiné à l'excès malgré son apparence mobile, il réalise le type absolu de l'artiste moderne, génie fiévreux, talent tourmenté aux ambitions sans bornes morales ou matérielles, aux fougues excessives, aux nerfs dominants, et qui dans le brouhaha de la vie d'aujourd'hui, où tout compte si peu et où tant de gens comptent^ ne peut vaincre et convaincre qu'en fascinant.

Fasciner, c'est ce qu'il fait avant tout et son mérite le plus grand est peut-être de ne le faire, pouvant nous tromper, qu'à bon escient, qu'avec conviction, qu'avec conscience pour ainsi dire, de n^enivrer qu'avec des senteurs rares, de ne cultiver que des fleurs spéciales, et ne déposer sur les marches de l'autel des dieux préférés, que des offrandes dignes et sincèrement offertes. Massenet ne chante que pour et par l'amour, c'est vrai, mais il croit à la chair, il l'aime et la célèbre avec fierté et religion ; qu'importe donc l'idole qu'il encense, si elle l'inspire si divinement et si le sacrifice nous vaut de si divins résultats et de si beaux enchantements.

Quatre partitions le catégorisent absolument et peuvent de toutes façons servir à préciser sa physionomie artistique. Ce sont Maric-Magdeleine, Manon, Esclai'monde, Werther.

C'est dans les deux premières qu'il a mis tout son cœur, c'est dans les deux autres qu'il s'est élevé le plus haut.

Il a poétisé JManOn, il a su l'habiller de si tendres couleurs, lui faire murmurer de si doux babillages, qu'il l'a rendu populaire, presque au même titre que Mignon, tant qu'on croit lire au-dessus de l'estampe, par lui dessinée, le nom d'Ary Scheffer.

La partition de Manon est de toutes celles qu'il écrivit, celle qui suscita le plus de polémiques, qui vint le mieux à son heure et qui triompha le plus franchement. Pour beaucoup 3lassenet est resté l'auteur de Manon et le restera toujours peut-être. Et vraiment pas un musicien ne pouvait" réussir comme lui ce t3'pe gracieux et frivole, sentimental et cruel, cette figure pourrait-on dire de Parisienne moderne, ne rêvant ([ue de s'amuser toute une vie, Traviata d'occasion, dont elle n'a qu'à peine le masque, jamais la sincérité et qui ne sait se repentir que trop tard et inutilement d'un bout à l'autre de l'ouvrage. xMassenet a bien mis en relief le petit caractère de cette petit folle, au fond toujours la même, sous sa coiffe de pa3\sanne ou sa perruque régence, dans la petite chambre ou à l'hôtel de Trans3dvanie, poupée au sourire de commande, que rien ne peut émouvoir profondément et qui dans la première étoile, éclairant son heure suprême^ ne voit qu'un beau diamant, qu'elle serait heureuse de posséder.

Ce qui est délicieux dans l'œuvre de Massenet, ce n'est pas seulement ce rôle de 31anon si finement esquissé,, si délicat de mélodique, de forme et de couleur, c'est le goût avec lequel s'harmonisent les diverses nuances, qu'il a si bien su disséminer et faire valoir. A côtés des passages brillants où là variété de l'orchestre le dispute à la joliesse de la mélodie, il y a des pages vraiment profondes et vécues et je ne crois pas qu'il y ait dans la musique française beaucoup de fragments aussi beaux que la rencontre fortuite de 3lanon avec le père de Desgrieux. Ce dialogue si senti, si douloureusement bref

qu'accompagne en sourdine, le menuet, cette réplique du vieillard sonnant comme un glas : u Faut-il donc savoir tant de choses », réalisent un épisode vraiment grand, vraiment humain et la broderie sonore ne saurait être plus exacte, le sentiment musical plus réussi » ; à l'acte de St-Sulpice,il a su en tragédiant la situation, prêter des accents émus et sincères à des personnages qu'il a du pour cela, élever au-dessus d'euxmêmes, qu'il est arrivé à rendre réellement vibrants, ce qui n'était pas aisé, avec cette amoureuse par caprice et cet indécis sans caractère. Dans ce même acte il faut aussi admirer les larges successions d'accords écrits pour les tonalités anciennes et C|ue clame l'org-ue en avertissement, tandis que Desgrieux se rémémore l'image chérie. Je n'aime guère le brindisi-valse de la scène du jeu quoiqu'il stigmatise en quelque sorte la coupable insouciante, mais qu'elle est vécue, la phrase du ténor, « Manon sphynx étonnant » avec l'exquis changement de tonalité si à-propos sur les mots : u O folle que tu es » changement qui revient, au ton principal avec : «Je t'aime. »

Je ne sais pas si Manon est, comme le croit la majorité, le chef-d'œuvre de Masse net, personnellement je considère comme la plus grande, celle de toutes les productions d'un maître, qui accuse la plus profonde réflexion et le plus sérieux effort vers un idéal sincèrement aimé et religieusement poursuivi, avant tout article de foi pour l'artiste. Or dans Manon, chef-d'œuvre de grâce, sourire d'un pastelliste, délayant des pâleurs de crépuscule, il n'a eu en réalité qu'à s'abandonner à lui-même, qu'à chanter sa bonne chanson, certes en accomplissant de main de maître tout le travail architectural et en poussant le fignolage des détails à l'indéfini, mais cela lui est si facile; quand on possède en poche la clef des jardins d'Armide, il serait vraiment cruel d'être avare de ses fleurs ; je place donc Esclarmonde et Werther bien au-dessus de Manon, tout en a\^ant pour cette dernière l'admiration qu'elle commande.

Marie-xMadeleine est, de toutes les figures de la Bible, celle qui appelait le plus naturellement et le plus vivement la inusiciue dé Massenet.

C'est avec cette partition que Massenet s'est révélé, qu'il a

conquis d'emblée la place de maître, qu'il s'est attiré enfin cette réputation de charmeur, cette tendre amitié qu'ont pour lui toutes les femmes et tous ceux qui les aiment.

De toutes les partitions c'est peut-être celle qu'il a composée avec le plus d'amour; en effet, elle est la mère plus ou moins officielle de nombre de ses productions suivantes et Ton y trouve aussi le germe principal de ce qui est devenu : sa mélodie.

C'est dans Marie-Madeleine que se précisent son tempérament et son caractère, l'émotivité qu'il cherche avant tout à produire, c'est enfin là qu'on le devine tout entier et que se dessine nettement la voie qu'il veut suivre.

D'apparence religieuse, faisant évoluer des personnages bibliques, cet ouvrage est essentiellement profane autant par la façon dont il a été conçu que par la forme même qu'on lui a donné, par la langueur sensuelle des mélodies dont il déborde, qui en font une apologie de jMarie-Madeleine amoureuse, de Marie-Madeleine perdue par l'amour maudit, sauvée par l'amour rédempteur.

En entendant ce court prélude initial et initiateur 6/4 au murmure discret, on se croit presque transporté dans une Judée de rêve, par un beau soir d'été; il semble qu'on entende la musique des solitudes où rêva Jésus, mais ce n'est pas lui qui apparaît, ce sont les tresses blondes de Madeleine, les visages clairs des femmes qui le consolaient et dans une atmosphère mystique, dans un enivrement divinement matérialisé, elles chantent extatiques : u II sera beaucoup pardonné à celles qui auront beaucoup aimé. »

De Marie-Madeleine naquirent Eve et la Vierge, une femme dont il a fait un ange, un ange dont il n'a fait qu'une femme.

Dans Esclarmonde (i)Massenet se mesure avec la légende et s'élève au drame. Aussi grand que l'on soit, il faut toujours aspirer à s'élever au-dessus de soi-même, c'est ce que cette fois-là il a avant tout voulu faire et c'est pourquoi il se dégage de cette œuvre, quelque chose de plus que de simples émotions.

(i) Lire dans La Revue Indépendante 1 article de Bruneau sur Esclannonde. Mai 1889.

A chaque page se remarque une ambition nouvelle, une tendance à créer de l'inédit, de l'inentendu, et ce sont des recherches de sonorités touffues, d'enchevêtrements singuliers, une richesse de coloris aveuglante, une réunion, presque un abus d'habiletés symphoniques, où se développe indéfiniment et dans toute sa maîtrise, un talent prodigieux et une personnalité toujours reconnaissable et n'abdiquant jamais, quel chemin qu'elle suive et quel but qu'elle essaie de toucher.

Esclannonde un drame wagnérien ? Non. — Un ouvrage où l'auteur a essa3^é de créer une forme entre l'opéra et le système allemand de Wagner, qu'il sait hélas, malgré les enthousiasmes et la mode, à peu près incompréhensible chez nous, du moins en ce qui en concerne le fond et la nature même.

Je crois d'ailleurs Massenet en réalité beaucoup plus wagnériste qu'il ne l'avoue et beaucoup plus sous Tinfluence du Titan qu'il ne le paraît, seulement il sait que Wagner est un dangereux exemple et que comme le ^linotaure il dévore ses enfants, alors s'assimilant de lui ce qui lui a paru pouvoir s'adapter à notre esprit et à nos mœurs, il a composé une nouvelle manière, pourrait-on dire, qui représente à peu près ce qu'on pourra faire de mieux dans Topéra français et dont il faut regretter qu'il n'ait pas une sèconde fois fait l'essai en l'amplifiant.

Ce qu'il faut admirer surtout dans Esclannonde c'est le brio orchestral qui y règne, c'est l'opposition qu'il a su si habilement rendre et de façon bien plus caractéristique que partout ailleurs, entre l'extase sensuelle et l'extase mystique.

Il est impossible à la musique d'être plus charnelle^ je dirai même plus aphrodisiaque qu'à l'intermède symphonique du (( divin » moment au tableau de l'Ile enchantée; rarement d'autre part ^Massenet a trouvé une phrase plus noble, que celle par laquelle Roland accepte le glaive de Saint Georges : « O glaive, à ton aspect je m'incline avec crainte. » C'est le digne pendant de la marche religieuse di Hérodiade.

En résumé Esclarmonde^pRrtition diaprée des plus diverses originalités^ est une de celles où Massenet a fait le moins de concessions à la foule et où il a avec le plus de conviction défendu résolument une idée fixe et un but défini ; tout en portant autant que ses autres productions ce cachet personnel, ce parfum spécial qu'il est seul à distiller Esclarmonde a eu

même temps quelque chose de plus et de mieux, elle n'a pas seulement le don de satisfaire et de charmer, elle est aussi quelque peu éducatrice de l'art supérieur de la musique, elle est surtout un effort et un résultat.

Il ny a pas de compositeur plus français que Massenet^ il n'y a pas de sujet plus allemand que Werther et cesV cependant là que Massenet s'est révélé le plus sincère, le plus profond et le plus vrai.

Non seulement Werther est le chef-d'œuvre de Massenet, mais c'est une des belles choses de la musique moderne et je suis persuadé qu'aucun autre compositeur n'aurait si élégamment et si simplement tracé cet épisode douloureux, cette tranche de vie, qui est un poème de devoir et de larmes.

Rien n'est plus tendre que le prélude avec le chant du violon, rien n'est plus charmant que la scène du commencement entre les enfants, Charlotte et le bailli, et je ne sais guère de mélodies plus expressives que celle que Massenet met dans la bouche de Werther tout le long du premier acte.

Et la scène du clair de lune ; quoi de plus discret, de plus opalin, de plus pénétrant^ la douceur des sonorités rivalise avec celle des pâleurs lunaires et c'est vraiment quelque chose d'une âme qui s'oublierait à chanter dans la nuit. Au second acte un vilain air de trop, allegro de ténor dont il ne faut pas se souvenir, mais au tableau suivant quels accents émus, quelles vraies larmes dans le cantabile : u Les larmes qu'on ne pleure pas, dans notre âme retombent toutes ». Et ce dénouement si rapide, si simple, si émouvant par la simple opposition du rire des enfants, tandis que meurt Werther, sans duo, sans grand air. N'est-ce pas beau pour un musicien dont on dit qu'il cherche surtout l'effet brutal et les applaudissements.

Il ne me semble pas étonnant que Massenet ait donné à Charlotte de jolies choses à chanter et qu'il l'ait si gracieusement définie; à force de flirter avec tant de courtisanes, depuis notre mère Eve jusqu'à Varedha, le dégoût a, ce me semble-t-il, dû le saisir quelque peu et au contact de la petite bourgeoise honnête qui ne veut pas du paradis d'Indra et ({ui ignore heureusement pour elle la Rue de la Paix, il a dû se sentir plus naturellement sincère, plus apte à une besogne

digne et sérieuse, tels les estomacs qu'abîmèrent épices et mets coûteux, aspirent au verre d'eau pure, puisé à la source même.

La partition de Werther est parente de celle d'Esclarmonde^ elle est moins wagnérienne que cette dernière et cependant bien plus allemande, autant par la philosophie qui s'en dégage que par son caractère et son essence même.

Certes il faut applaudir et aimer la Manon, la Marie- Madeleine, l'Esclarmonde de Massenet, mais il faut avant tout s'incliner devant ce Massenet de Werther (i).

L'étude des partitions de Massenet révèle surtout une sûreté de main extraordinaire, le don d'être lui-même toujours et quoi qu'il fasse, enfin Massenet est le premier des compositeurs français qui ait adopté cette mélodie sans ligne complètement définie, ces successions de périodes sans coupe arrêtée, ces parlando sur une même note tandis que l'orchestre commente la situation, ce ton mélancolique général du chant, qui rappelle la cantilène allemande et les rêveries à la Schumann ; il a remplacé les larmoyances d'orgue de barbarie, des musiques italiennes, par une note discrètement triste, finement sentimentale, par des soupirs qui sont presque des caresses, il a tamisé le soleil brûlant d'Italie par des vitraux d'opale, aux enjolivements smaragdiens ; certaines de ses pas[es d'orchestre ou de ses poèmes chantés ne sauraient être mieux comparés qu'à ces bijoux que ciselaient les artistes de la renaissance et où le travail de la patience rivalisait avec le goût et l'habileté de l'ouvrier. Oui Massenet sait divinement sertir les pierres précieuses, les faire valoir, en cacher les défauts, oui il s'entend comme pas un à parer, à donner avec peu l'illusion de la richesse, à charmer plutôt par le goût qu'à éblouir par la violence et c'est bien le (( Maître adorable » comme l'appelle Anatole France, dont l'autel entouré de fleurs luxuriantes et luxurieuses attire tous les délicats et fascine tous ceux qui s'en approchent.

(i) M. Lionel Dauriac, professeur de philosophie, chargé d'un cours d'esthétique musicale à la Sorbonne, a écrit quelque part que Werther était une des plus belles partitions modernes.

On a dit, et je l'ai déjà constaté, que xMassenet tenait de Gounod ; oui, si tous les amoureux se ressemblent; non. mille fois non, autrement; il y a un romantique auquel il se confie auquel il s'abandonne et qui lui a versé bien des fois le nectar dont il s'abreuve et chez lequel il cherche régulièrement, j'en suis sûr, l'émotion communicative qui est sa plus grande qualité. Ce ^Maître dans l'àme duquel il communie, c'est Chopin.

Oui, les musiciens d'amour sont Chopin et .Massenet, ne vous étonnez pas si j'accole leurs noms, il me semble que l'avenir qui met toutes choses à leurs places, réunira leurs deux mausolées dans le même sanctuaire, où fleuriront éternellement des roses aux troublantes odeurs, où chantera la nuit l'oiseau de Juliette, ce sera l'endroit charmeur où, les nuits de printemps, viendront les amoureux pour rêver aux étoiles et la brise leur dira les doux chants d'Anahita : « Ah ! parle encore, encore et des buissons montera la mélodie des nocturnes, comme un bruissement de feuilles en suprême enchantement.

Quelles extases, quels désirs ne signifient pas la musique de Chopin, il diffère peut-être de Massenet en ce qu'aussi sensuel il est moins frénétique et que ses accords, s'ils expriment toute la maladive imagination d'un raffiné sentimental, finissent par s'évanouir en un calme apparent (on dirait que la bien-aimée s'endort), mais la même flamme les brûle tous les deux, ce sont les visionnaires des paradis d'amour et Massenet, lui dont l'œuvre représente toute l'histoire de la femme^ n'est-il pas quelque chose comme un dispensateur de sensations, celui qui distille un suc enivrant dont les houris jadis, lui dirent le secret. Chopin et Massenet ont encore autre chose de commun, ils caractérisent leur époque. L'un c'est le romantisme énervé, le fils divin d'une nation morte dont il a recueilli le dernier souffle et exhale l'harmonie, c'est le Slave dont l'ardeur toute méridionale est tempérée par les neiges d'Ukraine et qui n'entrevoit le soleil qu'avec des yeux voilés de larmes. Chopin, enfin, c'est l'ange qui donne à la jeune vierge rougissante le premier baiser dont elle tressaille troublée et dont elle rêve le soir en disant avec Musset : Toi dont la voix est douce; chanteur mystérieux, reviendras-tu me voir. Chopin initiateur d'amour, à lui le premier songe et le premier regret ; Massenet, lui est l'homme du siècle, il sait bien que nous ne sommes plus au temps des longues rêveries, il .précise ce que Chopin

effleure et s'il rompt trop tôt le charme précurseur, c'est pour verser de l'ivresse à plein bords, pour vous abasourdir sous le flot intarissable de sa frénésie enthousiaste et de son éternelle volupté. Ah ! il la connaît bien cette fin d'époque où l'amertume des désillusions cherche, en de vagues névroses, l'oubli et Tassouvissement, ah! il sait bien l'enchanteur, que nous ne goûtons plus que les fleurs du mal, qu'il faut pour nous griser des parfums défendus et railleurs, il préside à l'orgie, il conduit l'infernal quadrille, nous jetant aux yeux cette poudre d'or qui nous aveugle, mais qui, comme les breuvages d'Orient, donne à notre blasisme pervers, l'illusion d'une heure.

A certains moments on voudrait le maudire, se séparer de lui, comme d'une femme fatale dont l'étreinte est morbide et le pouvoir funeste, mais de même qu'on retombe vaincu quand paraît la charmeuse, de même on s'abandonne à lui, ivre de voir encore la muse des baisers, vous frôler de ses lèvres.

Nous ne pouvons certes présager de l'avenir et c'est à la postérité qu'appartient le droit définitif des jugements, mais n'oubliez pas que si s'écroulent les plus solides édifices, si s'effritent les idoles et si se transforment les religions, un culte du moins ne saurait pas périr, qu'à chaque printemps renaissent les roses, et qu'au lointain paradis seront éternelles les amours. C'est pourquoi nous devons aimer ceux qui charment les sombres heures, ceux qui, ayant pitié de nos peines, versent en nos âmes les suprêmes enchantements. Haranguer est bien, mais n'a-t-il pas le plus beau rôle^ celui qui au lieu de sonder nos plaies y verse un baume pour les guérir.

Ce que Massenet est en musique, il Test aussi dans la vie privée, dans les rapports généraux, dans Tamitié : un charmeur. Aussi prévenu que l'on soit contre lui, il est presque impossible de lui résister, il a un je ne sais quoi de féminin, de captivant, qui subjugue et qui convainc. Excessivement serviable, s'intéressant aux plus humbles, encourageant tous et toujours, il a ce je ne sais quoi de « paternel » dont on ne saurait assez le féliciter ; et si toujours on ne peut avoir pour ses créations, cette admiration absolue que mérite rarement une œuvre humaine, du moins même dans ses concessions et ses erreurs, sait-il toujours se faire aimer, se faire pardonner quand ce n'est pas, ce qui est pire, se faire suivre.

Certes, il a des ennemis (ou plutôt des rivaux malheureux, car parmi ses adversaires d'école ou de principe, tout le monde reconnaît sa personnalité et son merveilleux talent; et ce sont hélas! justement ceux qui lui doivent le plus, qui lui jettent la première pierre), mais qu'importe, il est trop obligeant pour ne pas avoir d'ingrats, il est trop grand pour ne pas être contesté, et dans la jeune armée de la jeune musique française, c'est à la fois le porte-drapeau et le général victorieux.

Massenet a aujourd'hui 54 ans, il est célèbre dans tout l'univers et peut-être de tous les musiciens le plus joué ; non seulement il peut baser sa gloire sur le travail accompli et sur l'infatigable ardeur qui nous vaudra, jusqu'à sa dernière minute, des pages toujours intéressantes, et peut-être cette œuvre décisive que les puristes attendent de lui, mais il est aussi le maître, le professeur de presque tous ceux qui paraissent devoir tenir un certain rang dans l'école française, et quand on a formé Paul Vidal, Xavier Leroux, Alfred Bruneau, on aurait presque le droit de se reposer, si le repos n'était coupable et défendu parla nature.

Comme je le dis ailleurs, le présent ne peut efficacement juger le présent, mais demain ne nous appartient pas et si le laurier ne doit couronner que les fronts morts^ du moin> peut-on effeuiller des roses sous les pas des vainqueurs.

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