MM. DENNERY, GALLET ET BLAU
— Qui n'a pu l'obtenir ne le méritait pas.
— Ne le méritait pas ! Moi ?
— Vous.
— Téméraire vieillard, ton impudei Aura sa récompense.
I. Car, en effet, il y a « la manière », et les librettistes du Polyencte de Gounod : Jules Barbier et Michel Carré, avaient témoigné de plus de respect pour Corneille. Au reste, celui-ci n'eut jamais de chance dans ses adaptations à la scène lyrique : Les Horaces de Guillard, que la musique fût de Salieri ou de Porta, le Poliuto de Donizetti, sans compter divers Cinna, en font preuve. M. Widor reconnaît, à propos du Cid de Massenet, qu'il eût gagné « à rester uniquement la tragédie du grand Corneille, comme peut-être aussi le Polyencte d'un autre de nos illustres confrères ».
Rappelons enGn l'opinion de Berlioz, relativement à Vlphigénie en Aulide de Gluck, pour laquelle le bailli du Roullet avait « inutilement (et ceci est vraiment coupable) gâté des vers de R.acine, qui pouvaient parfaitement entrer avec leur pure beauté dans les récitatifs ». (Introduction de la Damnation de Faust.)
CORNEILLE
0 rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie ! N'ai-je donc tant vécu que pour cette infaœie ?
d'ennery et c^®
0 rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie!
Ah ! pourquoi n'ai-je pas, au tombeau glorieux,
Avant cette infamie
Rejoint les grands aïeux ?
CORNEILLE
— Rodrigue, as-tu du cœur?
— Tout autre que mon père L'éprouverait sur l'heure.
— Agréable colère !
d'ennery et c^®
— Rodrigue, as-tu du cœur ?
— Tout autre que mon père L'éprouverait sur l'heure.
— Ah I j'aime ta colère...
CORNEILLE
— Rodrigue, qui l'eût cru ?
— Chimène, qui l'eût dit?
d'enneret y c*°
— Rodrigue, qui l'eût pensé ?
— • Qui nous l'aurait dit, Chimène ?
Commenl toutes ces vilenies, et bien d'autres
encore, accomplies avec le plus incroyable sangfroid, n'ont-elles donc point exaspéré le compositeur, à qui Ton est tenté de dire, avec Philinte :
Ne les voyez-vous pas, ou les excusez-vous ?
Toujours est-il qu'il les a endossées. Peutêtre les a-t-il pardonnées en faveur de Fonguent mystique dont ses complices ont enduit leur livret, d'après l'espagnole Jeunesse du Ciel. Et c'est là un élément qu'il avait à cœur d'incorporer à ses œuvres, toutes les fois que la vraisemblance ne s'y venait point opposer. Enfin il pouvait déployer la multiplicité de ses habiles ressources dans un opéra à la manière de Meyerbeer ou d'Halévy, auquel rien ne manquait de toutes les « attractions » du genre : Musique religieuse, civile et militaire, duel, chœurs de soldats, pompe royale, ballet, apparition, voix célestes et cortèges sensationnels.
Malheureusement l'héroïsme n'était pas naturel à la musique de Massenet, et les « Navarrois, Maures et Castillans » ne devaient pas la redouter beaucoup, encore que les obligeants collaborateurs de Corneille eussent ajouté aux deux
vers initiaux du fameux défi, deux autres liofnes, du dernier galant :
Accourez par les mers, par les monts et la plaine, La terre est à Rodrigue, et Rodrigue à Chimène !...
Quelques morceaux, toutefois, sont heureusement conçus : L'air : Pleurez^ mes yeux... soupiré par la malheureuse héroïne, est d'une touchante mélancolie ; et une belle clarté ensoleille la grande place de Burgos où l'Infante élève son gracieux AZZeZwm. Le ballet contient de jolis airs nationalisés espagnols par leurs titres. En un tout autre genre il sied d'approuver la fière protestation de Don Diègue :
Qu'on est digne d'envie Lorsqu'en perdant la force on perd aussi la vie !
admirable couplet qui a encore engagé les auteurs du livret à gratifier Corneille d'une leçon de versification. Le musicien l'a accompagné d'un dessin orchestral au rythme meyerbeerien, tel qu'en présentent les Huguenots et V Africaine, et qui est ici fort congriiment employé \
I. Le dessin orchestral qui signale l'entrée de Rodrigue contient aussi une réminiscence meyerbeerienne, empruntée à la Marche du Prophète.
ga MASSENET
A tout prendre, et en dépit d'inévitables faiblesses, l'œuvre, très scénique, demeure estimable et se laisse écouter sans déplaisir. Seulement il est bon en ce cas d'oublier Ze Cidàe Corneille, « le premier et le plus beau des drames romantiques,... le récit du combat contre les Mores, notre plus ardente page épique... les stances de Rodrigue, au lyrisme éclatant et mélodieux »... la pièce a tout espagnole » dont le grand poète a fait « une pièce toute humaine, d'une universelle humanité » ^
Opéra pour opéra, il est permis de préférer le Roi de Lahore. D'abord, aucune ombre redoutable ne vient planer au-dessus du sujet. Celuici provenait, écrivit-on alors, d'une légende hindoue. Soit ! mais on pouvait, avant d'y remonter, s'arrêter à la Vestale de Spontini et au Lac des fées d'Auber-. Peu importe, au surplus, et il faut convenir que la donnée, originale en soi, est inofénieusement traitée.
Il s'y agit d'un amour plus fort que la mort, et cela est fort beau ; le Cantique des cantiques